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Full text of "Unité de l'espèce humaine"

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rOPULAIKE 

necommantlé an lecteur, 

6n lit toujours avec peu de plaisir un volume sali ,-é6- 
cousu, à feuillets froissés ou déchirés. Mais comm^les 
livres dont on a soin demeurent après de très-nombreuses 
lectures, entiers, nets et comme neufs, il dépend deslec* 
leurs de les maintenir en ce bon état de conservation. 
Les précautions suivantes leur sont, à cet effet, recom- 
mandées : 

Teair les livres, lorsqu'on les lira, revêtus d'une couverture en pa- 
pier, par exemple d'un morceau de journal. 

Lire en ayant, autant que possible, le livre placé devant soi sur une 
table débarrassée de tout ce qui pourrait le salir. 

Ne pas appuyer le bras sur le livre ouvert, comme font souvent le» 
enfants. 

A défaut de table, tenir le livre ouvert dans la main, en évitant de 
laisser traîner sur les pages un doigt qui ne manquerait pas d'y mar- 
quei sa trace, en évitant aussi de le replier sur lui-même, les plat» 
renversés Tua sur l'autre, ce qui le briserait ou ferait sortir les feuil- 
lets. 

Ne point marquer d'un pli ou (somme on dit) d'une corne la page 
à laquelle on s'arrête : une marque est inutile au lecteur attentif. Celui 
qui croira devoir en faire usage placera dans le volume une petite 
bande de carte ou de papier que l'on pourra au besoin demander au 
bibliothécaire. 

Ife jamais tourner les feuillets en les froissant ^vec un doigt mouillé. 

Prendre garde qu'il ne soit fait ni écritures ni taches, soit sur la cou- 
verture, soit à l'intérieur du livre. 

Renfermer le volume dans un meuble aussitôt a.ftt:» uiiaque leciure. 

Ces soins sont prescrits dans l'intérêt de la bibliothè- 
que et de tous les lecteurs. On ne doute pas que chacun 
d' lix n'ait à cœur de les observer. 



Paris. — k. Parent, imp. de la Société Franklin, r. M.-l»-PrinM, li. 

A. Davv, succsssHur. 



UNITE 



L'ESPÈCE HUMAINE 



OUVRAGES DU MEME AUTEUR : 



ÉTUDES SUR LES MALADIES ACTUELLES DU VER A SOIE. 1 Vol. in-4. 

Planches coloriées. 

Nouvelles recherches sur les maladies actuelles du ver a soie. 
1 vol. in-4. 

Essai sur l'histoire de la sériciculture. Brochure in-18. 

Recherches anatomiques et zoologiques faites pendant un 
VOYAGE EN SICILE, par MM. Milne Edwards, A. de Quairefages 
et Emile Blanchard. .3 vol. grand in-4. 

Les recherches de chacun des auteurs forment 1 volume sépaié, ac- 
compagné (ie nombreuses planches coloriées. 

Souvenirs d'un naturaliste. 2 vol. in-18 Jésus. 



Paris. —Imprimerie de Ch. Lahure et C", rue de Fleurus, 9. 



UNITE 



DK 



L'ESPÈCE liUMAmE 



PAR 



A. DE QUATREFAGES 

MEMnnK DE I.'lXSTITUT (aCADKMIE LES SCIENCES) 



PARIS 



:i!RAIRIE DE L HACHETTE ET (> 

RUE PIERRE-SARRAZIN, N" 14 

1861 

Droit do traducvion jiifT/f 



Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/unitdelespceOOquat 



INTRODUCTION. 



Les particularités physiques, intellectuelles, mo- 
rales, qui distinguent les groupes humains dissémi- 
nés à la surface du globe, accusent-elles entre ces 
groupes des différences radicales? ou bien, malgré 
les apparences contraires, l'homme est-il partout le 
même au fond? En d'autres termes, existe-t-il une 
seule espèce ou bien plusieurs espèces d'hommes? 

Cette question est toute moderne. Faute de connais- 
sances suffisantes en zoologie et en botanique, les 
philosophes, les géographes de l'antiquité, les savants 
du moyen-âge et de la renaissance n'avaient même 
pu songer à la poser, et pourtant on peut dire que les 
uns et les autres y avaient répondu d'avance à peu 
près dans le même sens. Du peu que les premiers 
ont écrit sur cette matière, on doit conclure qu'à leurs 
yeux la nature de l'homme est partout la même, et 
que des conditions extérieures, le froid et la chaleur 



II INTRODUCTION. 

particulièrement, font seules varier ses caractères 
physiques. Toutefois ils paraissent leur accorder des 
lieux d'orif^ine divers. Quant aux seconds, leur opi- 
nion sur ce sujet découlait de croyances religieuses 
communes à toutes les nations qui s'occupaient alors 
de science. Juifs, chrétiens ou mahoniétans, voyaient 
également dans Adam le père de tous les hommes. 
En fait, l'unité de l'espèce humaine était donc pour 
eux un dogme admis au même titre que tous ceux 
qu'ils avaient puisés dans un livre sacré pour tous, 
dans la Bible. 

Un jour vint cependant où l'autorité séculaire de 
ce livre fut attaquée et niée avec une violence souvent 
aussi aveugle que la foi qu'il avait si longtemps inspi- 
rée. Si une partie des classes intelligentes continua 
de chercher dans la Bible la solution absolue de toutes 
les questions, même de celles qui sont le plus en 
dehors des doctrines religieuses bien comprises, une 
autre partie de ces mêmes classes se mit à rejeter 
sans examen tout ce qu'elle y voyait ou croyait y 
voir. Ce défaut de critique éclairée, commun aux 
deux camps, devait entraîner des résultats sembla- 
bles. La négation et l'affirmation, également dépour- 
vues de base, conduisirent souvent les deux partis à 
l'absurde dès qu'il s'agissait de questions scientifi- 
ques. Si, pour demeurer d'accord avec le texte de 
Josué, les docteurs bibliques soutinrent l'immobilité 
de la terre et le mouvement du soleil, les philoso- 
phes anti-bibliques, pour pouvoir nier le déluge, ne 
voulurent voir dans les amas de fossiles qui consti- 
tuent des montagnes entières que la trace du passage 
de quelques pèlerins qui avaient perdu leurs co- 



INTRODUCTION. III 

quilles. — Sur le terrain de l'exégèse scientifique, les 
libres penseurs n'ont pas grand'chose à reprocher 
aux dévots. 

Ces faits et bien d'autres que je pourrais rappeler 
sont fertiles en enseignements. — Ils montrent le 
danger que l'on court à vouloir souder trop inti- 
mement le dogme à la science. — Le premier relève 
avant tout de la foi, et par conséquent du sentiment ; 
il est de sa nature absolu et affiche la prétention 
d'être immuable. La science au contraire est fille de 
l'expérience et du raisonnement; elle a ses doutes et 
ses réserves ; elle est surtout essentiellement progres- 
sive, c'est-à-dire changeante et sujette à des trans- 
formations. Toute union entre elle et le dogme ne 
peut donc que préparer des déchirements inévitables 
et douloureux. Les textes sacrés ne se prêtent pas tou- 
jours aux interprétations, parfois spirituelles, parfois 
aussi puériles, qu'on accueille aujourd'lmi avec tant 
de faveur, des interprétations elles-mêmes, accepta- 
bles un jour, sont souvent démenties le lendemain 
par quelque nouveau progrès, et l'opposition qu'on 
a voulu dissimuler n'en ressort que plus clairement. 
— Laissons donc à chacun son domaine, au savant la 
science, au théologien la théologie. 

Certes, en m'exprimant ainsi, je suis loin de vou- 
loir dire qu'il existe un antagonisme entre la science 
et la religion. J'ai trop souvent exprimé la convic- 
tion contraire, pour qu'on me prête une semblable 
pensée. — Oui, la foi n'a pas d'appui plus sûr qu'une 
connaissance aussi complète que possible de cet uni- 
vers, de ses phénomènes, de ses lois. Au besoin, d'il- 
lustres exemples justifieraient mes paroles; mais ces 



IV INTRODUCTION. 

exemples, nous les rencontrerions dans des commu- 
nions très-diverses. La religion et la science, qui, 
chacune dans sa sphère, répondent à nos besoins les 
plus nobles, à nos instincts les plus élevés, ne con- 
vergent et ne s'unissent que par ce qu'elles ont de 
plus général, de plus grand. Dans ces hautes régions 
de l'intelligence et du cœur, les points de discussion 
disparaissent devant les vérités éternelles. — Voilà 
pourquoi le protestant et le catholique, le juif et le 
mahométan, ont pu trouver dans la science de quoi 
fortifier chacun ses diverses croyances, semblables 
au moins en cela que toutes rapportent au Créateur 
l'hommage de la créature. 

D'autre part, on voit combien les hommes qui ont 
la prétention de parler uniquement au nom de la 
philosophie et de la raison, combien les libres pen- 
seurs doivent se métier de la. répugnance instinctive 
que leur inspirent tout fait, tout témoignage, toute 
doctrine qui se présentent à eux associés à quelque 
idée dogmatique. En cédant trop facilement ù ce 
sentiment irréfléchi, ils ont souvent mérité les 
mêmes reproches que leurs adversaires. — Eux aussi 
se sont montrés absolus et intolérants; ils ont pour 
ainsi dire érigé en dogmes leurs négations les plus 
hasardées, et compromis la cause qu'ils défendent. A 
eux aussi la science, seul juge irrécusable et compé- 
tent, a donné de sévères leçons dont ils n'ont pas 
toujours su profiter. 

Ces réflexions s'appliquent d'une manière toute 
spéciale aux débats relatifs à l'origine une ou nmlti- 
ple des groupes humains. Après avoir régné si long- 
temps sans conteste , l'antique dogme d'Adam a 



INTRODUCTION. V 

rencontré de nombreux adversaires. Chose assez re- 
marquable, c'est au nom même de la Bible que ce 
dogme a été d'abord attaqué, et il ne sera pas inutile 
de résumer ici les arguments que dès le dix-sep- 
tième siècle on faisait valoir contre lui. 

En 1655, La Peyrère, gentilhomme protestant 
attaché au prince de Coudé, publia un traité de théo- 
logie fondé tout entier sur l'existence d'une popu- 
lation humaine antérieure à Adam'. Dans ce livre 
fort curieux et remarquable pour l'époque, La Pey- 
rère s'efforce de démontrer que l'histoire d'Adam 
et de ses descendants n'est autre chose que le com- 
mencement de l'histoire des Juifs seuls, et non de 
celle des hommes en général. Partant des deux récits 
de la création qui se trouvent dans la Genèse, et se 
fondant sur les différences qu'on a de tout temps 
signalées entre eux, il regarde le premier comme se 
rapportant à la création des gentils ', le second à l'ori- 
gine du peuple que Dieu avait choisi entre tous les 
autres. — Les gentils, créés les premiers, au sixième 
jour de la grande semaine, en même temps que les 
animaux, appartiendraient en quelque sorte à la créa- 
tion générale. Ils auraient été formés comme tous les 
autres êtres et tirés comme eux de la matière du 
chaos. Ils auraient apparu en même temps sur la 
terre entière, et aucun d'eux n'aurait jamais péné- 
tré dans le paradis terrestre. Adam, le premier Juif 
tiré du limon de la terre, Eve formée avec une côte 



1. Systema thenlogicum ex preadamitariim hypothesi. l'ars 
prima.— La seconde partie ne parut pas. sans ilonte par snile des 
perséculions que ce premier ouvrage valut à l'auteur. 

1. Genèse, premier et second cliajiitre. 



VI INTRODUCTION. 

d'Adam, n'auraient vu le jour qu'après ]e repos du 
septième jour. Seuls ils auraient habité le jardin 
d'Eden, seuls par conséquent ils se seraient rendus 
coupables du péché contre la loi en violant la défense 
qui leur avait été faite. Les autres hommes, innocents 
à cet égard, n'en étaient d'ailleurs pas moins coupa- 
bles de péchés naturels. L'auteur trouve cette distinc- 
tion confirmée par un passage de saint PauP. 

A l'appui de son hypothèse fondamentale, La Pey- 
rère n'invoque pas seulement le texte même relatif 
aux premiers jours du monde; ses arguments les plus 
précis sont tirés surtout de l'histoire d'Adam et de sa 
famille. — Jusqu'à l'clge de cent trente ans, la Genèse 
ne donne à celui qu'on est habitué à regarder comme 
le premier homme pas plus de trois fils, et les pa- 
roles qu'il prononce lors de la naissance de Seth ne 
[Cuvent laisser de doute à cet égard. Plus tard seu- 
lement il a des fils et des ftUes. Or, après le meurtre 
d'Abel, Seth n'étant i)as encore venu au monde, la fa- 
mille d'Adam ne comptait que trois personnes. Cepen- 
dant Gain, chassé par Dieu et condamné à errer sur 
la terre, témoigne la crainte d'être tué par quiconque 
le trouvera. Dieu met en conséquence un signe sur 
Gain, et déclare que celui qui le tuera sera puni au 
septuple. Gain pouvait donc rencontrer en effet des 
ennemis, et ces ennemis ne pouvaient être que des 
hommes étrangers à Adam. — Gain, en s'éloignant, 
emmène sa femme. D'où venait cette femme ? Jusqu'à 
cette époque, Adam n'avait eu d'autres enfants que 
celui qui fuyait après un crime et celui qui en avait 

1. Epîlre aux Komains, chapitre v, versets 12, 13 et 14. 



INTRODUCTION. VU 

été la victime... Il fallait bien qu'il y eût d'autres fa- 
milles à côté de celle d'Adam. — Enfin à peine Gain 
a-t-il eu un fils qu'il bâtit une ville. Il fallait donc 
qu'il eût trouvé des compagnons pour la construire, 
pour la peupler. — De tous ces faits, l'auteur conclut 
qu'il existait des hommes en dehors de la famille 
adamique ou juive, et que ces hommes, répandus dès 
lors sur toute la terre, n'étaient autre chose que les 
gentils, ces premiers venus de la grande création, 
toujours si nettement distingués du peuple de Dieu, 
des Juifs. 

La Peyrère interprète au même point de vue un 
grand nombre d'expressions générales employées dans 
la Bible. — La terre, dont il est si souvent question, 
n'est pas pour lui la surface entière de notre globe, 
mais seulement la terre sainte, celle que Dieu avait 
destinée à son peuple. Il en précise les limites et en 
donne une carte peu détaillée, mais assez juste pour 
le temps. C'est à elle seule qu'il applique les récits 
relatifs au déluge biblique, déluge qu'il compare aux 
autres grandes inondations partielles dont diverses 
nations ont conservé le souvenir. L'histoire de Noé 
devient ainsi le pendant de celle d'Adam. Ce patriar- 
che est resté le seul représentant, non pas de l'hu- 
manité entière, mais des Juifs seulement. C'est contre 
ces derniers que s'était allumée la colère céleste. 
Dieu n'a jamais eu l'intention de détruire les gentils. 

Il est bien difficile de ne pas être frappé de la res- 
semblance et souvent de l'identité des doctrines de La 
Peyrère avec des opinions souvent et encore tout ré- 
cemment émises. Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas : 
La Peyrère n'est nullement un libre penseur, un es- 



VIII INTRODUCTION. 

prit fort. C'est un théologien, un croyant, qui admet 
comme vrai tout ce qui est dans la Bible, et les mi- 
racles en particulier. Seulement il leur applique son 
système comme à tout le reste. Pour lui, ces mi#acles 
ont toujours été en quelque sorte personnels, et, lors 
même que le texte semble positivement affirmer que 
les lois générales de la nature ont été bouleversées, 
il admet que ces lois n'ont été suspendues que locale- 
ment. Toujours il trouve dans le livre qui lui sert de 
guide quelque raison à l'appui de son interpréta- 
tion'. En un mot, on trouve partout chez La Peyrère 
un mélange de foi complète et de hbre critique. — 
Ce livre du reste ne convainquit personne, et la doc- 
trine de l'auteur retomba bientôt dans l'oubli jusqu'à 
ces dernières années, époque où on l'a reproduite et 
accueillie avec une faveur assez inattendue, princi- 
palement en Amérique. 

La tentative de La Peyrère était isolée; elle avait eu 
lieu à peu près exclusivement sur le terrain de la 
théologie, et le dogme adamique remporta la victoire 
sans presque avoir eu à combattre. La guerre que lui 
déclarèrent les philosophes du dix-huitième siècle 



1. Par exemple, si, pour rassurer le roi Ézéchias, l'ombre a 
rétrogradé de dix degrés sur le cadran d'Achas, le prodige a élé 
tout local, et le soleil n'est pas pjur cela revenu sur ses pas. La 
preuve en est, dit La Peyrère, que le roi de Dabylone envoya des 
ambassadeurs tout exprès pour se renseigner sur ce fait qu'il 
n'auraient pu ignorer, si le cours de l'astre avait été réellement 
interverti pour la terre entière. — a L'étoile des mages, dit encore 
noire auteur, n'était qu'une lueur, une espèce de lampe visible 
pour Ifts pieux pèlerins seulement, » et il en donne pour preuve 
qu'elle put s'arrêter au-dessus de la mai.son où était le petit enfant, 
de manière à l'indiquer ne.t>.ment, ce qui n'tût pas été possible 
s'il s"étail agi d'un astre véritable ayant sa place dans le ciel. 



INTRODUCTION. IX 

devait avoir un tout autre résultat. — Ceux-ci étaient 
nombreux et puissants : ils s'appuyaient sur la 
science de leur époque ; ils en appelaient à quelques 
faits d'observation facile, et propres à frapper les es- 
prits. Aussi tout ce qui se piquait de philosophie ad- 
mit-il bientôt que le nègre et le blanc, le Lapon et le 
Hottentot, constituaient autant d'espèces différentes. 

La doctrine de l'unité ne manqua pourtant pas de 
défenseurs. D'un côté, les champions de la religion 
attaquée par les encyclopédistes ne pouvaient aban- 
donner une croyance regardée par eux comme fon- 
damentale; de l'autre, la plupart des naturalistes, 
Linné et Buffon à leur tête, se prononcèrent nette- 
ment dans le sens de l'unité. Le dernier surtout 
n'hésita pas à voir dans les caractères différentiels 
qui distinguent les groupes humains de simples mo- 
difications d'un type spécifique unique. — Ce témoi- 
gnage doit avoir ici d'autant plus de valeur, que 
Buffon avait étudié avec une remarquable supériorité 
les questions relatives à l'espèce en général, et qu'on 
ne saurait regarder son jugement sur ce cas spécial 
comme influencé par des préjugés dogmatiques. 

A vrai dire, c'est dç cette époque que datent les 
deux écoles anthropologiques qu'on a distinguées 
par les épithètes récentes de monogéniste et de jjoly- 
géniste. Les circonstances au milieu desquelles ces 
deux écoles prirent naissance expliquent en grande 
partie le caractère qu'elles revêtirent au début, et 
qu'elles ont trop longtemps conservé. — De nos jours 
encore, défendre ou attaquer l'unité de l'espèce hu- 
maine est pour un certain nombre d'écrivains, pour 
la majorité des lecteurs, faire une sorte de profession 



X INTRODUCTION. 

de foi ; c'est défendre ou attaquer la Bible et la re- 
ligion. Et comme si ce n'était pas assez des préoccu- 
pations théologiques d'un côté, philosophiques de 
l'autre, pour compliquer une question déjà si diffi- 
cile par elle-même, des considérations politiques et 
sociales sont venues introduire dans le débat des 
passions bien peu d'accord avec l'absence de parti- 
pris qu'exigent avant tout les recherches scientifi- 
ques. — C'est aux Etats-Unis surtout que la lutte a 
pris cette nouvelle forme; et nous devons à M. Nott* le 
récit d'un incident dont il convient de dire quelques 
mots, parce qu'il caractérise la position particulière 
des anthropologistes américains. 

On sait comment l'esclavage, après avoir été ac- 
cepté par toutes les nations chrétiennes comme une 
institution régulière, a été justement proscrit par la 
plupart d'entre elles. On sait comment l'Angleterre, 
poussée par des motifs très-divers, se mit à la tète de 
la croisade anti-slaviste, et comment presque toutes 
les puissances adhérèrent successivement aux traités 
qu'elle proposa en vue de mettre fin à la traite et d'é- 
manciper la race nègre. On sait aussi comment ses 
propositions à ce sujet furent toujours repoussées par 
les Etats-Unis, où la question de l'esclavage touche à 
d'immenses intérêts. — Or en 1844 l'Angleterre, ap- 
puyée cette fois par la France, revenait encore à la 
charge, et M. Calhoun, alors ministre des affaires 
étrangères, ne savait trop que répondre aux notes que 
lui adressaient les puissances négrophiles, lorsqu'il 
entendit parler des travaux de M. Gliddon sur les 

î. Types of Mankind, introduction. 



INTRODUCTION. XI 

races africaines. Il manda sur-le-champ cet auteur, 
qui à son tour l'engagea à se mettre en rapport avec 
M. Morton, le chef reconnu des anthropologistes amé- 
ricains. Une correspondance s'engage entre le minis- 
tre et l'auteur des Crania americana. Le résultat de 
cette association fut une note dans laquelle M. Galhoun 
repoussait toute modification à l'ordre de choses éta- 
bli dans l'Union américaine, se fondant sur les diffé- 
rences radicales qui séparent les groupes humains. 
Cette manière d'argumenter déconcerta le ministre 
anglais, qui se hâta de répondre qu'il n'entendait in- 
tervenir en rien dans les institutions domestiques des 
autres nations. — Après avoir raconté cette anecdote, 
M. Nott se félicite hautement des ennuis que la véri- 
table ethnologie, franchement introduite par M. Galhoun 
dans les relations internationales, a causés à la diplo- 
matie philanthropique. Mais par là même il traliit 
dès le début les préoccupations dont on retrouve les 
traces dans tout l'ouvrage. 

Ainsi en Amérique la question anthropologique se 
complique de celle de l'esclavage, et à lire la plupart 
des écrits qui nous viennent d'outre-mer, il est clair 
qu'on y est avant tout anti-slaviste ou slaviste. Mais 
aux États-Unis il faut toujours être biblique, et de là 
viennent les nuances particulières qui distinguent 
certains ouvrages anthropologiques américains, — 
Les anti-slavistes sont d'ordinaire franchement mo- 
nogénistes et acceptent le dogme d'Adam tel qu'il est 
généralement entendu. Telle est aussi la profession de 
foi d'un certain nombre de slavistes. Ceux-ci, pour 
justifier leur conduite envers leurs frères noirs, re- 
courent à l'histoire de Noé et de ses fils. Cham, di- 



XII INTRODUCTION. 

sent-ils, a été maudit par son père, il a été condamné 
à être le serviteur de ses frères; les nègres descen- 
dent de Chani : donc, en les réduisant à l'esclavage, 
on ne fait qu'obéir au 'ivre saint. — Mais l'Amérique 
compte en outre des siavistes polygénistes. Ceux-ci 
ont remis en honneur, sous des formes diverses et 
en l'étayant du savoir moderne, la doctrine de La 
Peyrère, dont d'ailleurs ils parlent fort peu. Tout en 
proclamant hautement l'inspiration divine de l'An- 
cien et du ?'ouveau Testament, ils se sont efforcés 
de démontrer, par des recherches linguistiques, géo- 
graphiques ou historiques, que les récits bibliques 
relatifs à l'origine et à la filiation des hommes s'ap- 
pliquaient exclusivement aux populations blanches. 
Ainsi mis à l'aise, ils ont regard(' les divers groupes 
comme autant d'espèces distinctes; ils ont rapproché 
lo plus possible le nègre des singes, et conclu comme 
l'avait fait M. Calhoun. 

On le voit, des préoccupations fort peu scientifiques 
sont trop souvent intervenues dans l'examen de la 
question que nous voulons traiter. — C'est là un fait 
regrettable, et qu'il im{)ortait de faire ressortii' dès 
le début. Seul, il peut expliquer certaines exagéra- 
tions, certaines assertions, certains oublis trop frap- 
pants pour ne pas être quelque peu volontaires; seul 
aussi, il explique le ton qui a régné, qui règne trop 
souvent encore dans les écrits d'un grand nombre 
d'anthropologlstes des deux écoles. De part et d'autre 
on s'est anathématisé ; et, si de nos jours les mœurs 
h'ttéraires un peu adoucies ne permettent plus guère 
l'emploi des gros mots que s'adressaient nos devan- 
ciers, on n'en ti-ouve pas moins, jusque dans quel- 



INTRODUCTION. XIII 

ques-uns des ouvrages les plus récents et les plus sé- 
rieux, certains passages qui sentent trop le livre de 
controverse ou le pamphlet politique. 

A quoi bon toutes ces colères? — Les arrêts de l'in- 
quisition n'ont ni arrêté la terre dans sa marche ni 
fait tourner le soleil autour de noire globe; les plai- 
santeries de Voltaire n'ont pas anéanti les fossiles. 
Les violences de langage, les insinuations malveil- 
lantes, les railleries ne changeront pas davantage les 
relations existantes entre les groupes humains. 

Déterminer ces relations, c'est précisément ré- 
pondre à la question posée au début de cette étude. 
Or, on sait que chaque jour les naturalistes, et les 
naturalistes seuls, résolvent des problèmes de ce 
genre. A eux donc revient de droit celui qui nous oc- 
cupe. — Eh bien, si l'on se place exclusivement sur 
le terrain des sciences naturelles, il nous paraît im- 
possible de ne pas conclure en faveur de la doctrine 
monogéniste, c'est-à-dire de celle qui regarde tous 
les hommes comme appartenant à une seule et même 
espèce. 

Sans doute cette doctrine ne répond pas à tous les 
pourquoi, h tous les comment, que soulèvent les mille 
problèmes de l'anthropologie. Bien plus, au premier 
abord, et surtout pour les esprits même les plus cul- 
tivés, mais qui sont restés étrangers à certaines 
études, elle semble aggraver et multiplier les difti- 
cultés. 11 se passe ici quelque chose de semblable à 
ce que produit en zoologie, en botanique, l'applica- 
tion des systè:ites opposée à l'emploi de la mcthode. — 
Les premiers, reposant sur des considérations em- 
pruntées à un seul car iCtère choisi arbitrairement, 



XIV INTRODUCTION. 

sont infiniment plus faciles à saisir, plus commodes 
dans la pratique. Par cela même, ils ont eu leur 
temps d'utilité réelle et ont compté d'ardents défen- 
seurs. Mais les vrais savants, les inventeurs eux- 
mêmes, en avaient senti de bonne heure les graves 
défauts. Ils avaient compris que le système le plus 
parfait dissimule souvent les difficultés existantes au 
lieu de les résoudre, et parfois en soulève qui n'ont 
aucun fondement; que par suite il conduit fatalement 
à l'erreur. — La méthode naturelle au contraire, re- 
posant sur l'ensemble de tous les caractères, met le 
botaniste, le zoologiste, en face de chaque problème, 
et les force à l'envisager sous toutes ses faces. Par là, 
elle leur démontre parfois leur insuffisance, mais du 
moins elle ne permet jamais à un esprit sévère de se 
repaître d'illusions, de croire expliqué ce qui ne l'est 
pas. 

Il en est ainsi de la doctrine nionogéniste qui ad- 
met l'unité de l'espèce humaine lorsqu'on la compare 
à la théorie polygéniste, ti celle qui admet la multi- 
plicité des espèces humaines. En présence de la di- 
versité que présentent les groupes humains, rien de 
plus simple en apparence que de faire de ces groupes 
autant d'espèces différentes et de leur assigner des 
origines distinctes. Cette sohition est séduisante, elle 
est bien simple et semble répondre atout; mais qu'on 
aille quelque peu au fond des choses, et les consé- 
quences qu'elle entraîne en feront vite ressortir l'in- 
exactitude pour tout esprit non prévenu. En effet, elle 
conduit inévitablement à regarder les lois qui régis- 
sent l'organisme humain comme étant en contradic- 
tion, sur plusieurs points d'une importance capitale. 



INTRODUCTION. XV 

avec les lois auxquelles obéissent tous les autres or- 
ganismes vivants. 

En regardant au contraire ces groupes comme dé- 
rivés d'un type primitif unique , comme appartenant 
à la même espèce, la diversité apparaît d'abord 
comme un problème des plus ardus; mais la compa- 
raison avec les plantes, avec les animaux, nous en- 
seigne bientôt que ce fait n'est pas isolé, qu'on le 
retrouve dans les deux règnes organiques universel- 
lement admis, et que les lois de la physiologie ordi- 
naire l'expliquent, au moins dans ce qu'il a de géné- 
ral. Ces mêmes lois concordent sur tous les autres 
points avec la doctrine monogéniste , autant qu'elles 
sont en opposition avec la théorie polygéniste. En 
présence d'un pareil résultat, il n'est pas possible 
d'hésiter. 

Les polygénistes ont bien senti tout ce qu'avait de 
menaçant pour leurs idées l'application des sciences 
naturelles à l'étude de l'homme. Aussi quelques-uns 
d'entre eux ont-ils opposé d'avance une fin de non- 
recevoir à toutes les conséquences qu'on pourrait en 
tirer. Ils ont présenté l'homme comme un être ex- 
ceptionnel, et déclaré qu'il était à tous égards en 
dehors des lois générales. — D'autres, comprenant 
ce qu'une semblable assertion avait d'insoutenable, 
se sont efTorcés de dissimuler l'antagonisme réel qui 
existe entre ces lois et le polygénisme. Ceux-ci sont 
nos plus sérieux adversaires. Comme nous, ils invo- 
quent la science , et c'est en son nom qu'ils procla- 
ment la multiplicité des espèces d'hommes. 

Nous aurons à montrer combien cette affirmation 
est peu fondée. Or, pour que le débat soit sérieux. 



XVI INTRODUCTION. 

pour qu'il ne déj^énère pas en une simple lutte d'as- 
sertions contradictoires, il faut rappeler au moins 
les principales lois communes à tous les êtres vivants, 
les règles physiologiques les plus essentielles qui trou- 
vent ici leur application; il est nécessaire d'examiner 
avec quelque détail quelle est la valeur des mots sur 
lesquels roule le débat ; de rechercher les phénomènes 
d'iiérédité, les actions de milieu qui jouent un rôle 
si important dans toutes les questions secondaires 
d'où dépend la solution du problème général. Nous 
aurons à résumer à ces divers points de vue l'histoire 
des animaux et des végétaux eux-mêmes. Nous arri- 
verons ainsi à l'homme par une voie qui pourra pa- 
raître bien détournée à quelques-uns de nos lecteurs. 
Mais cette voie est la seule sûre, et ceux qui auront 
bien voulu la parcourir avec nous reconnaîtront que 
l'unité de l'espèce humaine n'est pas seulement un 
point de doctrine philanthropique inspiré par les 
sentiments les plus honorables, une conception phi- 
losophique élevée, un dogme respectable par cela 
seul qu'il se rattache aux croyances religieuses de la 
plus noble portion de l'humanité; mais que cette 
unité est surtout — avant tout , pouvons-nous dire , 
— une grande et sérieuse vérité scientiOque. 



^ 



UNITE 



DE 



L'ESPÈCE HUMAINE. 



Empires et règnes de la nature. 



Qu'est-ce que l'homme ? 

Cette question, à laquelle il a été répondu si sou- 
vent et de tant de manières , ne peut être envisagée 
ici qu'au point de vue de l'histoire naturelle. Elle 
revient donc à celle que s'adresse tout naturaliste 
qui , placé en présence d'un être ou d'un ensemble 
d'êtres, veut les étudier pour lui-même ou les faire 
connaître à autrui. En pareil cas, il recherche d'abord 
à quel groupe de premier ordre appartient l'objet 
de son examen, et ce n'est qu'après avoir résolu ce 
premier problème qu'il arrive à des détails plus cir- 

1 



2 CHAPITRE I. 

constanciés, et assigne au minéral, à la plante, à 
l'animal, sa place définitive. Yoilà comment la ques- 
tion précédente peut se traduire par cette autre : 
quelle est la place qui revient à l'iiomme dans une 
classification naturelle des êtres ? Quelque simple 
qu'elle puisse paraître au premier abord, elle n'en a 
pas moins divisé des hommes d'un égal mérite. l*our 
motiver la solution que nous avons cru devoir adop- 
ter, il faut rappeler ce que sont les groupes primor- 
diaux qui se partagent la nature entière. 

Depuis Aristote jusqu'à nos jours, tous les natura- 
listes ont reconnu qu'il existe dans la nature deux 
grandes classes de corps : les uns composés de parties 
inertes, simplement juxtaposées et sans autres rela- 
tions entre elles qu'une adhérence mécanique ou des 
rapports moléculaires ; les autres composés de par- 
ties actives , concourant chacune par quelque action 
diverse à l'entretien de l'ensemble, par conséquent 
plus ou moins solidaires les unes des autres , et con- 
stituant ce que nous appelons des individus. Par suite, 
sous une forme ou sous une autre, avec un bonheur 
plus ou moins grand d'expression, tous les natura- 
listes ont admis la distinction fondamentale des corps 
inorganiques et des corps organisés. Il va sans dire 
que nous suivrons en ceci nos prédécesseurs. — De 
plus, acceptant la dénomination proposée en pre- 
mier lieu par Pallas, nous désignerons sous le nom 
d'empire chacune de ces grandes divisions , et admet- 
trons en conséquence l'empire organique et l'empire 
inorganique". Seulement, dans chacun de ces groupes 

1. Jusqu'à présent, j'avais employé les expressions de monde 



EMPIRES ET REGNES DE LA NATURE. 3 

premiers, nous rencontrons des corps, des êtres se 
distinguant des autres corps, des autres êtres, par 
des propriétés générales qui leur sont propres. Nous 
sommes ainsi conduit à partager les empires en 
royaumes ou règnes, car il faut conserver à ces divi- 
sions le nom consacré par l'autorité de Linné et l'as- 
sentiment universel. — Sur quels faits repose l'éta- 
blissement de ces règnes? Quelles différences les 
séparent et quels rapports les unissent? 

Constatons d'abord qu'il faut grouper à part les 
corps célestes. — Pour qui considère dans son ensem- 
ble l'univers , ou mieux le peu que nous en connais- 
sons, on sait ce que deviennent les mondes. Qu'ils 
s'appellent étoiles, soleils ou planètes, comètes ou 
satellites, ils ne nous apparaissent plus que comme 
les molécules d'un grand tout dont les plus subtils 
calculs, l'imagination la plus ardente, ne sauraient 
sonder l'étendue. Entre ces myriades d'astres , il 
existe certains rapports, et ces rapports sont plus 
multipliés qu'on ne le supposait naguère. — Si dans 
notre tout petit système solaire les satellites tournent 
autour de leurs planètes, et les planètes autour de 
notre soleil , celui-ci est de même emporté dans l'es- 
pace vers la constellation d'Hercule avec une vitesse 
que la science espère bientôt déterminer. Sans doute 
il tourne autour d'un centre que connaîtront les gé- 
nérations futures. — Dans notre ciel , les deux soleils 

organique et de monde inorganique. Avec la plupart rie nos con- 
temporains, j'avais oub ié que Pallas avait domié déjà un nom à 
ces deux grandes divisions de l'univers. M. Isidore Geoffroy Saint- 
Hilaire a le premier rappelé ce fait historique dans un ouvrage des 
plus remarquables qu'il publie en ce moment et que j'aurai sou- 
vent à citer {Histoire itaturelle générale des règnes organiques). 



4 CHAPITRE I. 

de la même étoile double tournent l'un autour de 
l'autre, et peut-être notre nébuleuse tout entière, 
avec tous les soleils de notre firmament, gravite-t-elle 
aussi vers quelque centre inconnu caché dans les 
profondeurs de l'infini. — Pour être déterminés par 
des lois mathématiques, les orbes de tous ces mondes 
n'en présentent pas moins des irrégularités. En vertu 
même de la force qui les meut, les astres réagissent 
les uns sur les autres, et le calcul des perturbations a 
enseigné aux astronomes que, pour être séparés par 
des millions de lieues, ces astres n'en sont pas moins, 
dans certaines limites , solidaires les uns des autres. 

Pour déterminer et régler tous ces mouvements , 
pour établir cette solidarité , qu'a-t-il fallu ? Une 
force unique venant contre-balancer l'inertie de la 
matière. Vatiraction seule suffit à mettre en jeu le 
merveilleux ensemble des mondes répandus dans 
l'immensité. Tous ces mondes sont d'ailleurs autant 
de corps bruts. Identiques par leur nature, soumis 
à une seule force partout la même, et ne présentant 
par conséquent que des phénomènes du même ordre, 
ils constituent évidemment , par rapport à nous , un 
groupe des plus naturels , bien distinct de celui que 
forment les autres corps bruts, simples matériaux 
de notre globe terrestre. Aussi quelques naturalistes, 
et en particulier l'illustre de Candolle, les ont-ils 
mis à part dans un règne spécial , le règne sidéral , 
et nous adopterons cette division, qui nous paraît 
pleinement justifiée. 

Quittons maintenant les espaces célestes et redes- 
cendons à la surface de notre globe. Là aussi on re- 
trouvera l'attraction. Elle a seulement changé de 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 5 

nom, et on la connaît sous le nom de pesanteur. Là 
encore elle exerce une action universelle. Tous les 
corps, qu'ils soient bruts ou vivants, sont soumis h 
cette action. Parties du tout, ils sont soumis à la loi , 
à la force qui régit le tout. 

Qu'on se figure pourtant ce que serait notre globe 
s'il avait pris naissance sous l'empire unique de la 
pesanteur. — En admettant que la matière pût encore 
posséder les trois états que nous lui connaissons, les 
éléments solides eussent formé un noyau compacte et 
homogène, d'une forme mathématiquement déter- 
minée , autour duquel se seraient superposées , selon 
des lois non moins invariables, une couche liquide 
et une couche gazeuse. A partir de ce moment, tout 
eût été réglé pour l'éternité. Sur ce globe hypothé- 
tique, le seul phénomène varinble aurait été l'iné- 
galité des marées aériennes ou marines que l'attrac- 
tion du soleil et de la lune aurait promenées à la 
surface d'un océan sans rivages , d'un^ atmosphère 
qui n'aurait jamais connu ni les brises ni les tem- 
pêtes. 

Pour susciter d'autres phénomènes, il fallait quel- 
que chose de plus que la pesanteur, c'est-à-dire que 
l'attraction. Ce quelque cliose est représenté par les 
forces physico-chimiques. Grâce à ces forces, des réac- 
tions tumultueuses , des mouvements puissants ont 
bouleversé et accidenté le noyau solide de notre pla- 
nète. Combinant leur action avec celle de la pesan- 
teur, elles ont produit la terre ferme avec ses mon- 
tagnes et ses vallées, ses hauts plateaux et ses plaines 
basses ; limité le bassin des océans et des lacs ; en- 
gendré ces courants qui sillonnent les plus vastes 



6 CHAPITRE I. 

océans comme autant de fleuves aux berges liquides, 
et ces autres courants qui, sous le nom de vents, 
agitent sans cesse l'atmosphère ; ri^glé cette alterna- 
tive d'évaporation et de condensation des eaux d'où 
naissent les ruisseaux et les fleuves ; enfanté en un 
mot cette multitude de phénomènes connus de- tous , 
et qu'il suflit d'indiquer. 

Ici il est impossible de ne pas s'arrêter, de ne pas 
poser une question qui se présente involontairement 
à l'esprit de quiconque pense. 

Une seule force , l'attraction , suffît pour régir tous 
les mondes. Est-il probable qu'une dizaine de forces 
soient nécessaires pour mettre enjeu les corps bruts, 
éléments de l'un des plus petits de ces mondes ? — 
Ce contraste répugne à la raison , et les progrès de 
la science permettent d'espérer que sous peu il dis- 
paraîtra. L'homme frappé par les dissemblances ap- 
parentes de certains phénomènes , n'a pu d'abord 
que rapprocher ceux qui se ressemblaient , former 
ainsi un certain nombre de groupes, et rattacher 
ceux-ci à autant de causes distinctes. Il a ainsi mul- 
tiplié de plus en plus le nombre des forces physico- 
chimiques, à mesure qu'il découvrait quelque phé- 
nomène nouveau , nettement séparé de ceux qu'il 
connaissait déjà; mais chaque jour vient démontrer 
ce que cette doctrine avait de temporaire. Des faits 
intermédiaires sont reconnus, et relient l'un h l'autre 
ceux qu'on croyait les plus éloignés. On fait produire 
à la même force des phénomènes considérés jusqu'à 
ce jour comme étant d'ordres différents. Entre les 
mains de nos habiles physiciens, la môme cause 
mise en jeu engendre à la fois de la chaleur, un cou- 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 7 

rant électrique , des combinaisons chimiques et du 
mouvement. Déjà l'on en est à transformer peur 
ainsi dire une force en une autre, et à reconnaître 
que cette transformation a lieu en vertu de lois aussi 
fixes que celles de la substitution d'un équivalent 
chimique à un autre. Aussi , quelques esprits ne 
s'arrêtent-ils plus à reconnaître entre toutes ces 
forces des analogies plus ou moins intimes. Il en est, 
et des plus éminents, qui ne les regardent que 
comme autant de manifestalions particulières dune 
force plus générale, et tout autorise à penser que 
ceux-là sont dans le vrai. 

La pesanteur et les forces , ou mieux sans doute 
la force physico- chimique , déterminent à elles seules 
tous les phénomènes que présentent un certain nom- 
bre de corps terrestres , et ce sont eux qu'avec tous 
les naturalistes nous appelons les corps bruts. Depuis 
Linné, on en a désigné l'ensemble sous le nom de 
règne minéral. C'est ce règne qui forme la seconde 
division de l'empire inorganique. 

On peut se faire aisément une idée de ce que serait 
devenu notre globe , abandonné à la seule action de 
la pesanteur et des forces physico-chimiques. Le ciel 
serait resté à peu de chose près ce qu'il est. La mer 
aurait eu aussi les mêmes limites; mais dans son 
sein , comme sur la terre, aurait régné une stérilité 
absolue. Point d'algues ni de fucus, pas plus que de 
forêts ou de prairies. Les matériaux meubles du sol, 
exposés sans défense à l'action des agents atmosphé- 
riques, n'auraient pu rester aux flancs des mon- 
tagnes; et des roches, nues comme celles que nous 
trouvons au-dessus des limites de la végétation, 



8 CHAPITRE I. 

s'enlèveraient à peu près partout au-dessus des allu- 
vions désertes. Pas un oiseau, pas un insecte ne 
romprait cette solitude absolue qu'on ne retrouve 
peut-être sur aucun point du globe réel, et le bruit 
des corps bruts , agités, remués par les forces phy- 
s'ques, troublerait seul le silence de désolation étendu 
sur la terre entière. Pour transformer ce triste ta- 
bleau, pour animer et parer la surface de notre 
globe, il fallait quelque chose de plus que les deux 
forces nommées plus haut , il fallait une force nou- 
velle qui engendrât des phénomènes nouveaux. Ce 
quelque chose, cette force, c'est la vie. 

J'ai bien souvent expliqué le sens que j'attache à ce 
mot, et pourtant il n'est pas inutile peut-être de le 
redire encore. — La vie n'est pour moi rien qui res- 
semble à V arche suprême de Van Helmont, espèce de 
souverain paraissant avoir son individualité propre , 
qui siège dans le centre phrénique, et gouverne tant 
bien que mal une foule d'arche inférieurs domiciliés 
dans les diverses parties du corps , et à chaque in- 
stant en révolte contre leur chef. A mes yeux , la vie 
n'a pas davantage d'analogie avec le principe vital de 
Barthès, ou mieux de ses disciples, autre entité pas- 
sablement confuse, sans demeure bien déterminée, 
mais qui veille avec anxiété au bon état du corps 
qui lui est confié, et fait souvent plus de mal que de 
bien en voulant réparer quelque léger dommage. 
— Non, la vie est simplement la cause inconnue d'un 
ensemble de phénomènes spéciaux et particuliers 
aux êtres vivants , de même que l'électricité est pour 
le physicien la cause inconnue des phénomènes que 
présentent les corps électrisés ; de même que la cha- 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 9 

leur est la cause également inconnue des phénomènes 
qui se produisent dans les corps chaufTés; de même 
enfin que la force physico-chimique générale, quel 
que soit le nom qu'on lui donnera , sera pour 
tout esprit sérieux la cause sans doute à jamais in- 
connue des phénomènes propres aux corps bruts. 

La vie n'est pas non plus une force tellement spéciale 
qu'elle soit de sa nature en opposition avec les forces 
qu'on vient de nommer. Sans doute , dans une foule 
de circonstances, elle modifie et contre-balance leur 
action ; mais les forces physico-chimiques , mises 
simultanément en jeu , agissent bien souvent de 
même les unes sur les autres. La chaleur modifie 
l'action de l'électricité , et toutes deux l'emportent , 
dans certains cas , sur la pesanteur, c'est-à-dire sur 
l'attraction, sur cette force, la plus universelle de 
toutes , et qu'on retrouve dans les corps bruts et les 
êtres vivants tout comme dans les soleils et les 
mondes *. 

Ainsi entendue, l'idée de la vie ne saurait rien 
avoir qui répugne à l'esprit le plus rigoureusement 
scientifique. C'est tout simplement une force qui 
vient s'ajouter à d'autres forces déjà reconnues et 
universellement acceptées, et qui, comme elles, se 
constate par ses effets. C'est elle qui, à côté et au- 
dessus des corps bruts, fait surgir les êtres organisés. 
V organisation et par suite V individualisation d'une 

1. Les pensées que je viens de résumer ont été développées dans 
mes travaux scientifiques et dans les articles insérés dans la Hevue 
des Deux Mondes depuis près de vingt ans; plus pnrliculièrement 
dans les Tendances modernes de la chimie, les Souvenirs d'un na- 
turaliste, la Méiamorphose et la Généagenèse. 



10 CHAPITRE I. 

certaine quantité de matière, voilà les deux im- 
menses phénomènes que la vie introduit à la surface 
du globe. 

La vie , l'organisation , qui est le résultat et non la 
cause de la vie , séparent profondément les êtres vi- 
vants des corps bruts. Des uns aux autres il y a un 
abîme. — Est-ce à dire pourtant qu'ils n'aient rien de 
commun, et que cet abîme soit sans fond? Telle n'est 
pas notre pensée. Pour être vivants, la plante et l'a- 
nimal n'en sont pas moins soumis à l'influence de la 
pesanteur, de la chaleur, de l'électricité. Les affinités 
chimiques s'exercent dans leur sein comme dans un 
laboratoire. La distinction entre les empires inorga- 
nique et organique consiste donc, non point en ce 
que le second échappe aux forces qui régissent le 
premier, mais seulement en ce qu'il ajoute à ces 
forces déjà connues une force nouvelle , ayant son 
mode d'action propre, capable par conséquent de pro- 
duire des phénomènes spéciaux, et aussi de modifier 
dans une certaine mesure les résultats dus à l'action 
des autres forces. Dans nos instruments, dans nos 
creusets, les forces physico-chimiques se manifestent 
en elles-mêmes, et par des phénomènes simples. 
Dans l'être organisé, elles fonctionnent sous la do- 
mination de la vie, et en vue d'un résultat d'ensem- 
ble. Par suite, ces phénomènes seront presque tou- 
jours plus ou moins complexes; mais ils n'auront 
pas pour cela changé de nature, et \o'ûh pourquoi il 
est permis bien souvent de conclure du corps brut 
à l'être organisé; voilà pourquoi le mécanicien, le 
chimiste, le physicien, peuvent jeter un jour si grand 
sur le jeu multiple de nos organes, à la seule condi- 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 1 1 

tion de ne jamais oublie:' la vie, comme ils n'ont que 
trop de tendance à le faire; voilîr pourquoi la phy- 
siologie, la science des êtres vivants, ne saurait se passer 
de l'aide des autres sciences , dont le but est essen- 
tiellement l'étude de la nature brute. 

Autant la vie et l'organisation isolent les êtres vi- 
vants des corps bruts , autant elles les rapprochent 
entre eux. — Ce second fait n'est pas moins important 
à constater que le premier. Est-il besoin de le dé- 
montrer? Tous les êtres organisés ont un commen- 
cement et une fin ; tous naissent , croissent et meu- 
rent. Aucun d'eux, au moment de sa première appa- 
rition, ne ressemble à ce qu'il sera plus tard: tous 
par conséquent subissent des métamorphoses. Tous 
ont besoin de se nourrir, et la nutrition est essentiel- 
lement la même pour tous. Ces phénomènes généraux 
s'accomplissant sous l'empire de la même force, 
semblables au fond par les procédés mis en œuvre, 
identiques par le but, établissent entre tous les êtres 
vivants des relations étroites , et voilà pourquoi en 
physiologie il est si souvent permis de conclure du 
végétal à l'animal et de l'animal à l'homme. 

L'empire organique comprend, on le sait, deux 
groupes, deux /•èf/?u'5 bien distincts et universellement 
admis. 

Le premier, le règne végétal , renferme des êtres 
presque tous adhérents au sol; n'ayant d'autres 
mouvements que ceux qui résultent soit de leur or- 
ganisation propre , soit d'impulsions venues du de- 
hors ; n'ayant aucune conscience ni d'eux-mêmes, ni 
de ce qui leur est extérieur. Le fait de l'organisation, 
les conséquences qu'il entraînCj distinguent seuls les 



12 CHAPITiΠI. 

végétaux des corps bruts. La vie seule est venue s'a- 
jouter en eux aux forces physico-chimiques. 

Il n'en est pas de même dans l'autre groupe de 
l'empire organique. Ici a])paraissc'nt des phénomènes 
entièrement nouveaux. L'animal sent, c'est-à-dire 
qu'il perçoit des impressions dont la cause est en lui- 
même ou qui lui viennent du dehors. 11 se meut en 
totalité ou partiellement, indépendamment de toute 
action produite par les forces physico-chimiques ou 
résultant dujeude l'organisation; en d'autres termes, 
il jouit du mouvement spontané , volontaire, ou mieux 
aulonomique, comme l'a appelé M. I. Geoffroy*, et par 
conséquent il possède la volonté qui détermine ce 
mouvement. Sur ces deux points, toute discussion est 
impossible, et nous renverrions à la Fontaine qui- 
conque essayerait de ressusciter l'étrange doctrine 
des machines animales. Malgré l'autorité de Descartes, 
il suffit pour la réfuter de l'unanimité des natura- 
listes. Tous, depuis Aristote, ont admis et considéré 
comme les caractères essentiels de l'animalité la sen- 
sibilité et la locomotion. 

Plusieurs sont allés bien plus loin, et ont attribué 
aux animaux des facultés plus relevées ; et il me paraît 
impossible de ne pas partager leur manière de voir, 
même à ce moment où nous avons probablement at- 
teint les limites de ce monde des animaux inférieurs 
à peu près inconnu à nos devanciers. 

Quiconque observera suffisamment les annélides, 
les mollusques, les zoophytes eux-mêmes; quiconque 
les soumettra à ces faciles expériences que j'ai maintes 

1. AOtovô[xo;, qui se gouverne par ses propres lois. 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 13 

lois répétées, en viendra certainement à reconnaître 
que , pour être fort loin des mammifères et des oi- 
seaux, ces êtres à organisation simplifiée n'en possè- 
dent pas moins jusqu'à un certain point la conscience 
de leur individu et la connaissance du monde exté- 
rieur; qu'ils saisissent certains rapports entre ces 
deux termes; qu'ils modifient leur volonté et coor- 
donnent leurs mouvements en vertu de ces rapports. 
Or saisir des rapports, en tirer une conséquence qui 
se traduit par des actes, c'est évidemment raisonner. 
— Il serait facile de citer bien d'autres phénomènes 
de même nature, tous étrangers aux végétaux, tous 
propres au règne qui nous occupe; mais ce n'est pas 
le moment d'aborder la grande question de l'intelli- 
gence des animaux: il suffit d'avoir rappelé que jus- 
que chez les plus dégradés, aussi longtemps que par 
leur taille et leur nature ils se prêtent à l'observation, 
à l'expérience , on retrouve la trace des facultés fon- 
damentales dont l'ensemble constitue l'intelligence 
humaine elle-même. 

Ces facultés fondamentales sont bien distinctes, et 
c'est avec raison qu'elles portent des noms différents. 
Suit-il de là que dans tout animal chacune d'elles se 
rattache à une cause distincte ? Il nous répugnerait 
de le croire. — Lorsqu'il s'agit des manifestations de 
l'un de ces petits mondes que nous appelons un indi- 
vidu, bien plus encore que quand il s'agissait des 
forces physico-chimiques générales, l'esprit éprouve 
le besoin de remonter à quelque chose qui soit en 
harmonie avec cette unité. Il aime à reporter à une 
cause unique tous ces actes spontanés qui se prêtent 
un appui mutuel et concourent presque constamment 



14 CHAPITRE I. 

au même but; mais quelle sera cette cause, et quel 
nom lui donnerons-nous? D'autres ont essayé de ré- 
pondre à ces questions. On a beaucoup écrit sur Vdmc 
des bêles; on a cherché à en expliquer la nature et le 
mode d'action. Nous ne serons pas si hardi. Là où 
l'expérience et l'observation font défaut, nous croyons 
toujours devoir nous arrêter. Il suffit d'avoir montré 
que si l'on a séparé l'animal du végétal , c'est que 
chez lui se manifeste un ensemble de faits dont rien 
n'avait pu donner une idée ni chez les plantes, ni 
dans les groupes précédents, qu'il y a chez eux quelque 
chose de fondamentalement caractéristique. 

De ce qui précède , il résulte que les naturalistes 
n'ont pas fondé les premières divisions de la nature 
sur la composition chimique , car le règne minéral 
comprend tous les corps simples connus et toutes 
leurs combinaisons inorganiques ; — qu'ils n'ont pas 
tenu compte davantage de l'état moléculaire , car ce 
même règne minéral renferme des corps solides , li- 
quides et gazeux. — Entraînés par la force des choses, 
sciemment ou sans bien s'en rendre compte, ils se 
sont adressés à ce que les corps, les êtres, ont de plus 
général, de plus absolu dans leur nature, dans leurs 
rapports avec la création. Or, en procédant du simple 
au composé, en s'élevant des corps bruts à l'animal, 
on voit apparaître à chaque empire, à chaque règne, 
tout un ensemble de faits , tout un ordre de phéno- 
mènes complètement étranger aux groupes inférieurs, 
mais qui se retrouve dans les groupes supérieurs. Là 
est évidemment le caractère essentiel de ces grandes 
divisions primordiales. Ce résultat, indépendant de 
toutes les hypothèses qui ont pu guider ceux qui l'ont 



EMPIRES ET RÈGNES DE LA NATURE. 15 

proclamé , reçoit chaque jour la sanction de l'obser- 
vation et de l'expérience. Voilà pourquoi les siècles 
l'ont respecté et pourquoi la science moderne avec 
toutes ses ressources nouvelles, n'a en définitive qu'à 
le confirmer '. 

1. Les trois règnes minéral, végétal et animal sont à peu près 
universellement admis par les naturalistes. Le règne sidéral est 
moins généralement accepté. Le règne humain, dont nous allons 
nous occuper, a compté dans le passé et compte encore aujour- 
d'hui plusieurs partisans. Indépendamment de ces cinq groupes 
plus ou moins universellement reconnus, quelques naturalistes ont 
proposé d'autres divisions du même ordre, en se fondant sur des 
considérations de nature très-diverse; mais la plupart de ces con- 
ceptions n'ont guère été admises que par leurs auteurs, qui parfois 
même les ont abandonnées plus tard. On trouvera dans le tome 
second de l'ouvrage déjà cité de M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire 
un excellent résumé historique de cette partie de la science et une 
discussion approfondie de la plupart des questions qu'elle soulève. 



<é^($3' 



II 



Rè 'ne humain. 



Nous pouvons aborder maintenant le problème qui 
a motivé les développements contenus dans le cha- 
pitre précédent. Maintenant que nous savons ce que 
sont un minéral , un végétal , un animal , et à quel 
caractère on reconnaît un règne , nous pouvons nous 
demander si l'homme a réellement une place dans 
l'un des trois que nous connaissons, ou, pour parler 
plus simplement, dans le dernier. 

L'homme est-il un animal, et, s'il en est ainsi, quelle 
place lui revient dans nos cadres zoologiques? — Les 
réponses à cette double question ont été nombreuses 
et bien diverses. « Le tableau des contradictions de 
l'esprit humain est ici complet, a dit M. Isidore Geof- 
froy; pas une case n'y reste vide. » Et ce jugement 
sévère n'est que trop justifié. Tour à tour on a fait 
de l'homme un règne spécial, un embranchement du 
règne animal, unQ classe, un orclre^ un soits-orclrc, une 



RÈGNE HUMAIN. 17 

famille, une sous-famille, un genre , une simple espèce 
d'un genre dans lequel il se trouvait accolé à un 
singe. Je n'ai pas à discuter toutes ces opinions, parmi 
lesquelles il en est de si étranges. Il suffira de justi- 
fier celle que j'ai embrassée depuis bien des années, 
et que chaque jour davantage je regarde comme la 
seule vraie'. — Pour moi, l'homme difft;re de l'ani- 
mal tout autant et au même titre que celui-ci diffère 
du végétal ; à lui seul , il doit former un règne , le 
règne homminal ou règne humain , et ce règne est ca- 
ractérisé tout aussi nettement et par des caractères de 
même ordre que ceux qui séparent les uns des autres 
les groupes primordiaux que je viens d'énumérer. 

Pour juslifier ces propositions, il faut montrer qu'il 
existe dans l'homme un ensemble de faits ou de phé- 
nomènes complètement étrangers à l'animal. Où 
chercherons-nous ces phénomènes ? — Sera-ce dans 
l'organisation , dans la structure et le jeu des appa- 
reils? L'anatomie, la physiologie comparées ont de- 
puis longtemps répondu négativement. La première 
a retrouvé jusque dans les types inférieurs les or- 
ganes essentiels de l'homme, et chez les mammifères, 
chez les singes surtout, elle a démonti'é une identité 
à peu près absolue de composition anatomique, os 
par os , muscle par muscle, vaisseau par vaisseau, 
nerf par nerf. Quelques variations de volume, de di- 
mension, de proportion, de disposition, enharmonie 



1. J'ai neUement exprimé mon opinion relative à l'existence d'un 
rogne formé par la seule espèce humaine dans une note placée au 
début d'un ouvrage publié d'abord dans la Revue des Deux Mondes 
{Souvenirs d'un naturaliste, 1854). Dès ISiiS, j'avais motivé cette 
manière de voir dans un cours public fait à Toulouse. 



18 CHAPITRE IL 

avec les formes extérieures , constituent presque les 
seules difTérences. A mesure que les moyens d'inves- 
tigation sont devenus plus nombreux et plus puis- 
sants, le rapprochement est devenu plus intime. La 
micrographie a démontré entre les éléments de l'orga- 
nisme animal et ceux de l'organisme humain des res- 
semblances tout aussi frappantes que l'avait fait l'a- 
natomie; la chimie a conduit au même résultat. 

Gomme il était facile de le prévoir, des organes pres- 
que identiques remplissent les mêmes fonctions, et 
de la même manière. Après s'être assurée de ce fait 
général, la physiologie l'a mis à profit, et voilà pour- 
quoi tous les jours les physiologistes éclairent l'his- 
toire de l'homme par des expériences qu'ils prati- 
quent sur les chiens, sur les lapins, et jusque sur les 
grenouilles; voilà pourquoi l'anthropologiste peut 
aussi avec toute raison conclure de l'animal à l'homme 
tant qu'il s'agit uniquement de phénomènes relevant 
de l'organisation. 

Quelques naturalistes, et parmi eux des hommes 
éminents, ont adopté et cherché à justifier par des 
considérations scientifiques l'opinion si poétiquement 
exprimée par Ovide. La station verticale sur deux 
pieds et le os sublime ont été regardés comme les at- 
tributs extérieurs du règne humain. — Il est cepen- 
dant difficile de partager cette manière de voir. Déjà 
M. Isidore Geoffroy, faisant pour la première fois une 
objection qui, par une singulière inadvertance, avait 
échappé à tous ses prédécesseurs, a fait observer que 
plusieurs oiseaux se tiennent naturellement tout 
droits. Les pingouins et même une simple race de nos 
canards domestiques présentent cette parlicularité. 



RÈGNE HUMAIN. 19 

Là cependant n'est pas l'objection la plus grave à 
l'opinion dont il s'agit. Sous le rapport du mode de 
station , il n'y a de l'animal à l'homme qu'une difl'é- 
rence du plus au moins. Si la station de la plupart 
des mammifères est horizontale, celle des singes an- 
thropomorphes est naturellement oblique. Ces singes 
prennent assez souvent et tout à fait spontanément une 
attitude qui rappelle celle de l'homme. A ce point de 
vue, ils sont en réalité de véritables intermédiaires. 
Il n'y a donc ici chez l'homme qu'un pas de plus fait 
dans une direction déjà nettement indiquée ; il n'y a 
qu'un progrès, mais rien d'essentiellement nouveau. 

Trouverons-nous les caractères du règne humain 
dans les facultés de l'esprit? — Certes il ne peut en- 
trer dans ma pensée d'identifier le développement 
intellectuel de l'homme avec l'intelligence rudimen- 
taire des animaux, même les mieux doués. Entre eux 
et lui, la distance est tellement grande qu'on a pu 
croire aune dissemblance complète; mais il n'est plus 
permis de penser ainsi. L'animal a sa part d'intel- 
ligence ; ses facultés fondamentales, pour être moins 
développées que chez nous, n'en sont pas moins les 
mêmes au fond. L'animal sent, veut, se souvient, 
raisonne, et l'exactitude, la sûreté de ses jugements, 
ont parfois quelque chose de merveilleux, en même 
temps que les erreurs qu'on lui voit commettre dé- 
montrent que ces jugements ne sont pas le résultat 
d'une force aveugle et fatale. Parmi les animaux 
d'ailleurs, et d'un groupe à l'autre, on constate des 
inégalités très-grandes. A ne prendre que les verté- 
brés, nous voyons que les oiseaux, bien supérieurs 
aux poissons et aux reptiles, le cèdent de beaucoup 



20 CHAPITRE II. 

à certains mammifères. Trouver au-dessus da ces 
derniers un autre animal d'une intelligence très-su- 
périeure n'aurait en réalité rien d'étrange. Il n'y au- 
rait là qu'une diflerence du moins au plus; il n'y 
aurait pas de phénomène radicalement nouveau. 

Ce que nous venons de dire de l'intelligence en 
général s'applique également à sa manifestation la 
plus haute, au langage. — L'homme seul, il est vrai, 
possède là parole, c'est-à-dire la voix articulée; mais 
deux classes d'animaux ont la voix. Chez eux comme 
chez nous, il y a production de sons traduisant des 
impressions, des idées, et compris non-seulement par 
les individus de même espèce, mais encore par 
l'homme lui-même. Le chasseur apprend bien vite 
ce qu'on a appelé d'une manière figurée le langage 
des oiseaux et des mammifères. Sans être bien expé- 
rimenté, il distingue sûrement les accents de la 
colère, de l'amour, du plaisir, de la douleur, le cri 
d'appel, le signal d'alarme. Ce langage est bien ru- 
dimentaire sans doute ; on pourrait dire qu'il se 
compose uniquement d'interjections. Soit, mais il 
suffit aux besoins des êtres qui remploient et à leurs 
rapports réciproques. Au fond, diffère-t-il des lan- 
gages humains soit par le mécanisme de la produc- 
tion, soit parle but, soit par les résultats? L'anato- 
mie, la physiologie, l'expérience, nous apprennent 
que non. Encore ici il y a donc un progrès, un perfec- 
tionnement immense, mais il n'y a rien d'essentiel- 
lement nouveau'. 



1. En m'exprimant comme je viens de le faire, je n'ai pas à 
craindre, je pense, que l'on rapj)ioche mes opinions de celles 



RÈGNE HUMAIN. 21 

Enfin ce que nous appelons les facultés du cœur, 
facultés qui tiennent à la fois de l'instinct et de l'in- 
telligence, se manifeste chez les animaux tout aussi 
bien que chez l'homme. — L'animal aime et hait. On 
sait jusqu'où quelques espèces poussent le dévoue- 
ment à leurs petits; on sait comment entre certaines 
autres il existe une répulsion instinctive qui se tra- 
duit, à chaque occasion favorable, par des luttes 
acharnées et mortelles ; on sait comment l'éducation 
développe ces germes et nous fait découvrir dans nos 
animaux domestiques des différences individuelles 
vraiment comparables à celles qui nous frappent 
dans l'humanité. Tous, nous connaissons des chiens 
affectueux, caressants, aimants, peut-on dire; tous 
nous en avons rencontré qui étaient colères, har- 
gneux, jaloux, haineux.... C'est peut-être par le ca- 
ractère que l'homme et l'animal se rapprochent le 
plus. 

Où trouverons-nous donc ces faits jusqu'ici sans 
précédents, ce quelque chose complètement étranger à 
l'animal, appartenant exclusivement à l'homme, et 
motivant ainsi pour lui seul établissement d'un règne 
à part? Pour résoudre cette difficulté, faisons comme 
les naturalistes : rendons-nous compte de tous les 



qu'ont émises récemment quelques naturalistes et anthropol gistes 
américains, en particulier M. Agassiz. (^e savant naturaliste a as- 
similé les cris des a.iimaux aux langues humaines au point d'affir- 
mer qu'il serait facile défaire dériver les grognements des diverses 
espèces d'ours les uns des autres de la même man'ère et par les 
mêmes procédés que les linguistes emploient pour démontrer les 
rapports du grec avec le sanscrit. Je reviendrai plus tard avecquel- 
ques détails sur celte opinion en examinant les doctrines de mon 
savant confrère. 



22 CHAPITRE II. 

caractères de l'être qu'il s'agit de déterminer. Nous 
ne nous sommes encore occupé que des caractères 
organiques, physiologiques et intellectuels ; il nous 
reste à parler des caractères moraux. — Ici appa- 
raissent tout de suite deux faits fondamentaux dont 
rien encore n'avait pu nous donner une idée. 

Dans toute société où il existe un langage assez 
parfait pour exprimer les idées générales et abstraites, 
nous trouvons des mots destinés à rendre les idées 
de vertu et de vice, d'homme de bien et de scélérat. 

— Là où la langue fait défaut, nous rencontrons des 
croyances, des usages prouvant clairement que, pour 
ne pas être rendues par le vocabulaire, ces idées n'en 
existent pas moins. — Chez les nations les plus sau- 
vages, jusque dans les peuplades que d'un commun 
accord on place aux derniers rangs de l'humanité, 
des actes publics ou privés nous forcent à reconnaître 
que partout l'homme a su voir à côté et au-dessus 
du bien et du mal physiques quelque chose de plus 
élevé ; chez les nations les plus avancées, des institu- 
tions entières reposent sur ce fondement. 

La notion abstraite du bien et du mal moral se re- 
trouve ainsi dans tous les groupes d'hommes. Rien ne 
peut faire supposer qu'elle existe chez les animaux. 

— Elle constitue donc un premier caractère du règne 
humain. — Pour éviter le mot de conscience, pris sou- 
vent dans un sens trop précis et trop restreint, j'ap- 
pellerai moralité la faculté qui donne à l'homme cette 
notion, comme on a nommé sensibilité la propriété 
de percevoir des sensations. 

Il est d'autres notions, se rattachant généralement 
les unes aux autres, et que l'on retrouve dans les so- 



RÈGNE HUMAIN. 23 

ciétés humaines même les plus restreintes ou les 
plus dégradées. — Partout on croit à un monde autre 
que celui qui nous entoure, à certains êtres mysté- 
rieux d'une nature supérieure qu'on doit redouter ou 
vénérer, à une existence future qui attend une partie 
de notre être après la destruction du corps. En d'au- 
tres termes, la notion de la Divinité et celle d'une 
autre vie sont tout aussi généralement répandues 
que celle du bien et du mal. Quelque vagues qu'elles 
soient parfois, elles n'en enfantent pas moins par- 
tout un certain nombre de faits significatifs. C'est à 
elles que se rattachent une foule de coutumes, de 
pratiques signalées par les voyageurs, et qui, chez 
les tribus les plus barbares, sont les équivalents bien 
modestes des grandes manifestations de même na- 
ture dues aux peuples civilisés. 

Jamais chez un animal quelconque on n'a rien 
constaté ni de semblable , ni même d'analogue. — 
Nous trouverons donc dans l'existence de ces notions 
générales un second caractère du règne humain, et 
nous désignerons par le mot de religiosité la faculté 
ou l'ensemble de facultés auxquelles il les doit. 

La moralité, la religiosité sont-elles aussi univer- 
sellement départies à tous les groupes humains que 
je viens de l'admettre? — Ce fait a été nié. On s'est 
appuyé sur les dires d'un certain nombre de voya- 
geurs pour affirmer que quelques peuplades et par- 
fois des races entières étaient dépourvues de l'un ou 
de l'autre de ces caractères. Toutefois on a peu in- 
sisté sur l'absence de moralité. La nécessité de liens 
moraux dans toute société composée d'êtres humains, 
quelque minime qu'on la suppose, est trop évidente 



24 CHAPITRE II. 

pour que l'existence même de ces sociétés ne dé- 
montrât pas le fait général. Ici d'ailleurs les diffi- 
cultés ont généralement été bien vite levées, soit par 
des informations plus précises, soit par des observa- 
tions fort simples. Par exemple les langues austra- 
liennes n'ont aucun mot qui traduise ceux d'honnêteté, 
justice, péché, crime; mais conclure de là que les tri- 
bus qui les parlent sont étrangères aux notions ex- 
primées par ces termes du vocabulaire serait une 
grave erreur. Les actes prouvent le contraire. 11 n'y 
a là qu'une pauvreté de langage qui s'applique aux 
faits physiques tout aussi bien qu'aux faits de l'ordre 
moral. Dans ces mêmes langues, il n'existe pas non 
plus de mots génériques tels que arbre, oiseau, pois- 
son, et certes personne n'en conclura que l'Austra- 
lien confond tous ces êtres*. 

On a beaucoup plus^ insisté sur l'absence de reli- 
giosité. A en croire bon nombre de voyageurs et 
d'anthropologistes , cette faculté manquerait non- 
seulement à certaines peuplades isolées, mais encore 
à des nations nombreuses répandues sur de vastes 
espaces. — Les faits démontrent chaque jour avec 
quelle légèreté ont été souvent émises et accueillies 
ces assertions si graves. 11 n'est rien moins qu'aisé à 
l'Européen , alors môme qu'il séjourne au milieu de 
peuples sauvages et qu'il en possède plus ou moins 
parfaitement la langue, d'obtenir des révélations sur 

1. J'erai.ruiile ces déiails de linguistique, ainsi que ceux de 
même nature que je donnerai plus tard sur les mêmes fieuples, à 
une note manuscrite qu'a bien voulu me remettre M. Pruner-Bey , 
qui a prolité de son long séjour en Egypte comme médecin du 
vice-roi pour se livrer à des études de ph'lologle comparée appro- 
fondies. 



RÈGNE HUMAIN. 25 

les croyances qui toucheiil à ce que l'iiomme a de 
plus intime et de plus secret. Sans sortir de France , 
on peut se faire une idée des difficultés qui entourent 
les investigations de cette nature en essayant de fiiire 
dire à un paysan de nos montagnes , à un Basque , à 
un Bas-Breton , ce qu'il pense des revenants ou du 
sabbat. J'ai , pour mon compte , bien souvent échoué 
auprès de gens avec qui je vivais dans les termes de 
la familiarité la plus grande. Qu'on juge des obsta- 
cles que doit rencontrer le voyageur qui apparaît 
au milieu de populations barbares comme un être 
supérieur , souvent comme un ennemi redouté , ou 
le missionnaire dont la bouche ne s'ouvre que pour 
bafouer et flétrir ce que son interlocuteur a respecté 
ou craint depuis l'enfance! Le zèle religieux même 
qui anime ces derniers informateurs, nuit souvent à 
l'exactitude des renseignements qu'ils nous transmet- 
tent. Ils dédaignent ou méprisent trop les croyances 
placées en dehors de leur propre foi pour s'en infor- 
mer sérieusement , et ainsi s'expliquent les contra- 
dictions étranges, les afiirmations manifeslement 
inexactes, qu'on rencontre trop souvent dans les 
écrits des plus dévoués propagateurs des diverses 
doctrines chrétiennes. — Heureusement d'autres 
savent joindre aux mêmes vertus un désir réel de 
s'éclairer eux-mêmes et d'éclairer les autres sur 
l'histoire morale des populations qu'ils s'efforcent de 
rapprocher de nous, et les résultats de leurs inves- 
tigations rectifient chaque jour nos idées sur bien 
des points importants. 

Deux races entre toutes ont eu le triste privilège 
d'être l'objet d'attaques de toute sorte, et l'absence 



26 CHAPITRE II. 

chez elles de toute religiosité est une des plus douces 
imputations qu'on leur ait adressées. Ce sont les races 
hottentote et australienne. Je reviendrai plus tard avec 
détail sur cette dernière. Ici je me bornerai h dire 
que ces populations prétendues athées ont toutes une 
mythologie rudimentaire. 

Quant aux Hottentots et aux Cafres, qu'on leur as- 
simile à cet égard , on a dit, on répète encore au- 
jourd'hui sur tous les tons dans quelques écrits, que 
la notion de Dieu et de la vie future leur manque ab- 
solument. — Ceux qui parlent oublient ainsi tous 
les renseignements recueillis à diverses époques, et 
qui prouvent si manifestement le contraire. Pour ne 
citer que les plus récents, rappelons que, dès son 
premier voyage', Campbell avait découvert jusque 
chez les Boschismen ce qu'il appelle la notion confuse 
d'un être supérieur; qu'à son second voyage^ il ob- 
tint, non sans peine, de Makoun, chef des Boschis- 
men du Malalarin, des détails précis sur Goha, le 
dieu mâle placé au-dessus des hommes , sur Ko , 
le dieu femelle qui est placé au-dessous. — Si la ré- 
ponse du même Makoun , évidemment dictée par sa 
répugnance à s'entretenir de pareils sujets , semble 
indiquer que pour son compte il ne croyait à rien 
au delà de cette vie, on sait que ses compatriotes en- 
terrent le mort avec son arc et ses flèches pour qu'il 
puisse chasser, et que pour eux le paradis est un 
lieu où ils trouveront sans cesse du gibier en abon- 
dance. — Chez les Hottentots proprement dits, on a 
reconnu la croyance à un bon et à un mauvais prin- 

1. 1812. — 2. 1820, 



RÈGNE HUMAIN. 27 

cipe, tous deux personnifiés et portant des noms 
particuliers; on a recueilli des traditions sur l'ori- 
gine de l'homme; on a constaté maintes fois la 
croyance à une autre vie, démontrée par les prières 
adressées aux grands hommes , par la crainte qu'in- 
spirent les esprits des morts, etc. — Soutenir la 
thèse que je combats est donc en réalité impossible. 

Si quelque auteur, s'appuyant sur des négations 
hasardées , refusait encore la religiosité aux races de 
l'xVfrique méridionale, il suffirait de répondre par les 
paroles si explicites du plus intrépide explorateur 
moderne de ces régions. Voici ce que dit à ce sujet le 
docteur Livingstone : « Quelque dégradées que soient 
ces populations, il n'est pas besoin de les entretenir 
de l'existence de Dieu , ni de leur parler de la vie fu- 
ture : ces deux vérités sont universellement recon- 
nues en Afrique. » Le voyageur entre à cet égard dans 
quelques détails précis, puis il ajoute : «L'absence 
d'idoles, de culte public, de sacrifice quelconque 
chez les Cafres et chez les Béchuanas fait croire tout 
d'abord que ces peuplades professent l'athéisme le 
plus absolue » 

On le' voit, après avoir rectifié Terreur, Living- 
stone l'exphque , et cette explication s'appliquerait 
bien probablement aux quelques cas analogues si- 
gnalés chez les peuplades de l'Amérique méridio- 
nale. Ici encore, aux assertions parfois contradic- 
toires de certains voyageurs, on peut opposer le 
témoignage de celui qui s'est le plus occupé de V homme 



1. Un peu plus loin, Livingstone ajoute: « Plus on avance vers 
le nord, plus les idées religieuses des naturels sont développées.» 



28 CHAPITRE II. 

américain , et a publié sous ce titre même un ouvrage 
à bon droit devenu classique. «Quoique plusieurs 
auteurs, dit A. d'Orbigny, aient refusé toute reli- 
gion aux Américains , il est évident pour nous que 
toutes les nations, même les plus sauvages, en 
avaient une quelconque. » Ces paroles se justifient 
chaque jour, et jusqu'au sein des forêts cent fois 
séculaires de l'Amazone , chez ces tribus dont les 
mœurs atroces nous révoltent le plus, la notion 
d'un monde et d'êtres supérieurs, celle de la per- 
sistance après la mort physique d'une partie de notre 
être, se constatent davantage à mesure que nous par- 
venons à pénétrer quelque peu le secret de ces soli- 
tudes *. 

Quant aux populations de l'Asie , on leur a tou- 
jours reconnu des tendances religieuses. Ici on trouve 
partout au moins le cliaman et son tambourin ma- 
gique. C'est de superstition , et non d'atiiéisme , que 
l'on a accusé les barbares asiatiques. — Enfin les 
navigateurs ont vu des idoles et des moraïs chez tous 
les insulaires de la Polynésie. 

L'idée religieuse se retrouve donc sur tout le globe, 
chez tous les êtres humains. Pour être parfois mal 
définie, elle n'en existe pas moins. Tout au plus ce 
vague peut-il laisser quelque incertitude relative- 
ment à quelque groupe toujours excessivement res- 
treint, constituant toujours un simple fragment d'une 
race plus nombreuse oiî l'existence de la religiosité 
est certaine. Comment mettre des doutes, motivés 

1. Voyez en particulier V Histoire ahn'gée du Drcsil . par M. Fer- 
dinand Denis, qui a résumé les documents recueillis sur les peu- 
ples orij-'inaires de ces contrées. 



RÈGNE HUMAIN. 29 

seulement par notre ignorance, en balance avec le 
fait général, si grand, si frappant? 

La moralité, la religiosité, sont universelles chez 
l'homme, et manquent chez tous les animaux : toutes 
deux, agissant comme causes premières, donnent 
naissance à des phénomènes secondaires que nous 
appelons les crojances religieuses ou morales ; à leur 
tour, celles-ci jouent dans la vie sociale et politique 
des nations un rôle dont il est superflu de rappeler 
l'importance : toutes deux par conséquent agissent 
sur l'homme à la manière de ces forces , de ces 
propriétés, de ces facultés fondamentales que l'on a 
vues caractériser successivement les différents em- 
pires, les différents règnes naturels. 

Ces facultés méritent-elles pour cela le titre de 
caractère ou mieux d'attribut dans le sens scientifique 
du mot? — Non, disent ceux qui veulent qu'un ca- 
ractère repose toujours sur une particularité orga- 
nique pouvant s'exprimer par la parole ou se repro- 
duire par des figures. — Oui, répondront avec nous 
tous ceux qui, en dehors de toute préoccupation 
systématique, s'en tiendront purement et simplement 
à la méthode , aux procédés suivis par les natura- 
listes. Pour ne citer qu'un des plus illustres, celui 
dont le nom a le plus d'autorité quand il s'agit des 
bases de la nomenclature, et dont nous sommes tous 
les disciples à ce point de vue, qu'a fait Linné quand 
il a voulu caractériser les végétaux, les animaux? Il 
a défini les premiers des corps organisés vivants non 
sentants; la vie est donc pour lui un caractère, un 
attribut. Eii bien! décrit-on, représente-t-on la vie? 
Passant aux animaux, Linné les appelle des corps 



30 CHAPITRE II. 

organisés vivants , sentant et se mouvant spontanément. 
Voilà la sensibilité, la spontanéité devenues à leur 
tour des caractères , des attributs. Tombent-elles 
pour cela sous nos sens? — A vouloir suivre Linné 
pas à pas, la définition de l'homme, sa caractéristique, 
dirait-on en zoologie, est donc celle-ci : Vhomme est 
un corps , ou mieux un être organisé, vivant, sentant, 
se mouvant spontanément , doué de moralité et de reli- 
giosité. 

Qu'on me permette d'insister sur ces considéra- 
tions, ce sera répondre à la plupart des objections 
faites à la manière dont je viens d'envisager l'homme 
et ses relations naturelles avec le reste de la créa- 
tion ^ La principale, celle qui m'a été présentée sous 
bien des formes , peut se formuler ainsi : « La mora- 
lité, la religiosité ne sont pas des facultés spéciales; 
elles relèvent de l'intelligence et ne sont que les con- 
séquences d'un raisonnement juste. » On a dit encore: 
« Ces facultés sont bien distinctes des facultés intel- 
lectuelles, mais elles n'en forment, à proprement 
parler, qu'une seule ; on ne comprend pas de reli- 
gion sans morale ou de morale sans religion, » 

A ces objections, à celles qui s'en rapprochent, 
j'aurais bien des choses à répondre, mais ce serait 
sortir du champ dont je tiens à ne pas franchir les 
limites. Je ne veux être ici ni métaphysicien ni phi- 
losophe; je veux et dois rester naturahste. — Or, en se 



1. Cet ouvrage est le résumé des leçons que j'ai faites au 
Muséum en 1856 et 18G0, et j'ai eu parfois à répondre aux objec- 
tions que m'adressaient mes auditeurs. Les doctrines que j'ex- 
pose ici ont donc subi déjà jusqu'à un certain point l'épreuve de 
la discussion publique. 



RÈGNE HUMAIN. 31 

plaçant à ce point de vue, j'ai le droit de dire à mes 
contradicteurs : « En cherchant à rattacher les faits 
exceptionnels que présente l'étude de l'homme aux 
faits constatés chez les animaux et aux causes qui les 
produisent, vous agissez comme les physiciens et les 
chimistes qui , sans nier l'existence des êtres vivants 
et des phénomènes spéciaux dont ils sont le siège, 
veulent expliquer la vie par le jeu des forces physico- 
chimiques ; vous agissez comme Descartes , qui ne 
voyait dans tous les actes de l'animal qu'une appli- 
cation des lois de la mécanique. Moi, j'agis à la 
manière de Linné. Celui-ci, rencontrant chez l'animal 
deux faits généraux, fondamentaux, étrangers au 
végétal, les proclama caractères, attributs de règne, 
en dehors de toute explication, de toute théorie. 
Par là il assit sa division sur une base inattaquable 
tout en réservant les droits de l'avenir et des progrès 
scientifiques. Je me suis efforcé de faire comme lui; 
puissé-je avoir atteint le même résultat ' ! » 

Quiconque restera fidèle à la méthode, aux procé- 
dés des sciences naturelles , nous suivra forcément 



1. Parmi les objections qui m'ont été faites au sujet de la ma- 
nière dont j'envisage le règne humain, je dois meniionner celle 
qui repose sur la prétendue existence, chez les animaux qui vi- 
vent en société, de manifestations accusant au moins une mora- 
lité rudiraentaire. Sans entrer dans une discussion détaillée de ces 
faits que ne comporte pas le cadre de mon travail , il suffira de 
dire qu'on peut rendre compte de ces exceptions apparentes plus 
facilement qu'on ne rend compte en botanique des mouvements 
de la sensitive ou de la dionée attrape-mouches. La spontanéité 
apparente encore inexpliquée de ces mouvements n'a jamais em- 
pêché les naturalistes d'accepter la caractéristique du règne ani- 
mal donnée par Linné, pas plus qu'elle n'a fait considérer ces 
plantes comme des aniu.aux. Il me serait en tout cas permis d'in- 
voquer ce précédent en ma faveur. 



32 CHAPITRE II. 

jusqu'au point oj nous sommes parvenu. Sans dé- 
passer les bornes du raisonnement, des inductions 
scientifiques, à propos de l'iiomme comme à propos 
des animaux, il est permis de faire un pas de plus. 

Envoyant la moralité, la religiosité se prêter un 
concours à peu près constant dans leurs manifesta- 
tions, en songeant aux rapports étroits qui les unis- 
sent et qui ont pu faire croire à des relations de cause 
à effet, il me paraît impossible de ne pas les rattacher 
à une cause unique. En reportant notre attention sur 
notre for intérieur, en constatant les faits de con- 
scien:e que chacun de nous trouve en lui-même, il 
est également impossible de ne pas admettre que 
cette cause est en harmonie avec l'être entier, qu'elle 
a son individualité propre, comme le corps dont elle 
règle les actes. — Voilà comment les sciences natu- 
relles, la zoologie conduisent h reconnaître l'existence 
de ce principe , de ce quelque chose qu'on a désigné 
sous le nom d'dme humaine. Mais elles ne sauraient 
nous mener plus loin. Au delà, l'expérience et l'ob- 
servation nous feraient défaut. Nous laissons donc à 
qui de droit le soin de rechercher quelles peuvent 
être la nature de cette àme , son origine ou sa des- 
tinée , et à chacun la liberté de choisir, parmi les 
nombreuses solutions proposées pour ces difficiles 
questions, celle qui s'accorde le mieux avec son cœur 
ou sa raison. 

En résumé, l'homme est pesant et soumis aux 
forces physico-chimiques comme les corps bruts; il 
est organisé comme les végétaux et les animaux; 
comme ces derniers, il sent et se meut volontairement. 
Dans son être matériel , il n'est donc autre chose 



RÈGNE HUMAIN. 33 

qu'un animal perfectionné à certains égards, moins 
pirfait sous d'autres rapports que b -aucoup d'espèces 
animales. Son intelligence, bien plus complète et in- 
comparablement plus développée, l'élève infiniment 
au-dessus de tous les animaux, mais ne suffit pas à 
l'en séparer. S'il est un être à part, s'il doit former 
un règne, c'est que des facultés d'un ordre tout nou- 
veau se manifestent en lui. Cette conclusion ressort 
de l'examen de tous les autres règnes, examen fait 
exclusivement au point de vue scientifique , et sans 
abandonner un seul instant la méthode et les pro- 
cédés des naturalistes. — Si je ne me trompe, il y a 
dans ce résultat, indépendamment des conséquences 
scientifiques qui en découlent, quelque chose qui 
répond à nos plus nobles aspirations. L'homme 
s'attribue volontiers la domination; il aime à se pro- 
clamer souverain légitime de toutes choses à la sur- 
face de ce globe. Et, de fait, aucune créature ne sau- 
rait lui disputer un empire qui chaque jour s'étend et 
grandit. Eh bien! n'est-il pas satisfaisant de voir les 
caractères anthropologiques sanctionner, ennoblir cet 
empire en plaçant à côté de la notion de droit, qui 
ressort de la supériorité intellectuelle, la notion de 
devoir, qui découle de la moralité et de la religiosité? 



c^ 



III 



De l'espèce eu général. 



L'application que nous avons faite à l'homme des 
procédés de la méthode naturelle et des règles adop- 
tées pour la répartition des corps tant organiques 
qu'inorganiques nous a conduit à le séparer du reste 
de la création, à le regarder comme constituant à 
lui seul un groupe primordial, un règne. Or tous 
les autres règnes sont divisés en groupes subor- 
donnés. Le règne animal, par exemple, se partage 
en embranchements; chaque embranchement renferme 
un certain nombre de classes partagées elles-mêmes 
en ordres. Au-dessous de ceux-ci on rencontre les 
familles comprenant elles-mêmes les geni:es qui eux- 
mêmes résultent de la réunion des espèces les plus 
rapprochées par l'ensemble de leurs caractères'. Pour 



1. Je ne compte ici ni le sous-règne, qui n'est pas universelle- 
ment adopté; ni la frihu, qui manque assez souvent; ni la sous- 



DE L'ESPECE EN GÉNÉRAL. 35 

tous les naturalistes et dans toutes les classifications 
qu'elles soient méthodiques ou systématiques, l'espèce 
est ie terme fondamental, l'unité. Enfin, comme nous 
le verrons plus loin avec détail, chacune de ces unités 
peut être représentée par des fractions; en d'autres 
termes, chaque espèce peut comprendre un certain 
nombre de races et de variétés. 

Les populations humaines se prêtent-elles à une 
semblable répartition ? Ici nous constatons à certains 
égards un remarquable accord parmi les anthropolo- 
gistes. Quelle que soit leur doctrine fondamentale, 
qu'ils fassent de l'homme un ordre de la classe des 
mammifères ou un règne de la nature, presque tous 
reconnaissent qu'on ne saurait partager les hommes 
même en familles distinctes ^ Mais pour les poly- 
génistes les différences qui les séparent constituent 
autant de caractères spécifiques. Ils font donc de l'hu- 
manité un genre, composé d'un nombre d'espèces qui 
varie singulièrement au gré de chacun d'eux. Les 
monogénistes au contraire ne voient dans ces diffé- 
rences que des caractères de race^ et rattachent tous 
les groupes humains à une seule espèce. — Dans les 
deux camps on a d'ailleurs la prétention de donner 
aux mots genre, espèce, race, la valeur exacte qu'on 
leur attribue en zoologie et en botanique. Par consé- 
quent avant d'aborder le problème tant débattu 
entre les deux écoles lorsqu'il s'agit de l'homme , il 

famille T ni le sons-genre, divisions entièrement arbitraires et 
employées à peu près exclusivement pour venir en aide à la mé- 
moire. 

1. Quelques auteurs américains font seuls exception, encore 
est-il douteux qu'ils aient donné ici au mot famille le sens que 
lui attribuent les naluralislei. 



36 CHAPITRE III. 

faut évidemment avoir résolu celui-ci : qu'enlend-on 
en histoire naturelle par les mots espèce et race? — 
C'est bien certainement faute de s'être sérieusement 
posé cette question que tant de naturalistes d'un in- 
contestable mérite, ont embarrassé la science de no- 
tions confuses ou de graves erreurs; et, sous peine 
d'encourir les mêmes reproches , nous devons la 
traiter avec tous les développements qu'elle exige. 

Voyons d'abord ce qu'il faut entendre par l'ex- 
pression d'espèce. 

Ce mot est un de ceux que l'on retrouve dans 
toutes les langues qui possèdent des termes abstraits. 
Il traduit par conséquent une idée générale, vulgaire, 
et cette idée est avant tout celle d'une très-grande 
ressemblance extérieure. Toutefois, dans le langage 
ordinaire môme, cette idée n'est pas simple. Il est 
facile de s'en convaincre en s'adressant, par exemple, 
à un éducateur de bestiaux choisi parmi les plus 
illettrés. Présentez à ce juge deux mérinos; il n'hé- 
sitera pas à les déclarer de même espèce. Placez 
sous ses yeux un mérinos ordinaire et un de ces 
moutons à laine brillante et soyeuse que nous devons 
à M. Graux de Mauchamp , et il répondra avec non 
moins d'assurance que ces animaux sont de deux 
espèces différentes. Apprenez-lui alors que tous deux 
ont eu le même père et la môme mère; l'homme 
pratique hésitera , son langage traduira la confusion 
de son esprit, et pour peu qu'il soit au courant du 
vocabulaire généralement employé en zootechnie , il 
vous dira : « Le mauchamp est une variété ou une 
race du mérinos. » — Cette expérience, facile à faire, 
nous apprend que, même pour le vulgaire, quand il 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL; 37 

s'agit de l'espèce, l'idée de fUiaiion vient se placer à 
côté de l'idée de ressemblance. 

En réalité, la science ne fait ici que préciser ce 
qu'avait pressenti l'instinct populaire. Elle aussi, 
pour déterminer les espèces, s'appuie sur la ressem- 
blance, et il est inutile d'insister sur ce point; mais 
elle aussi, dès ses débuts, et sans même s'en rendre 
bien compte, a pris en considération les phénomènes 
de la reproduction. Sur ce dernier point, elle est de 
nos jours plus affirmative que jamais. Elle a dé- 
montré définitivement que la génération est un fait 
supérieur aux forces physico- chimiques; elle a 
prouvé en outre que ce fait est déterminé exclusive- 
ment par l'influence de la vie et par l'intermédiaire 
d'un organisme préexistant ^ Toujours un être vivant 

1. On voit que nous regardons comme définitivement condam- 
née la doctrine des générations spontanées. Il devient en etlet 
hien difficile de s'expliquer comment celte doctrine peut compter 
encore quelques partisans parmi des hommes dont le mérite est 
d'ailleurs très-réel. Au reste, leur nombre diminue rapidement, 
et la plupart d'entre eux répètent sans doute l'exclamation que 
nous avons entendue sortir de la bouche d'un chimiste très-ha- 
bile, qui avait eu longtemps une foi entière aux générations spon- 
tanées, a Encore une illusion qui s'en va ! » s'écriait-il après une 
assez longue causerie sur les expériences si concluantes de 
M. Pasteur. Ces expériences répondent en ell'et aux dernières chi- 
canes qu'on pouvait adresser encore à plusieurs autres savants, 
à MM. Schwann et Hen'e entre autres. Ceux-ci avaient déjà opéré 
d'une manière comparative sur des infusions ou des mélanges 
dont les uns étaient exposés à l'air libre, tandis que les autres ne 
recevaient que de l'air tamisé à travers des acides énergiques ou 
des tubes rougis au feu. Toujours ils avaient vu les premiers 
donner promptemtnt naissance à des moisissures, à des infusoi- 
res, tandis que les seconds ne présentaient aucune trace de pro- 
duction organique. Schwann, Henle et presque tous les natura- 
listes avaient conclu de ces faits que les végétaux et les animaux 
inférieurs qui apparaissent dans les infusions proviennent des 
germes que l'air y dépose sous forme de poussière, et nullement 



38 CHAPITRE III. 

quelconque provient d'un autre être vivant. L'en- 
semble des êtres organisés, considéré dans le temps , 
se compose donc de séries ininterrompues, et il est 
impossible de ne pas voir dans ces séries ce que le 
vulgaire comme les savants ont appelé les espèces. 

Théoriquement parlant , un parent , ou cire engen- 
drant, et un lils, ou être engendre, qui deviendrait 
parent à son tour , peuvent suffire à l'établissement 
indéfini d'une de ces séries. En fait, nous savons que 
les choses se passent autrement, et que toujours les 
deux termes précédents sont au moins doubles, et 



de la réaction des éléments morts qui entrent dans la composi- 
tion de l'infusion ou du mélange. Ils avaient admis également 
que, pour empêcher l'apparition des moisissures, des infusoi- 
res, etc., il suffisait de désorganiser ces germes soit par la cha- 
leur, soit par un tout autre moyen. Les partisans de la génération 
spontanée répondaient qu'en passant soit dans un tube fortement 
chauffé, soit sur des acides, l'air, bien que ne changeant pas de 
composition, devenait impropre à donner naissance à un être or- 
ganisé; ils disaient que cet air était devenu inactif. En outre ils 
niaient l'existence des germes, bien que ceux-ci eussent été vus et 
décrits, notamment par Ehrenberget par nous-mème. Or M. Pasteur, 
grâce aux dispositions ingénieuses (ju'il a imaginées, a recueilli ces 
germes et les a semés dans des infusions plongées dans une atmo- 
sphère de cet air prétendu inactif; ils s'y sont parfaitement déve- 
loppés. D'autre part, le même ex|)érimentaleur a montré qu'il suf- 
fisait de donner au ballon qui renferme une infusion quelconque 
une forme telle que les germes ne pussent pas arriver jusqu'au 
liquide, pour que celui-ci ne présentât aucune trace de moisis- 
sure, alors même qu'il était en communication directe avec l'air 
ordinaire. L'existence des geimes, le rôle qu'ils jouent dans les 
prétendus phénomènes de génération spontanée, ont été mis ainsi 
hors de toute discussion pour quiconque ne cherche ses convic- 
tions que dans l'observation et l'expérience. Ajoutons que les 
belles recherches de M. Balbiani sur la reproduction sexuelle des 
infusoires ont fait rentrer ce groupe dans la loi commune et en- 
levé aux partisans de la génération spontanée jusqu'aux argu- 
ments qu'ils auraient pu tirer de l'ignorance où l'on était naguère 
encore sur ce sujet. 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 39 

comprennent un père et une mère, un fils et une 
fille. — C'est encore là un des beaux résultats que 
la science moderne a su dégager du chaos apparent 
des observations précédemment accumulées '. L'idée 
de filiation se précise ainsi en se complétant. Les 
séries spécifiques ne nous apparaissent plus comme 
composées seulement d'individus, mais bien comme 
formées de familles qui se surcèdent, et dont cha- 
cune provient d'une ou de deux familles précédentes. 
Là famille physiologique est donc le point de départ, 
l'unité fondamentale de l'espèce, comme celle-ci l'est 
du règne tout entier ^ 

Ces idées générales seront facilement comprises 
en tant qu'elles intéressent .les animaux , ceux sur- 
tout qui vivent le plus communément sous les yeux 
de l'homme. Peut-être parai tra-t-il étrange à quelque 
lecteur d'en faire l'application aux végétaux ; mais 
qu'on ne l'oublie pas , dès qu'il s'agit des fonctions 
de la reproduction , des rapports qui relient les unes 
aux autres les générations successives, il se mani- 
feste entre les deux règnes des ressemblances qui 
vont jusqu'à l'identité. A diverses reprises, et surtout 
dans mes études sur les métamorphoses, j'ai insisté 

1. Voyez sur cette question la série d'articles sur les Mclamor- 
phoses et la Gé téagenèsc dans la Revue des Peur Mondes du 1"' et 
15 avrill855, du 1" et 15 juin, et du 1" juillet 1866. 

2. M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, guidé par des considé- 
rations différentes de celles que nous venons d'exposer-, est ar- 
rivé le premier à cette conclusion, dont le lecteur comprendra 
aisément l'importance capitale. M. Geoffroy désigne la fomillc 
physiologique dont il s'agit ici par le nom de compagnie . 
pour la distinguer de la famille naturelle, simple groupe de 
classifications, et par cela même toujours plus ou moins arhi 
traire. 



40 CHAPITRE III. 

sur une multitude de faits qui mettent hors de doute 
ce résultat fondamental. Chez la plante comme chez 
l'animal, il y a des époux et des épouses, des pères 
et des mères , des fils et des filles. Seulement ces 
liens de parenté sont souvent voilés par les disposi- 
tions, la structure, surtout l'état d'agrégation des 
organismes végétaux. Ici l'individualité elle-même 
se dissimule parfois et devient indécise pour l'homme 
étranger à la science ; mais celle-ci a su aller au delà 
des apparences, déterminer l'individu et reconnaître 
son sexe. Il lui est donc facile de remonter à la 
famille physiologique et de constater qu'elle se re- 
trouve dans le règne végétal tout comme dans le 
règne animal. 

Qu'il me soit permis d'insister sur quelques exem- 
ples propres à faire mieux comprendre combien il 
est difficile de séparer l'idée de la filiation de l'idée 
d'espèce. — La famille physiologique peut n'être 
composée que des quatre éléments que nous avons 
nommés plus haut : deux parents et deux enfants de 
différents sexes. Quelques espèces animales, le che- 
vreuil par exemple, réalisent ce groupe typique. 
Mais elle peut aussi s'étendre prodigieusement, et 
les enfants peuvent, soit pendant toute leur vie , soit 
à certaines phases de leur existence, ressembler fort 
peu à leurs parents directs. Il existe des espèces 
animales, parmi les méduses entre autres chez les- 
quelles les fils, les petits-fils sont différents entre 
eux et ne ressemblent pas aux parents. Mais ceux-ci- 
seuls étaient mâle et femelle; seuls ils méritaient 
réellement les noms de père et de mère. Leurs des- 
cendants se multiplient par bourgeonnement , par di- 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 41 

vision.... à la manière des végétaux ^ La famille n'en 
comprend pas moins l'ensemble des générations et 
des individus qui se succèdent jusqu'au moment où 
reparaissent, avec les formes du père et de la mère , 
les attributs sexuels. Or les individus intermédiaires 
n'ont, soit entre eux, soit avec leurs parents immé- 
diats , que des analogies de forme et d'organisation 
extrêmement éloignées. Pour celui qui jugerait seu- 
lement d'après les ressemblances, ces individus ap- 
partiendraient non-seulement à des espèces , mais 
même à des classes très-distinctes. Ainsi en ont jugé 
pendant des siècles Iqs savants les plus spéciaux eux- 
mêmes, avant que les observations de Saars , de 
Siebold, et la synthèse de Steenstrup les eussent 
ramenés à des idées plus justes. Aujourd'hui, pour 
tous les naturalistes, la larve ciliée, qui se meut à 
la manière d'un infusoire , les animaux hydriformes 
qui couvrent la tige et les rameaux du polypier fixé 
à demeure sur quelque rocher, la méduse isolée et 
libre , qui mène en plein océan une vie vagabonde , 
sont autant d'individus d'une même espèce. — Ce qui 
est vrai des médusaires^ l'est à plus forte raison des 
insectes en général. Quoi de plus éloigné en appa- 
rence qu'un papillon , une chrysalide , une chenille ? 
Et pourtant ces êtres sont sortis d'autant d'œufs 
pondus peut-être par une même mère, et peuvent ap- 
partenir non pas seulement à la même espèce , mais 
encore à la même famille physiologique. 
Ainsi l'idée d'espèce est essentiellement complexe, 



1. Ces divers modes de reproduclion , sans l'intervention des 
sexes, constitue la généagenèse. 



42 CHAPITRE III. 

et repose sur deux sortes de considérations, sur deux 
ordres de faits très-distincts, des faits de resscmhlaiice 
et des faits de filiation. 

Ce n'est pas d'emblée que la science est arrivée 
à ce résultat. Pas plus au moyen Age et aux pre- 
miers temps de la renaissance que dans l'antiquité, 
les hommes qui jetèrent les premiers fondements 
de la zoologie ou de la botanique ne se rendi- 
rent compte de ce qu'ils appelaient des espèces. 
M. I. Geoffroy a parfaitement démontré qu'on avait 
exagéré sous ce rapport les mérites d'Aristote et 
d'Albert le Grand. Ni l'un ni l'autre ne purent même 
soupçonner qu'il y eût là un problème à résoudre. 
Il faut arriver jusqu'à la fin du dix-septième siècle 
pour voir des naturalistes se préoccuper de cette 
question. Elle avait été évidemment comprise par 
Jean Ray, qui, en 1686, dans son Historia plantanim^ 
regarda comme étant de même espèce les végétaux 
qui ont une origine commune et se produisent par 
semis, quelles que soient leurs différences apparentes ; 
mais elle ne fut réellement posée qu'en 1 700 par notre 
illustre Tournefort. Dans ses Institutiones rei herhariœ, 
il se demande : Que faul-il entendre par le mot d'espèce? 
Il avait défini le genre <c l'ensemble des plantes 
qui se ressemblent par leur structure ; » il appelle 
espèce «■ la collecfion de celles qui se distinguent par 
quelque caractère particulier. » — Malgré le vague 
des idées et des expressions, on voit que ces deux 
illustres précurseurs de la science moderne s'étaient 
placés chacun à l'un des deux points de vue sur 
lesquels nous venons d'insister. Ray avait compris 
l'importance de la filiation ; Tournefort ne tenait 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 43 

compte que de la ressemblance dans son essai de 
définition. 

A en juger par les termes qu'ils ont employés pour 
définir l'espèce, on pourrait rattacher à Tourne- 
fort un assez grand nombre de naturalistes dont les 
préoccupations habituelles sont rarement dirigées 
vers l'étude des fonctions organiques, tels que des en- 
tomologistes, des ornithologistes, des paléontologis- 
tes. La plupart des physiologistes au contraire ont 
adopté les idées de Ray et les ont parfois exagérées 
en ce qu'ils ont supprimé de leurs définitions toute 
allusion à l'importance des caractères communs*. 
Dans les deux cas, il y avait une véritable erreur par 
omission. Pour avoir une notion complète de l'es- 
pèce, il faut tenir compte des deux éléments. C'est 
ce que comprirent fort bien Linné et Buffon. Le 
premier, il est vrai, n'a donné nulle part une défi- 
nition proprement dite; mais A. Laurent de Jussieu 
n'a guère fait que formuler ses idées à cet égard 
quand il a dit : « L'espèce est une succession d'indi- 
vidus entièrement semblables perpétués au moyen de 
la génération, » Quant à Bufion, il est on ne peut 
plus explicite. Pour lui , a l'espèce n'est autre chose 
qu'une succession constante d'individus semblables 
et qui se reproduisent. » 

La plupart des définitions données par les natura- 
listes modernes se rattachent de près ou de loin aux 



1 J'ai moi-même donné dans cette exagération sous la pre- 
mière influence des découvertes relatives aux phénomènes généa- 
génétiques; mais je n'ai pas tardé à revenir à des idées plus 
justes, et en 1856 j'ai donné dans mon cours au Muséum la défi- 
nition que je reproduis plus loin. 



44 CHAPITRE 111. 

précédentes. Je me bornerai à citer les principales *. 
— Cuvier définit l'espèce « la collection de tous les 
corps organisés nés les uns des autres ou de pa- 
rents communs, et de ceux qui leur ressemblent au- 
tant qu'ils se ressemblent entre eux. » — Pour de 
Candolle, « l'espèce est la collection de tous les in- 
dividus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne 
ressemblent à d'autres ; qui peuvent, par une fécon- 
dation réciproque, produire des individus fertiles, 
et qui se reproduisent par la génération ; de telle 
sorte qu'on peut par analogie les supposer tous sor- 
tis originairement d'un seul individu. ■» — Pour 
Blainville, « l'espèce est l'individu répété dans le 
temps et dans l'espace. » — Yogt regarde l'espèce 
comme résultant a de la réunion de tous les indivi- 
dus qui tirent leur origine des mêmes parents et qui 
redeviennent, par eux-mêmes ou par leurs descen- 
dants, semblables à leurs premiers ancêtres-. » 

Ces définitions et un grand nombre d'autres que 
nous pourrions rappeler ont cela de commun qu'elles 
affirment la ressemblance des individus de même 
espèce sans aucune restriction. D'autres font sur ce 
point des réserves plus ou moins explicites. Ainsi, 
pourLamarck, « l'espèce est une collection d'indivi- 
dus semblables que la génération perpétue dans le 
même état tant que les circonstances de leur situa- 
tion ne changent pas assez pour faire varier leurs ha- 



1. M. Geoffroy a réuni dans son livre un grand nombre d'autres 
définitions de l'espèce, et je ne puis mieux faire que de renvoyer 
le lecteur à cet ouvrage. 

2. On voit que ce naturaliste fait ici allusion aux phénomènes 
de généagenèse. 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 45 

bitudes, leur caractère et leur forme. » — M. Isidore 
Geoffroy définit l'espèce « une collection ou une suite 
d'individus caractérisés par un ensemble de traits 
distinctifs dont la transmission est naturelle, régu- 
lière et indéfinie dans l'ordre actuel des choses, i- — 
Enfin, pour M. Chevreul, « l'espèce comprend tous les 
individus issus d'un même père et d'une même mère : 
ces individus leur ressemblent autant qu'il est pos- 
sible relativement aux individus des autres espèces ; 
ils sont donc caractérisés par la similitude d'un cer- 
tain ensemble de rapports mutuels existant entre des 
organes de même nom, et les différences qui sont 
hors de ces rapports constituent des variélês en gé- 
néral. » 

Les naturalistes que nous venons de citer sont in- 
contestablement ceux qui, à divers titres, jouissent 
dans la science de l'autorité la plus grande et la plus 
méritée. Ils appartiennent à des branches diverses 
de l'histoire naturelle et à des écoles qui ont parfois 
lutté avec plus que de l'énergie l'une contre l'autre. 
Et cependant on voit qu'au fond les idées qu'ils se 
sont faites de l'espèce se ressemblent beaucoup. Les 
légères différences que présentent ces définitions ne 
portent guère que sur un point, très-important il est 
vrai, et qu'il nous faut indiquer ici. 

Remontons à Linné et à Buffon.— Tous deux, abor- 
daut sérieusement l'étude de l'espèce et y rattachant 
l'idée de filiation, furent conduits à poser ces ques- 
tions si graves : les individus dont l'ensemble consti- 
tue une espèce demeurent-ils indéfiniment sembla- 
bles entre eux et avec leurs premiers parents? ou bien 
peuvent-ils revêtir des caractères qui les éloignent les 



46 » CHAPITRE m. 

uns (les autres au point qne le naturaliste ne puisse 
plus reconnaître la parenté? Le nombre des séries 
spécifiques a-t-il été lixé dès l'origine, et s'il peut di- 
minuer par l'extinction de quelques-unes d'entre 
elles, peut-il s'accroître en revanclie grâce à certaines 
modifications éprouvées par des individus servant 
(le point de départ à de nouvelles séries ? En d'autres 
termes, l'espèce est-elle fixe, ou est-elle variable? 

M. Isidore Geoffroy a fort bien démontré, par des 
citations empruntées aux écrits de Linné et de Buf- 
fon, que ces grands législateurs des sciences natu- 
relles ont eu les mêmes hésitations quand ils ont cher- 
ché à résoudre ce difficile problème, et que tous deux 
avaient professé tour à tour des doctrines opposées. 

Au début et pendant presque toute sa vie, Linné 
affirme la fixité, l'invariabilité de l'espèce. Appuyé sur 
la Bible, il déclare que toujours le semblable engen- 
dre son semblable, et qu'il n'y a point d'espèce nou- 
velle. Plus tard, entraîné par un mélange d'observa- 
tions vraies et d'idées inexactes, il fait à la variabilité 
une part des plus larges. Il admet que toutes les es- 
pèces d'un même genre de plantes proviennent d'une 
espèce unique à l'origine; et pour lui le croisement, 
y hybridation, est le procédé à peu près exclusivement 
mis en œuvre par la nature pour atteindre ce résul- 
tat. L'immense majorité des végétaux n'aurait, dans 
cette hypothèse, qu'une origine de seconde main, 
pour ainsi dire, et des espèces nouvelles pourraient 
chaque jour prendre naissance sous nos yeux. 

Comme Linné, BufTon crut d'abord à la fixité ab- 
solue et représenta la nature comme imprimant sur 
chaque espèce ses caractères inaltérables. Plus tard, il 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 47 

embrassa la croyance contraire, et admit dans cha- 
que famille, à côté des altérations particulières qui 
produisent de simples variétés, nne dcgcnération plus 
ancienne et de tout temjjs immémoriale, transformant 
les espèces elles-mêmes. Ici encore il se rencontra 
avec son illustre rival, du moins quant au fait géné- 
ral; mais BufTon regarda comme les causes du chan- 
gement, de Valtèration et de la dcgcnération, la tempéra- 
ture du climat, la qualité de la nourriture, et pour les 
animaux domestiques les maux de l'esclavage. — C'était 
substituer la doctrine des actions de milieu, de l'in- 
fluence des conditions d'existence, à la théorie lin- 
néenne de l'hybridation. 

Au reste après avoir exploré pour ainsi dire les 
deux hypothèses extrêmes de la fixité absolue et 
d'une variabilité presque indéfinie, Buffon se trouva 
ramené par ses propres travaux à une doctrine 
moyenne nettement exprimée dans ses derniers 
écrits, a L'empreinte de chaque espèce, écrivit-il 
alors, est un type dont les principaux traits sont 
gravés en caractères ineffaçables et permanents à ja- 
mais ; mais toutes les touches accessoires varient. » 
Le milieu resta d'ailleurs pour lui la cause de ces va- 
riations. — Là est la doctrine définitive de Buffon, 
qu'on peut appeler celle de la variabilité limitée; là 
est aussi la vérité. 

Les opinions tour à tour professées par Linné et 
par Buffon ont servi de point de départ à autant de 
doctrines qui se sont propagées jusqu'à nos jours. — 
Cuvier et toute Vécolc positive, qui le reconnaît pour 
chef, se sont déclarés pour la stabilité de l'espèce. — 
Blainville, qui d'ordinaire semble se préoccuper avant 



48 CHAPITRE III. 

tout de ne pas être^de l'avis de Cuvier, se rencontre ici 
avec lui, et va plus loin encore. Pour lui, « la stabilité 
des espèces est une condition nécessaire à l'existence 
de la science. » — En revanche, Vccole philosophique 
adopta généralement la croyance d'une variabilité 
plus ou moins indéfinie. Pour Lamarck, « la nature 
n'offre que des individus qui se succèdent les uns 
aux autres par voie de génération, et qui proviennent 
les uns des autres. Les espèces parmi eux ne sont 
que relatives, et ne le sont que temporairement. » Il 
admettait, et la plupart de ses disciples ont admis 
après lui, la transformation des espèces, la forma- 
tion d'espèces nouvelles. En outre il reconnaissait 
pour causes de ces phénomènes la tendance à satis- 
faire certains besoins, les actions, les habitudes, c'est- 
à-dire des actes pour ainsi dire spontanés. — La 
variation avait donc ici sa cause dans l'individu lui- 
môme, au moins lorsqu'il s'agissait des animaux. 

On a souvent cherché à rattacher aux doctrines de 
Lamarck celles de Geoffroy Saint-Hilaire. A nos 
yeux, ce rapprochement est complètement erroné. 
Malgré toute l'impétueuse ardeur de son génie, 
Geoffroy, on l'oublie trop souvent, en appelle tou- 
jours à l'expérience et à l'observation. Lamarck avait 
voulu remonter jusqu'à l'origine des choses : Geof- 
froy a évidemment senti que le problème de l'espèce, 
ainsi posé, échappe à ces deux instruments de toute 
reclierche scientifique sérieuse. Aussi ne l'a-t-il 
même pas abordé. Sans doute il s'est déclaré parti- 
san de la variabilité, mais c'est à la manière de Buf- 
fon, soit qu'il s'agisse du pliénomène lui-même, soit 
que l'on remonte aux causes qui le déterminent. A 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 49 

diverses reprises, il repousse l'idée de variations in- 
cessantes et indéfinies. Pour lui, l'espèce est fixe tant 
que le milieu ambiant reste le même ; elle change 
seulement quand ce milieu se modifie et dans la me- 
sure de ces modifications. L'action modificatrice 
vient donc du dehors et s'exerce sur l'être vivant, 
qui ne fait que réagir. Telle est aussi la croyance de 
Buffon. — On voit que M. Isidore GeoflVoy a dit avec 
raison, en parlant de son illustre père : « Si Geoffroy 
Saint-Hilaire est, dans l'ordre chronologique, le suc- 
cesseur de Lamarck, on doit voir bien plutôt en lui, 
dans l'ordre philosophique, le successeur de Buffon, 
dont le rapproche en effet tout ce qui l'éloigné de 
Lamarck. » 

Si Geoffroy Saint-Hilaire s'était borné à juger les 
doctrines de ses prédécesseurs et à développer les 
meilleures, l'Académie des sciences n'eût point assisté 
à des discussions à la fois solennelles et ardentes 
dont le souvenir est encore vivant chez tous les 
naturalistes; mais il avait en outre abordé, avec 
sa hardiesse habituelle, un problème tout nouveau, 
que commençaient à poser, sérieusement les décou- 
vertes paléontologiques. — A la suite d'études ap- 
profondies sur les crocodiliens, il avait été vivement 
frappé des ressemblances existant entre certaines 
espèces fossiles et d'autres espèces actuellement vi- 
vantes. Il s'était demandé si celles-ci ne pourraient 
pas descendre des premières par une filiation ininter- 
rompue et si les différences constatées entre ces re- 
présentants de deux faunes appartenant à des époques 
géologiques distinctes ne devaient pas être attribuées 
aux changements survenus dans les conditions d'exis- 



50 CHAPITRE III. 

tence, dans le milieu ambiant. Plus tard il généralisa 
cette question, et, sans prétendre la résoudre, il fit 
valoir chaudement les raisons qui militent en faveur 
d'une réponse affirmative. 

Cuvier s'était formellement prononcé pour la né- 
gative. L'auteur des Mémoires sur les Ossements fossiles 
se voyait attaqué sur un terrain où il avait jusque-là 
régné en maître; il voulut se défendre, et ainsi sur- 
girent les grands débats qui se sont prolongés , on 
peut le dire, jusqu'à nos jours.— D'une part, dans un 
livre tout récent et remarquable à bien des titres, un 
naturaliste anglais, M. Darwin, a cherché à expliquer 
l'origine de la multiplicité des espèces animales et 
végétales. Il les fait toutes descendre d'un archétype 
primitif, modifié, transformé successivement de 
mille manières par des actions extérieures et les 
conditions d'existence ; il paraît rattacher ces chan- 
gements surtout aux phénomènes géologiques. M. Dar- 
win a ainsi fondu ensemble, dans sa théorie, les 
idées de Lamarck sur la variabilité des espèces, et 
celles de Buffon sur les causes de leurs variations, 
tout en faisant de sa théorie des applications qui rap- 
pellent les doctrines de Geoffroy. Le naturaliste an- 
glais a d'ailleurs poussé les unes et les autres bien 
au delà de tout ce qu'avaient admis ses devanciers 
français. — D'autre part, M. Godron, doyen de la Fa- 
culté des sciences de Nancy, a publié un excellent 
ouvrage , exclusivement consacré à la question de 
l'espèce , dans lequel il se prononce de la manière la 
plus tranchée dans le sens de l'invariabilité. En ce 
qui concerne les espèces vivantes, cet auteur va aussi 
loin ^ue Blainville, sans pourtant se placer complé- 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 51 

tementsurl? môme terrain, et résout dans les termes 
suivants la question paléontologique : «■ Les révolu- 
tions du globe n'ont pu altérer les types origiiicire- 
ment créés; les espèces ont conservé leur stabilité 
jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient rendu 
leur existence impossible : alors elles ont péri , mais 
elles ne se sont pas modifiées. » 

Ces conclusions absolues dans un sens ou dans 
l'autre sont certainement prématurées. Nous ne pos- 
sédons pas encore les données nécessaires pour ré- 
soudre le problème posé par GeofTroy. L'expérience 
et l'observation nous fournissent des faits suffisants 
pour aborder la question de l'espèce, considérée dans 
la période géologique actuelle ; l'une et l'autre nous 
font à peu près complètement défaut quand nous 
voulons remonter aux âges antérieurs. Dans cette 
nuit des temps, il faut presque toujours renoncer à 
la certitude et même à la probabilité scientifique 
pour se contenter de possibilités. Or, on sait combien 
est grande la distance qui sépare le possible du réel : 
nul n'a le droit de conclure de l'un à l'autre. C'est là 
ce qu'a très-nettement exprimé M. Chevreul dans son 
beau rapport sur VAnipclographie du comte Odart. 
Après s'être formellement prononcé pour la perma- 
nence des types qui constituent les espèces sous l'em- 
pire des conditions actuelles, ce savant ajoute : « Si 
l'opinion de la mutabilité des espèces, dans les cir- 
constances différentes de celles où nous vivons, n'est 
point absurde à nos yeux, l'admettre en fait pour en 
tirer des conséquences, c'est s'éloigner de la métiiode 
expérimentale, qui ne permettra jamais d'ériger en 
principe la simple conjecture. » 



52 CHAPITRE III. 

Telles sont aussi, sur la question dont il s'agit, nos 
convictions bien arrêtées. En conséquence, nos études 
porteront exclusivement sur l'époque géologique ac- 
tuelle. Tout au plus nous permettrons-nous quelques 
excursions rapides au delà des dernières révolutions 
quiontchangélafacedu globe. Là seulement nous ren- 
contrerons les faits qui se passent sous nos yeux, les 
résultats vraimejit comparables d'expériences sécu- 
laires, et nous pourrons conclure en connaissance de 
cause. — Toutefois, en restant ainsi sur le terrain d€ la 
science positive, nous n'entendons nullement blâmer 
outre mesure ceux qui sont allés, ceux qui vont en- 
core au delà. Ces spéculations liardies ont aussi leur 
valeur : elles ouvrent parfois des voies nouvelles, et 
préparent ainsi l'avenir. Mais pour qu'elles aient une 
utilité réelle, pour qu'elles ne nous égarent pas, il 
faut les prendre pour ce qu'elles sont, et ne pas les 
accepter avant le temps comme des vérités démon- 
trées. 

On vient de voir quelles sont les idées générales 
professées jusqu'à ce jour par les maîtres de la science 
relativement à l'espèce ; mais ce n'est point assez de 
les avoir exposées rapidement : il faut signaler dès à 
présent un fait bien digne d'attention. On a pu re- 
marquer que les diverses écoles de naturalistes dif- 
fèrent parfois considérablement en théorie; il n'en 
est que plus remarquable de les voir dans la pratique 
agir comme si leurs principes étaient identiques. 
Aussitôt qu'ils abandonnent le champ des généra- 
lités pour en arriver aux applications , les disciples 
de Lamarck ne se distinguent guère de ceux de 
Cuvier, et la réciproque est tout aussi vraie. En agis- 



DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 53 

sant ainsi, ils ne font du reste qu'imiter leurs chefs 
eux-nièines. — Laniarck, partisan de la variabilité 
indéfinie, n'en a pas moins consacré la majeure partie 
de sa vie à des travaux de détermination d'espèces, 
qui lui valurent le surnom, exagéré, il est vrai, 
de Linné français. — Cuvier, qui proclamait si haut 
l'invariabilité, n'en reconnut pas ïnoins des races 
très-différentes dans plusieurs espèces animales, et 
alla bien plus loin encore quand il admit que des 
espèces distinctes peuvent concourir à la formation 
d'une race mixte. — Blainville aussi n'a jamais hésité 
à rapporter à un typQ spécifique unique des animaux 
d'apparence fort pou semblable. — Pressées par l'évi- 
dence, les écoles les plus extrêmes sont donc rame- 
nées en fait à une sorte de juste-milieu toutes les fois 
qu'elles soumettent leurs doctrines absolues à l'é- 
preuve de la réalité. 

A lui seul, ce résultat ne proclame-t-il pas haute- 
ment que la vérité ne se trouve ni dans l'une ni 
dans l'autre , qu'on la rencontrera seulement chez 
les hommes qui ont admis avec Euffon la variabilité 
limitée? 

Je me range sans hésiter sous la bannière de ce 
grand maître. Pour moi , l'espèce est quelque chose 
de primitif, de fondamental. Nés et développés dans 
des conditions identiques , tous les représentants 
d'une espèce animale ou végétale seraient rigoureu- 
sement semblables entre eux; mais dans l'un et l'au- 
tre règne, cette condition est à peu près impossible 
à remplir. — Des actions de milieu très-diverses ont 
modifié et modifient sans cesse les types premiers; 
Vhérédité intervient tantôt pour maintenir, tantôt 



54 CHAPITRE III. — DE L'ESPÈCE EN GÉNÉRAL. 

pour multiplier ou accroître ces modifications. Ainsi 
prennent naissance les variétés et les races. Les limites 
des variations résultant de ces actions diverses sont 
encore indéterminées; mais, en y regardant avec 
soin , il est facile de constater qu'elles sont parfois 
remarquablement étendues. — Toutefois , il ne se 
forme pas pour cela des espèces nouvelles, et la pa- 
renté des dérivés d'un même type spécifique peut 
toujours être reconnue par voie d'expérience, quelles 
que soient les différences très-réelles qui les sépa- 
rent. 

En conséquence, je crois pouvoir donner de l'es- 
pèce la définition suivante :i — L'espèce est l'ensemble 
des individus, plus ou moins semblables entre eux, qui 
sont descendus ou qui peuvent être regardés comme des- 
cendus d'une paire primitive unique par une succession 
ininterrompue de familles *. 

Cette définition repose et sur les données que j'ai 
exposées plus haut, et sur les propositions générales 
qui la précèdent. Ces propositions seront dévelop- 
pées, l'exactitude en sera démontrée dans la suite de 
ce travail. Commençons par examiner avec quelques 
détails la question de la fixité et de la variabilité de 
l'espèce. Cette étude même nous conduira à des no- 
tions nouvelles. 

1. A part le dernier membre de phrase qui précise plus que je 
ne l'avais fait auparavant l'idée de famille, cette définition est 
celle que j'ai donnée au Muséum en 18ôG, et reproduite plus tard 
dans la Revue des Deux Mandes (Histoire naturelle de l'Iiomme. — 
Du Croisement des races humaines, livraison du P' mars 1857. "> 



IV 



De la fixité de l'espèce. 



Quand des hommes de génie contemporains, et 
disposant par conséquent des mêmes éléments de 
conviction , hésitent entre deux doctrines; quand 
des esprits éminents se laissent aller chacun dans 
son sens à des exagérations évidentes, on peut être 
certain d'avance que le problème agité présente 
des difficultés sérieuses. — Tel est le cas pour la 
question de la fixité et de la variabilité de l'espèce. 
L'affirmative et la négative peuvent également s'ap- 
puyer sur des observations et des expériences pré- 
cises empruntées à l'histoire des végétaux aussi 
bien qu'à celle des animaux, et dans la recherche 
des causes nous en trouverons qui agissent alter- 
nativement dans les deux sens. Voyons d'abord les 
raisons principales qui militent en faveur de la 
fixité. 

Laissons de côté les faits cités par une foule de 



56 CHAPITRE IV. 

botanistes, et qui démontrent l'invariabilité des es- 
pèces végétales pendant des périodes de deux ou trois 
siècles; remontons tout de suite jusqu'aux premiers 
temps historiques. — Les hypogées égyptiens nous 
fournissent sur la végétation de ces époques reculées 
des données parfaitement précises. On y a retrouvé 
une foule de végétaux qui croissent encore dans le 
voisinage, et la comparaison entre les échantillons 
recueillis dans ces antiques tombes et les plantes vi- 
vantes a prouvé que non-seulement les espèces pro- 
prement dites, mais encore certaines races, n'avaient 
pas varié depuis l'époque des premiers Pharaons. 
Cette identité de caractères a été même constatée 
d'une façon assez piquante dans le cas suivant. Le 
voyageur Heninken avait rapporté de la Haute-Egypte 
des pains trouvés dans les tombeaux, remontant à 
l'époque la plus reculée. Ces pains furent remis au 
célèbre botaniste Robert Brown , qui retira de leur 
pâte des glumes d'orge parfaitement intactes*. En les 
étudiant avec soin, il reconnut à la base de ces glu- 
mes un rudiment d'organe qu'on n'avait pas indiqué 
dans les orges de nos campagnes, et peut-être crut-il 
un moment avoir sous les yeux une preuve de varia- 
tion dans ces enveloppes florales; mais un nouvel 
examen lui fit retrouver dans nos orges ce même 
organe rudimentaire. — L'étude attentive de ce débris 
d'une plante broyée depuis cinq ou six mille ans, a 
donc révélé l'existence d'un caractère assez peu sail- 
lant pour avoir échappé à la loupe d'une foule de 



1. On appelle glume ou l^aîe l'enveloppe extérieure de la fleur 
des graminées. 



FIXITÉ DE L'ESPÈCE. 57 

botanistes, et qui n'en a pas moins traversé sans 
altération cette longue suite de siècles. 

Parmi les espèces végétales actuellement vivantes , 
il en est qui fournissent à ce résultat une contre- 
épreuve curieuse. — On sait que l'âge des arbres dico- 
tylédones se reconnaît au nombre des couches con- 
centriques dont se compose leur tronc. Même parmi 
nos arbres européens, il en est qui à ce compte da- 
teraient d'une époque bien reculée. On a compté deux 
cent quatre-vingts de ces couches sur un if dont la 
circonférence était seulement d'un mètre cinquante 
centimètres environ. Or, l'if de Foullebec, dans le 
département de l'Eure, avait en 1822 six mètres 
quatre-vingts centimètres de pourtour. (]elui de For- 
tingall, en Ecosse, atteint, dit-on, près de seize 
mètres de circonférence. Deslongchamps en tire la 
conséquence, que si les conditions du développement 
ont été les mêmes pour ces différents arbres, l'if de 
Foullebec est âgé de onze à douze cents ans, et celui 
de Fortingall de plus de trois mille. Le chêne de nos 
forêts prête à de semblables calculs. Il croît très- 
lentement, et après un siècle, il n'a parfois pas plus 
de trente-cinq centimètres de diamètre. A partir de 
cette époque, son accroissement se. ralentit encore, 
et cependant on cite des chênes d'environ quatre 
mètres de diamètre. A juger de leur âge par leur 
grosseur, le même Deslongchamps déclare qu'on 
pourrait les croire âgés de plus de douze siècles. 

Certains arbres exotiques permettent de remonter 
bien plus haut. Adanson a mesuré au Cap-Vert un 
baobab dont le tronc avait vingt-deux mètres de cir- 
conférence ; en le comparant à des individus plus 



58 CHAPITRE IV. 

jeunes, et dont il avait pu reconnaître l'ùge, il es- 
tima que ce géant devait avoir vécu plus de cinq 
mille ans. Golbery a observé un autre représentant 
de la même espèce plus monstrueux encore : ce- 
lui-ci atteignait trente-quatre mètres de pourtour; 
il devait par conséquent être, selon toute apparence, 
plus âgé que le précédent. Enfin l'espèce de pin co- 
lossal récemment découvert en Californie , le gigan- 
tesque scquoia, s'élève parfois à une hauteur de 
cent mètres et présente , dit-on , une épaisseur de 
dix mètres. On a compté les couches concentriques 
d'un de ces immenses troncs ; on en a trouvé plus 
de six mille. Cet arbre était donc contemporain des 
premières dynasties égyptiennes. — Eh bien! tous 
ces vétérans de la tlore contemporaine ressem- 
blent entièrement, aux dimensions près, aux plus 
jeunes arbres de même espèce qui les entourent 
et qui sont séparés d'eux par des milliers de géné- 
rations. 

Tous les exemples précédents sont pris dans la 
période géologique actuelle. Toutefois nous pouvons 
ici dépasser la limite qui nous arrêtera d'ordinaire 
et demander des enseignements à l'époque reculée 
où se passa le dernier phénomène général qui ait 
laissé des traces sur notre globe. En remuant les 
sables du diluvium, on a ramené au jour des graines 
enfouies et qui avaient conservé leurs propriétés 
germinatives pendant un nombre de siècles indé- 
fini, mais à coup sûr bien supérieur à celui qui 
nous sépare de la civilisation égyptienne même à 
son aurore. Ces graines ont germé , et les individus 
qui en sont sortis se sont montrés entièrement sem- 



FIXITÉ DE L'ESPÈCE. 59 

blables à ceux qui ont poussé dans les conditions or- 
dinaires*. 

L'étude des animaux nous présente des faits entiè- 
rement pareils à ceux qui résultent de l'examen des 
espèces végétales. Ici encore nous nous adresserons 
sur-le-champ à l'Egypte. Les peintures des hypogées 
abondent en éléments propres à éclairer la question. 
Les premières nous montrent une foule d'espèces et 
de races animales représentées avec une fidélité dont 
nous pouvons encore juger par nous-mêmes. Les 
seconds sont pour ainsi dire des cabinets d'histoire 
naturelle, où sont admirablement conservés les re- 
présentants de la faune des Pharaons. Sur ce points 
les recherches les plus modernes n'ont fait que con- 
firmer les conclusions tirées par Geoffroy Saint-Hi- 
laire de ses longues études dans les nécropoles de 
Thèbes, et que Lacépède résumait ainsi dans un 
rapport demeuré célèbre : « Il résulte de cette partie 
de la collection du citoyen Geoffroy que ces ani- 
maux sont parfaitement semblables à ceux d'au- 
jourd'hui. » 

Grâce à la résistance que présentent le squelette 
et les coquilles, les animaux ont laissé dans les ter- 
rains quaternaires des restes faciles à étudier et à 
reconnaître en plus grande quantité que les végé- 
taux. Les brècles osseuses, les cavernes à ossements, 



1. Ce fait remarquable a été observé par M. Michalet aux envi- 
rons de Dôle. La plante qui a ainsi reparu est le galium angU- 
cum, qui, à peine connu dans la localité, a couvert les sables du 
diluvium à mesure que les ouvriers en pelleversaient les bancs, 
demeurés jusqu'à cetie époque entièrement intacts. (Renseigne- 
ment dû à mon confrère M. Decaisne.) 



60 CHAPITRE IV. 

aussi bien que les sables et les alluvions , ont con- 
servé un grand nombre d'espèces que la paléonto- 
logie a su distinguer et comparer aux espèces exis- 
tantes. Or les résultats de cette comparaison sont 
très-importants ; indiquons-les en peu de mots. 

Dans un remarquable travail sur les cavernes , 
M. Desnoyers a résumé tous les faits principaux re- 
cueillis touchant les mammifères contemporains de 
l'époque dont nous parlons. Les espèces en sont fort 
nombreuses et se partagent naturellement en trois 
groupes. — Dans le premier, se placent celles que 
leurs caractères séparent de toutes les espèces ac- 
tuelles. Par conséquent ces espèces fossiles ont dis- 
paru ou bien se sont modifiées de manière à devenir 
méconnaissables par suite des révolutions géolo- 
giques. — Au second appartiennent les espèces qui se 
retrouvent dans la faune actuelle , mais qui ne vivent 
aujourd'hui que dans des contrées plus ou moins 
éloignées de celles oij l'on a découvert leurs restes 
fossiles. Par conséquent celles-ci semblent avoir 
émigré à la suite des mêmes révolutions. — Le troi- 
sième groupe se compose d'espèces identiques à 
celles qui vivent encore aujourd'hui dans les mêmes 
lieux et qui par conséquent ont résisté sans modi- 
fication aux mêmes cataclysmes. — Dans les trois 
groupes , on rencontre parfois le même genre repré- 
.senté par des espèces bien distinctes. 

Toutes ces espèces ont été contemporaines , et 
quelle que soit l'opinion que l'on adopte , il faut re- 
connaître que l'action exercée sur elles par la mo- 
dification du milieu a été bien différente. Or parmi 
ces espèces il en est dont les caractères n'ont pas 



FIXITÉ DE l'espèce. 61 

varié malgré les changements éprouvés par notre 
globe, malgré le temps indéterminé, mais à coup 
sûr très considérable , qui s'est écoulé depuis ces 
changements. 

L'histoire des animaux inférieurs , celle des mol- 
lusques et des zoophytes , présente des faits tout 
pareils. A vouloir citer de nombreux exemples , nous 
n'aurions que l'embarras du choix. Bornons-nous à 
indiquer les résultats recueillis par Agassiz lors de 
son exploration des côtes de la Floride. — On sait que 
certains zoophytes des mers tropicales vivent en fa- 
milles innombrables sur certains points circonscrits, 
et que leurs générations successives se superposant 
sans cesse les unes aux autres, les polypiers cal- 
caires habités par ces petites êtres , finissent par 
élever d'abord au niveau des vagues , puis jusqu'au- 
dessus des flots, des écueils, des îles, des archipels 
entiers. Ce curieux phénomène , constaté d'abord 
dans l'océan Pacifique, où il se développe sur une 
échelle immense , se retrouve dans le golfe du Mexi- 
que , et a été pour Agassiz le sujet d'études appro- 
fondies. Ce naturaliste croit pouvoir préciser le temps 
qu'ont mis à se former quatre récifs de corail remar- 
quables par leur disposition concentrique, et qu'il a 
trouvés à l'extrême pointe méridionale de la Floride. 
D'après ses calculs, il aurait fallu environ huit mille 
années pour les amènera leur état actuel. Bien plus, la 
Floride elle-même, dans une étendue de deux degrés 
en latitude , lui paraît n'être composée que de récifs 
de corail élevés de même par les polypes , et soudés 
les uns aux autres par l'action des siècles. Il estime 
à deux cent mille années environ le temps nécessaire 

4 



62 CHAPITRE IV. 

à la formation de cette presqu'île. Or les roches de 
cette terre, les masses de ces récifs, d'origine essen- 
tiellement animale , nous montrent des polypiers , 
des coquilles identiques à ceux qu'on pêche encore 
aujourd'liui , pleins de vie , dans toutes les mers voi- 
sines. — Ainsi , d'après Agassiz , les mollusques , les 
zoophytes du golfe du Mexique, auraient conservé 
tous leurs caractères pendant deux mille siècles. 

On le voit, les partisans de l'invariabilité s'appuient 
sur des faits importants bien observés et sur des ar- 
guments sérieux. Ils peuvent dire à leurs adversai- 
res : « Nous poursuivons un certain nombre d'espèces 
végétales ou animales jusqu'aux premiers temps de 
l'histoire, jusqu'à six ou huit mille ans en arrière, et 
nous les voyons semblables à ce qu'elles sont aujour- 
d'hui. — Nous dépassons les limites de l'époque géo- 
logique actuelle, et nous retrouvons encore certaines 
espèces identiques à ce qu'elles sont de nos jours. — 
En outre, parmi les espèces qui ont assisté à la der- 
nière révolution de notre globe, toutes n'ont pu sup- 
porter les nouvelles conditions d'existence qui leur 
étaient faites. De celles-ci, les unes ont émigré, sans 
pour cela se modifier. Nous ne retrouvons pas les au- 
tres. — Pourquoi admettre que ces dernières sont les 
ancêtres immédiats de nos espèces actuelles? Nous 
ne connaissons ces animaux éteints que par leurs 
restes fossiles ; mais ces restes suffisent pour faire 
reconnaître entre eux et ceux qu'on veut regarder 
comme leurs petits-fils des différences parfois tivs- 
grandes. Où sont les traces des modifications pro- 
gressives qui auraient inévitablement relié entre elles 
ces formes diverses, si elles dérivaient en effet les 



FIXITÉ DE L'ESPÈCE. 63 

unes des autres? Nulle part. — A en juger par tous 
les faits connus, par toutes les expériences possibles, 
la transformation, la variation de l'espèce est donc 
une pure hypothèse, et la vérité ne peut être que 
dans la doctrine de la fixité. » 

Telle est en résumé l'argumentation de Cuvier, de 
Blainville et de leurs disciples plus ou moins avoués ; 
mais, nous l'avons vu, sous ces expressions absolues, 
il y a des sous-entendus et des réserves. L'invariabi- 
lité, que cette école proclame si haut, ne s'entend 
que des caractères essentiels, fondamentaux. Jamais 
elle n'a pu parler d'une identité qui n'existe nulle 
part. En fait, Lamarck lui-même admettait une cer- 
taine constance; de même l'école qui le combat ad- 
met une certaine variabilité. Or dans la question qui 
fait le sujet de cet ouvrage les phénomènes de varia- 
tion ont une importance prépondérante. Nous allons 
donc en aborder l'étude. Si le lecteur trouvait un 
peu longs, un peu minutieux, les détails qui vont 
suivre, qu'il se rappelle que la connaissance de ces 
détails permet seule de résoudre avec sûreté le grand 
problème de l'unité ou de la multiplicité des espèces 
humaines. 



^ 



Premières notions sur la variabilité de l'individu et de l'espèce. 
— Définition des mots variété et race. 



Sans parler des animaux à métamorphoses, où les 
différences d'un âge à l'autre sont si énormes ; sans 
parler des changements si considérables qui s'accom- 
plissent chez le fœtus encore enfermé dans l'œuf ou 
dans le sein de sa mère, qui ne sait que dans tous les 
groupes du règne animal il est des espèces dont les 
jeunes ressemblent si peu aux adultes, que des ob- 
servations suivies permettent seules de les identifier? 
Oui ne sait que chez l'homme lui-même, l'enfant, 
l'homme fait, le vieillard, sont au premier coup 
d'œil trois individus distincts? — Ces changements, 
dira-t-on, tiennent à l'essence même des êtres ; ils 
sont la conséquence de leur évolution normale. Cela 
est vrai, mais le fait n'en est que plus important à 
rappeler ici. A lui seul, il suffît pour prouver que 
l'individu vivant n'est pas quelque chose d'absolu- 
ment fixe, d'immuable. C'est seulement un champ 



VARIÉTÉS ET RACES. 65 

limité, défini, où la vie apporte et d'oii elle emporte 
des matériaux, tantôt d'une manière continue, tantôt 
à des moments donnés, maintenant, mais modifiant 
aussi dans certaines limites, et par une épigenèse in- 
cessante, les formes qui sont pour nous des caractères 
spécifiques. 

Quiconque tiendra suffisamment compte de ces 
phénomènes sera préparé à comprendre et à accepter 
des faits d'un autre ordre, et bien plus importants au 
point de vue qui nous occupe. 

En effet, à côté des modifications en quelque sorte 
nécessaires dont nous venons de parler, on en con- 
state d'autres qui n'ont aucun rapport avec le déve- 
loppement normal, et ne peuvent être regardées que 
comme accidentelles. Pour s'en tenir à l'homme seul, 
on voit chez lui des individus revêtir alternativement 
quelques-uns des caractères propres à des groupes 
humains justement distingués les uns des autres. — 
S'il existe des races blondes et des races brunes, 
on voit tous les jours des enfants blonds et roses se 
changer en adultes à la chevelure noire, au teint 
pâle et foncé. Quoique plus rare, la réciproque se 
présente quelquefois, et j'en connais un exemple. — 
Dans les races blanches, le mélanisme, c'est-à-dire la 
coloration noire de la peau, se montre assez sou- 
vent d'une manière parlielle et temporaire, chez les 
femmes enceintes par exemple. Camper cite à ce 
sujet l'observation recueillie chez une jeune femme 
dont le corps tout entier, à l'exception de la face et 
du cou, avait pris à sa première grossesse la couleur 
d'une véritable négresse. — M. le docteur Guyétant 
m'a dit avoir rencontré un fait à peu près semblable 



66 CHAPITRE V. 

dans sa pratique. — D'autre part, le docteur Hammer 
et Buffon rapportent des exemples bien authentiques 
de nègres qui sont devenus blancs. Il s'agit d'un jeune 
homme et d'une jeune fille. Tous deux, vers l'âge de 
quinze ou seize ans, commencèrent à blanchir, le 
premier à la suite d'un léger accident, la seconde 
sans cause connue. Les phénomènes furent d'ailleurs 
à peu près identiques dans les deux cas. Le change- 
ment de coloration eut lieu d'une manière progres- 
sive. La teinte générale s'affaiblit d'abord, puis des 
taches blanches apparurent, grandirent peu à peu, et 
envahirent le corps tout entier. Chez les deux indivi- 
dus, la teinte primitive persista sur quelques points 
peu étendus, et les parties transformées conservèrent 
des marques semblables à des grains de beauté ou à 
des taches de rousseur. En général, les villosités, les 
cheveux, participèrent à ce changement, et devin- 
rent ou blancs ou blonds là où la peau avait blanchi. 
Les deux individus conservèrent une santé parfaite. 
Toutes leurs fonctions continuèrent à s'exercer très- 
régulièrement. La peau surtout ne présenta jamais de 
traces de maladies ; elle était rosée et semblable en 
tout à celle d'un individu de race blanche. Hammer 
et Buffon ont insisté avec raison sur ces derniers 
détails, qui prouvent qu'il s'agit ici d'une véritable 
transformation, et que le changement de couleur ne 
saurait être attribué à quelqu'une de ces affections 
cutanées observées par plusieurs voyageurs, et sur- 
tout par M. d'Abadie, affections qui ont pour résul- 
tat de donner à la peau noire de certaines races une 
couleur blanche mate et blafiirde. 
Ainsi l'individu n'est jamais identique à lui-même 



VARIETES ET RACES. 67 

dans tout le cours de sa vie, et de plus il peut subir 
des changements très-considérables sans que son 
existence soit mise en péril. — De ces faits généraux, 
on peut déjà conclure qu'en acceptant dans toute sa 
rigueur la définition de Blainville lui-même, on doit 
s'attendre à rencontrer entre les représentants de 
chaque espèce des différences plus ou moins tran- 
chées. L'expérience de tous les instants s'accorde avec 
cette conclusion. Chez les végétaux aussi bien que 
chez les animaux et chez l'homme, l'identité n'appa- 
raît qu'à titre de fait entièrement exceptionnel. On 
sait ce qui arriva aux courtisans d'Alphonse le Sage à 
la recherche de deux feuilles exactement semblables; 
tout bon berger reconnaît et distingue fort bien cha- 
que brebis de son troupeau, et la fable des mé- 
nechmes, sauf entre jumeaux, ne s'est peut-être réa- 
lisée qu'une seule fois dans la personne de Martin 
Guerre et d'Arnaud du Tilh K 

Les différences très-légères, servant seulement à 
distinguer les uns des autres les représentants d'une 
même espèce, ne sont autre chose que les traits in- 
dividuels, les nuances, comme les appelle M. Isidore 
Geoffroy. Dès que ces différences dépassent une cer- 
taine limite, elles donnent naissance à la variété. 



1. La ressemblance entre ces deux hommes s'étendait jusqu'à la 
présence chez tous deux de quelques-uns de ces signes exception- 
nels qui semblent le mieux caractériser une individualité. Pen- 
dant que Martin Guerre combattait bravement en Espagne, Arnaud 
du Tilh se présenta à la femme de son sosie absent et fut accepté 
par elle et par la famille entière comme l'eût été le véritable Mar- 
tin Guerre. Le retour de celui-ci put seul mettre un terme à cette 
étrange tromperie que du Tilh expia sévèrement. Il fut pendu 
en 1.560. 



68 CHAPITRE V. 

Celle-ci, presque toujours individuelle cliez l'homme 
et chez les animaux ou les plantes, qui se reprodui- 
sent seulement par voie de générations successives, 
peut comprendre au contraire un nombre indéter- 
miné d'individus quand il s'agit d'une espèce pou- 
vant se multiplier par un procédé généagénétique 
quelconque, tel que le bourgeonnement, la grefié, la 
bouture, etc. Mais, même dans ce dernier cas, les ca- 
ractères différentiels de la variété ne passent jamais 
d'une génération à l'autre. J'emprunte ici à M. Che- 
vreul un exemple bien remarquable propre à faire 
comprendre cette distinction. En 1803 |ou 1805, 
M. Descemet découvrit dans sa pépinière de Saint- 
Denis, au milieu d'un semis d'acacias {robinia pseudo- 
acacia), un individu sans épines qu'il désigna par 
l'épithète de speclabilis. C'est de cet individu, mul- 
tiplié par marcottes , boutures ou greffes , que 
proviennent tous les acacias sans épines qu'on ren- 
contre aujourd'hui dans le monde entier. Or ces 
individus produisent des graines, mais ces graines, 
mises en terre, n'engendrent que des acacias épi- 
neux. — L'acacia spectabilis est resté à l'état de va- 
riété. 

La variété peut être définie : — vu individu ou un 
ensemble cVindividus appartenant à la même génération 
sexuelle, qui se distingue des autres représentants de la 
même espèce par un ou plusieurs caractères exceptionnels. 
— Ces caractères eux-mêmes peuvent être plus ou 
moins accusés, et il en résulte que la variété passe 
insensiblement d'un côté aux simples traits indi- 
viduels dont nous parlions tout à l'heure, et de 
l'autre côté aux monstruosités les plus légères, 



VARIÉTÉS ET RACES. 69 

appelées hémitêries par M. Geoffroy ^ On comprend 
dès lors combien peuvent être nombreuses et di- 
verses les variétés d'une seule espèce. Il n'est aucune 
partie de l'être qui ne puisse s'exagérer, s'amoindrir, 
se modifier de mille manières, et toutes les fois que 
l'accroissement, la diminution, la modification, dé- 
passeront la limite, indécise il est vrai, mais prati- 
quement appréciable, des traits individuels, on aura 
à constater une variété de plus. 

Lorsque les caractères qui distinguent une variété 
passent aux descendants du végétal ou de l'animal 
qui les avait présentés le premier, lorsqu'ils devien- 
nent héréditaires, il se forme une 7'ace. — Par exem- 
ple, si un des acacias dont nous venons de parler 
portait des graines d'oi^i sortiraient des arbres égale- 
ment sans épines, si ceux-ci à leur tour jouissaient 
de la même propriété, si l'acacia spcctabilis en arri- 
vait ainsi à se reproduire par graines il cesserait 
d'être une simple variété ; il constituerait une race. 
— La race sera donc l'ensemble des individus sembla- 
bles appartenant à mie même espèce, ayant reçu et trans- 
mettant par voie de génération les caractères d'une va- 
riété primitive. 

Au fond, cette définition, tout en précisant davan- 
tage l'idée d'origine, revient à celle de Buffon, qui 
disait : « la race est une variété constante et qui se 
conserve par génération, » ou à celle du botaniste 
Richard, qui s'exprime ainsi : « Il y a certaines va- 
riétés constantes et qui se reproduisent toujours avec 



1. Histoire générale et particulière des anomalies de Vorgani- 
xation. 



70 CHAPITRE Y. 

les mêmes caractères par le moyen de la génération ; 
c'est à ces variétés constantes qu'on a donné le nom 
de races. » Il est inutile de multiplier ces citations ; 
sur ce point de la science il existe entre les natura- 
listes de toutes les écoles un accord vraiment remar- 
quable, et les disciples de Lamarck eux-mêmes se 
rencontrent ici avec ceux de Guvier'. 

Le nombre des races pouvant provenir d'une même 
espèce est tout aussi indéfini, il peut être tout aussi 
considérable que celui des variétés elles-mêmes, car 
il n'est aucune de celles-ci dont les caractères ne 
puissent devenir héréditaires dans des conditions 
données. En outre, ces races primaires, sorties immé- 
diatement de l'espèce commune , sont à leur tour 
susceptibles d'éprouver des modifications qui peu- 
vent rester individuelles ou devenir transmissibles 
par générations. Chacune d'elles donne aussi nais- 
sance à des variétés, à des races secondaires. Le même 
phénomène peut se répéter indéfiniment. Nos végé- 
taux, nos animaux domestiques fournissent une foule 
d'exemples de ces fais. On voit combien se trouvent 
multipliées par là les modifications du type spécifique 
primitif. — Considérée à ce point de vue, chaque es- 
pèce nous apparaît comme un arbre dont la tige 
élevée fournit en tous sens et à diverses hauteurs 
des branches maîtresses plus ou moins nombreuses, 
sous-di visées elles-mêmes en branches secondaires, 



1. Il ne s'agit que des races proprement dites. Quant aux races 
hybrides, c'e.st-à-dire aux séries zoologiques ou botaniques résul- 
tant du croisement de deux espèces distinctes, nous les examine- 
rons plus tard avec le soin qu'elles méritent, en réduisant à sa 
juste valeur ce qui a été dit à ce sujet. , 



VARIÉTÉS ET RAGES. 71 

en rameaux, en ramuscules, tous distincts et cepen- 
dant tous issus médiatement ou immédiatement du 
tronc primitif. — Pour pousser la comparaison jus- 
qu'au bout, on peut dire que, dans cet arbre hypo- 
thétique, les variétés sont représentées par les 
bourgeons avortés. 

Cette image a cela d'utile qu'elle fait sentir plus 
aisément les relations existantes entre ces trois caté- 
gories d'êtres trop souvent confondues dans le langage, 
— l'espèce, la race, la variété. — On voit que toute 
race, toute variété se rattache à une espèce, comme 
toute branche, tout bourgeon tient à une tige quel- 
conque ; on voit que chaque espèce comprend, avec 
les individus qui ont conservé le type primitif, tous 
les individus plus ou moins éloignés de ce type, mois 
qui s'y relient par une filiation ininterrompue, de 
même que l'arbre est composé de ses branches, de 
ses rameaux, tous rattachés au tronc qui les porte et 
dont ils sont autant de divisions. Enfin on ne peut 
toucher au moindre ramuscule sans agir sur l'arbre 
dont il fait partie, et cette simple considération jus- 
tifie une autre conséquence fort importante pour la 
question qui nous occupe : à savoir que toute modi- 
fication imprimée à une race quelconque porte en 
réalité sur l'espèce d'où cette race est issue immédia- 
tement ou médiatement'. 



1. La comparaison que j'emploie ici se présente si naturelle- 
ment à l'esprit, que M. Isidore GeolTroy s'en est servi dans sou 
livre, et bien probablement dans ses leçons, comme je l'ai em- 
ployée dans mes cours. Si je signale cet accord, c'est pour que 
le lecteur comprenne mieux combien duit être fidèle une image 
que deux naturalistes ont présentée à leurs lecteurs bien certai- 
nement à l'insu l'un de l'autre pour traduire les mêmes faits. 



72 CHAPITRE V. 

Et maintenant, qu'on suppose le tronc de notre 
arbre réduit à une courte souche que des alluvions 
auraient profondément enfouie et cachée sous terre : 
comment reconnaître si les maîtresses branches, qui 
sortent isolément du sol, sont les produits communs 
de cette souche, ou bien les tiges d'autant d'arbres 
distincts? — Les naturalistes se trouvent trop sou- 
vent dans un embarras pareil à celui qu'éprouverait 
le forestier sommé de décider à première vue. Consi- 
dérées à part et abstraction faite de l'origine, la race 
et l'espèce se ressemblent beaucoup. Dans les races 
bien établies, les caractères sont aussi semblables 
d'individu à individu, de père à fils, que dans les es- 
pèces les plus pures et les moins modifiées ; la trans- 
mission en est tout aussi régulière. Par suite, les 
naturalistes se trouvent chaque jour en présence de 
groupes animaux ou végétaux semblables à certains 
égards, dissemblables sous certains autres, et dont 
ils ignorent les relations. Ils ont donc à se demander 
bien souvent si ces groupes doivent être isolés les 
uns des autres et former autant d'espèces distinctes, 
ou bien s'ils doivent être réunis à titre de races en 
une seule et unique espèce. C'est précisément en ces 
termes que se pose la question lorsqu'il s'agit de 
l'homme. 

Pour lever ces difficultés, une étude comparative 
sérieuse était nécessaire, et nous ne craignons pas 
de le dire, cette étude ne pouvait guère être entre- 
prise que de nos jours. Il a fallu les efforts réunis de 
la science et de l'industrie modernes pour résou- 
dre une foule de ces questions de détail qui, en his- 
toire naturelle, conduisent seules aux doctrines gêné- 



VARIÉTÉS ET RACES. 73 

raies. S'il est permis de conclure aujourd'hui, c'est 
que, grâce à ce concours, on peut grouper une somme 
sufiisante de résultats et montrer qu'ils nous condui- 
sent tous au même but en s'appuyant sur une double 
série de faits qui eux-mêmes répondent aux deux 
idées dominantes dans la définition de l'espèce, — 
l'idée de ressemblance et celle de filiation. — Ce sont 
ces résultats qu'il faut maintenant exposer, en fai- 
sant d'abord Y histoire des races. 



VI 



Du milieu en général. 



On a vu que la race dérivait de V espèce, et n'était 
qu'une simple modification du type primitif. Or per- 
sonne n'ignore combien l'action de l'homme influe 
sur ces modifications , qu'il s'agisse des végétaux ou 
des animaux. Nous reviendrons avec détail sur ce fait 
important; mais il faut dès à présent constater qu'en- 
visagées à ce point de vue, les races se forment sous 
l'empire de trois sortes de conditions très-dillerentes. 

Les plantes peuvent n'avoir jamais été cultivées , 
les animaux jamais asservis. Les modifications héré- 
ditaires qui se produisent dans ces circonstances 
sont dues uniquement aux agents naturels; et les 
races qui prennent alors naissance sont pour nous 
les véritables races naturelles, les races sauvages. — 
Au contraire, pendant un nombre plus ou moins 
considérable de générations , les végétaux peuvent 
avoir subi l'action de la culture, les animaux celle 



MILIEU. 75 

de la domesticité. Bans ce cas, les races se consti- 
tuent sous l'influence directe de l'homme; elles sont 
essentiellement artificielles et ont été depuis longtemps 
désignées sous le nom de races domestiques. — Enfin 
il arrive assez souvent qu'après avoir été soumis à 
l'empire de l'homme, même pendant des siècles, les 
animaux ou les plantes retombent dans l'état de na- 
ture et subissent des modifications nouvelles, con- 
séquences de cet état. Ces races , qui descendent de 
plantes cultivées, d'animaux asservis ayant recouvré 
la liberté primitive de l'espèce, sont pour nous les 
races libres ou marronnes^. — Ces trois sortes de races 
doivent être examinées séparément ; mais d'abord il 
faut préciser le sens d'un mot que nous avons déjà 
prononcé, qui reviendra très-souvent dans tout ce 
qu'il nous reste à dire : c'est le mot de riiilieu. 

Pour moi, ce mot signifie l'ensemble des condi- 
tions ou des influences quelconques , physiques , 
intellectuelles ou morales , qui peuvent agir sur les 
êtres organisés. Ce mot a donc ici un sens plus 
étendu que dans les écrits d'Hippocrate et de Buffon , 
qui, sur ce point, peut être considéré comme le dis- 
ciple du père de la médecine. C'est surtout au climat, 
à la chaleur et au froid , à la sécheresse et à l'humi- 
dité, aux qualités et au plus ou moins d'abondance 
de la nourriture, que ces deux maîtres illustres at- 
tribuent le pouvoir de modifier l'homme et les ani- 
maux. Je vais bien plus loin, et la doctrine d'un 
autre esprit éminent, qui lui aussi fut disciple d'Hip- 



1. Ce sont elles que M. Richard (du Canlal) appelle les races 
naturelles. 



76 CHAPITRE VI. 

pocrate, comme l'a fort bien montré M. Michel Lévy *, 
va me servir à expliquer ma pensée. 

Montesquieu veut que l'on accorde les institutions 
avec ce qu'il appelle le tempérament moral des peu- 
ples ; mais il ne voit guère que dans les conditions 
physiques extérieures l'origine première de ce tem- 
pérament. Par exemple, avec Hippocrate, il admet 
que le climat doux et uniforme de l'Asie prédispose 
les habitants de ces contrées à subir la tyrannie. 
Cette doctrine est juste dans une certaine mesure, 
mais elle est incomplète. A côté du climat sont les 
institutions et les mœurs, la polygamie et les harems. 
Wieux que jamais, depuis les récits de Mme la prin- 
cesse de Belgiojoso, nous savons à quoi nous en tenir 
sur ces intérieurs que la poésie a peints avec des 
couleurs si fausses ; nous savons ce que sont ces 
femmes qui vivent là comme entassées et livrées à 
la plus entière oisiveté, à la plus complète ignorance. 
Elles n'en sont pas moins chargées de la première 
éducation des enfants. Quelles institutrices pri- 
maires! Et comment s'étonner que les jeunes gens , 
les hommes, ^ortis de semblables écoles soient usés, 
énervés au physique comme au moral? Ces in- 
fluences délétères agissant sur une longue suite de 
générations ont-elles pu ne pas exercer quelque ac- 
tion sur la race entière? Évidemment non, et voilà 
comment la polygamie, le harem, font partie du 
milieu. — Or l'un et l'autre, impossibles dans un 
pays chrétien , sont autorisés par l'islamisme. A la 
religion donc remonte la responsabilité des consé- 

1. Pour ces rapprochements fort justes, voyez l'excellent Traité 
d'hygiène, publié par l'iionorable directeur du Val-de-Gràce. 



MILIEU. 77 

qiiences fatales indiquées plus haut. — La religion fait 
donc aussi partie du milieu et contribueparfois pour une 
part considérable à la formation des races humaines. 
Ainsi compris le milieu est quelque chose de très- 
complexe sans doute, et il arrive souvent que nous 
ne pouvons en distinguer tous les éléments. Souvent 
aussi l'action que ceux-ci exercent est tellement in- 
directe que, même lorsque nous sommes certains de 
leur existence, nous méconnaissons leur influence, 
et que les relations de cause à effet nous échappent. 
Enfin, tous les éléments du milieu agissant à la fois, 
leur action se traduit nécessairement par une résul- 
tante très-composée, et il est presque toujours im- 
possible d'attribuer à chacun la part exacte qui lui 
revient dans l'effet total. Ce n'est guère que lorsque 
l'un de ces éléments prédomine d'une manière mar- 
quée qu'on peut remonter jusqu'à lui. Il est alors 
possible parfois d'interpréter les phénomènes en 
s'appuyant sur les lois de la physiologie et de ratta- 
cher les effets aux causes. Ces lois font comprendre , 
par exemple, pourquoi le pelage des animaux devient 
plus fourni dans les pays froids , plus rare dans les 
pays chauds. Néanmoins, à côté de ces faits qu'elle 
éclaire, la physiologie en rencontre beaucoup d'au- 
tres qu'elle ne saurait expliquer. Les nierons-nous 
pour cela ? Ce serait agir d'une manière peu scien- 
tifique. Notre devoir est de les recueillir, de les en- 
registrer, et de compter sur l'avenir pour suppléer 
à notre ignorance. Contentons-nous pour le moment 
de reconnaître que l'influence du milieu n'est pas 
niable, et que, par son mode d'action général, elle 
rentre dans les limites de notre savoir actuel. 



78 CHAPITRE VI. — MILIEU. 

En effet, tout individu, pour pouvoir pleinement 
se développer, doit être en harmonie complète avec 
les conditions d'existence, avec h milieu où il vit; 
toute espèce , pour se propager et s'étendre, doit sa- 
tisfaire à la même exigence. Du moindre désaccord 
entre ces deux termes résulte la souffrance pour l'in- 
dividu, l'amoindrissement pour l'espèce. Bien que 
souffrant dans certaine limite, rindi\ idu peut fournir 
sa carrière à peu près entière ; mais les effets du 
désaccord s'accumulant ù chaque génération et s'ag- 
gravant par le fait de l'hérédité, comme on le verra 
plus tard , l'espèce ne saurait durer indéfiniment 
dans un milieu qui lui serait même très-peu con- 
traire. Il en serait d'elle comme du rocher que finit 
par percer la chute incessante de faibles gouttes 
d'eau. — Si l'espèce était absolument invariable, elle 
périrait nécessairement dans cette lutte prolongée, où 
la puissance des conditions défavorables grandirait 
de toutes ses pertes et de sa faiblesse croissante. — 
Lors donc qu'une circonstance quelconque aura pro- 
duit le désaccord dont il est ici question, il faudra 
nécessairement , ou que l'espèce disparaisse au bout 
d'un temps donné, ou que l'harmonie se rétablisse. 
Les modifications que suppose cette dernière alter- 
native porteront ordinairement sur l'espèce , qui , 
variable comme on l'a vu , réagira pour s'accommo- 
der à des conditions nouvelles. — Vailà comment 
dans une multitude de circonstances se formeront le.*^ 
races dont nous allons nous occuper. 



YII 



Des races sauvages, domestiques et marronnes 
chez les végétaux et les animaux. 



I. Races sauvages ou naturelles. — L'existence des 
races sauvages parmi les végétaux comme parmi les 
animaux a été niée par quelques partisans exagérés 
de la fixité de l'espèce. Il est en efïet difficile de 
rester sur le terrain de l'immutabilité absolue, tout 
en reconnaissant que des conditions , normales d'ail- 
leurs , suffisent pour établir entre les représentants 
d'un même type spécifique des différences parfois 
très-grandes se transmettant par voie d'hérédité. 
D'autre part, l'existence de ces races est très-im- 
portante à constater. A elle seule elle met sur la 
voie de bien des difficultés , tout en donnant les 
moyens de les résoudre ; elle n'est pas d'ailleurs 
difficile à démontrer. 

Pour se convaincre qu'il existe des races naturelles 
végétales, il suffit de tenir compte des faits géné- 
raux. A chaque instant , les botanistes ont à reviser 



80 CHAPITRE VII. 

leurs catalogues d'espèces ; à chaque instant , entre 
deux plantes fort dissemblables d'aspect et regardées 
jusque-là comme parfoitemeiit séparées, ils en dé- 
couvrent de nouvelles qui passent de l'une à l'autre 
par des nuances tellement insensibles qu'il devient 
impossible de les distinguer, qu'il faut englober sous 
le même nom spécifique non-seulement les deux ex- 
trêmes primitivement reconnus, mais encore tous 
les intermédiaires venant combler entre eux une la- 
cune qui n'était qu'apparente. — Extrêmes et inter- 
médiaires se propagent d'ailleurs également, et 
transmettent à leurs descendants leurs caractères 
distinctifs. — Considéré isolément, chacun d'eux 
peut être pris ajuste titre pour une espèce; le rap- 
prochement seul montre qu'il n'y a là que des races. 
Souvent aussi la distinction est difficile, et l'explora- 
teur le plus exercé en est réduit à une incertitude 
pénible. Ces faits, qui se multiplient chaque jour 
davantage à mesure que la science se complète et 
s'éclaire, à mesure que l'on connaît mieux un plus 
grand nombre de flores, ont fini par jeter les bota- 
nistes dans une véritable anxiété, dont M. le comte 
Jaubert s'est fait l'interprète dans une occasion so- 
lennelle ^ et que partagent tous ceux qui ont sérieu- 
sement étudié cette question. 

Citons ici quelques exemples ; je les emprunte à 
une note qu'a bien voulu me remettre mon confrère 
à l'Institut, mon collègue au Muséum, M. Decaisne. 
Depuis longtemps préoccupé de tout ce qui touche à 
la question de l'espèce, ayant fait lui-même et vu 

1 . A une des séances de rentrée de la Société de botanique. 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 81 

faire sous ses yeux de nombreuses expériences , ce 
savant a ici une double autorité. — Linné distinguait 
deux espèces de joubarde seulement; les botanistes 
en admettent aujourd'hui une trentaine; mais sont- 
elles toutes vraiment bonnes ? Il est bien permis d'en 
douter. — De Candolle a décrit sept espèces de ronces 
dans sa Flore française; M. Mùller en compte deux 
cent trente-six. Mais toutes ces formes cultivées au 
Muséum par M. Ducaisne, soumises ainsi à des con- 
ditions d'existence identiques et placées à côté les 
unes des autres , ont paru tellement se fondre 
l'une dans l'autre que l'esprit le plus clairvoyant ne 
saurait se reconnaître au milieu d'elles. — En pré- 
sence de ces faits , comment admettre avec les défen- 
seurs de l'invariabilité que les caractères spécifiques 
des végétaux sauvages sont restés constants depuis 
l'origine de «l'époque géologique actuelle? Comment 
surtout admettre une telle doctrine en présence des 
écrits de ces mêmes botanistes qui constatent l'exis- 
tence de variétés constantes en rapport avec l'habita- 
tion des végétaux , et nommées pour cette raison 
variétés alpines, variétés ombreuses? 

Mais, ajoutent les auteurs que nous combattons ici, 
les ditlérences qui séparent ces variétés ' sont peu 
considérables; elles ne portent guère que sur des 
particularités peu importantes, comme la taille, la 
couleur, etc. — Quand même il en serait ainsi, quand 
même ces différences seraient aussi insignifiantes 
qu'on veut bien le dire, qu'importe? Dès l'instant 



]. Il est presque inutile de faire observer qu'ici le mot variété 
est pris en réalité dans le sens de race. 



82 CHAPITRE VII. 

qu'elles sont devenues constantes et qu'elles se trans- 
mettent par voie d'hérédité , elles n'en constituent 
pas moins de véritables races. On en jugerait du 
moins ainsi dans l'industrie qui a le plus d'intérêt à 
étudier et à préciser ces questions. Pas un éleveur 
de bestiaux ne mettra en doute que deux familles de 
bœufs ou de moutons dont Tune serait constamment 
blanche ou petite, l'autre constamment noire ou 
grande , n'appartiennent à des races tranchées , et il 
est impossible de ne pas appliquer la même règle 
aux végétaux. Mais nous avons vu d'ailleurs que les 
modifications vont bien plus loin qu'on ne paraît 
vouloir l'admettre, qu'elles touchent aux caractères 
regardés comme spécifiques par les botanistes expé- 
rimentés. Le fait général, les faits particuliers que 
nous avons indiqués ne sauraient laisser de doute à 
cet égard. 

Ajoutons toutefois un exemple de plus, toujours 
en nous appuyant de l'autorité du savant que nous 
avons cité tout à l'heure. — Sans même s'être beau- 
coup occupés de botanique, la plupart de nos lecteurs 
connaissent certainement le plantain , cette plante si 
commune qui est devenue le type d'un genre qui 
porte son nom et d'une famille entière. Le nombre 
des espèces comprises dans ce genre n'était que de 
vingt au temps de Linné; il s'est depuis élevé au 
chiffre de cent quinze à cent trente, et une vingtaine 
de ces espèces sont rattachées par divers auteurs à la 
flore europjéenne. Or, M. Decaisne choisissant l'une de 
ces espèces acceptées comme iThs-honnes par tous les 
botanistes, a semé et cultivé au Muséum les graines 
qu'il avait recueillies dans la campagne. Bientôt il a 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 83 

retrouvé dans ses carrés au moins sept de ces formes 
regardées jusqu'à lui comme spécifiques. — Et qu'on 
ne dise pas qu'il s'agit ici de différences insigni- 
fiantes : presque toutes les parties de la plante varient 
au contraire de manière à expliquer, à excuser l'erreur 
de Linné et de ses successeurs. A ne parler que des 
feuilles, on les voit tantôt ovales et presque arrondies, 
tantôt assez longues pour former un fourrage estimé. 
Ici, elles sont disposées en rosettes de quelques centi- 
mètres de diamètre ; ailleurs, elles forment une touffe 
droite et fournie. La plante tout entière est tantôt 
lisse et sans poils , tantôt tellement velue qu'on a dé- 
signé une espèce par le nom bien significatif de 
plantain laineux. Enfin la racine est tantôt annuelle, 
c'est-à-dire que la plante naît, croît et meurt tout 
entière en une année, tantôt vivace , c'est-à-dire 
qu'après avoir passé l'hiver, elle reproduit au prin- 
temps des feuilles, des fleurs et des graines. Toutes 
ces formes transmettent à leurs descendants les ca- 
ractères qui les distinguent, mais seulement lors- 
qu'elles sont laissées là où elles ont pris naissance, ou 
placées dans les mêmes conditions d'existence, clans 
le même milieu. Transplantées ailleurs , placées dans 
des conditions d'existence nouvelles, elles engen- 
drent des fils qui cessent de leur ressembler et se 
rapprochent de plus en plus, dévoilant ainsi leur na- 
ture et forçant à les reconnaître pour de simples 
races ceux qui jusqu'ici les avaient regardés comme 
de véritables espèces. 

Malheureusement le procédé si concluant employé 
par M. Decaisne pour démontrer l'identité spécifique 
de ses plantains ne saurait constamment s'appliquer. 



84 CHAPITRE VII. 

On ne peut pas toujours se procurer les graines des 
plantes exotiques, et celles-ci se développeraient mal 
dans notre climat. Souvent aussi les races solidement 
fixées par une longue suite de générations conservent 
à des degrés divers les caractères qui les distinguent 
en dépit du changement de milieu. — Alors, pour 
distinguer les espèces des races, on compare entre 
eux des échantillons aussi nombreux que possible. 
Toutes les fois qu'entre deux formes, même très- 
différentes, on peut établir une série graduée d'indi- 
vidus passant de l'une à l'autre par nuances insen- 
sibles, toutes les fois surtout qu'on voit les caractères 
s'entre-croiser dans les termes de cette série, on peut 
assurer que les deux formes appartiennent à une 
même espèce. En effet, entre deux espèces, même 
extrêmement voisines, il n'y a jamais échange ou 
mélange des caractères propres à ciiacune d'elles. 
Ce fait se constate au contraire tous les jours entre 
les races d'une même espèce , et le moyen que je 
viens d'indiquer a souvent permis d'arriver à la 
vérité. 

L'existence de ces intermédiaires a été invoquée à 
l'appui de la doctrine qui nie les races sauvages : il 
est difficile de comprendre pourquoi. — Quelque 
nombreuse et nuancée que soit la série placée entre 
les deux extrêmes, elle ne fait pas disparaître les dif- 
férences qui distinguent ceux-ci, et ces différences 
étant héréditaires dans des végétaux que l'homme 
n'a jamais cultivés, il faut bien reconnaître que, sous 
l'empire des conditions naturelles, l'espèce peut va- 
rier et donner naissance à des races. 

L'histoire de la zoologie nous présente des faits 



RACES VEGETALES ET ANIMALES. 85 

entièrement semblables à ceux que nous avons ren- 
contrés en botanique. Li aussi, dans les groupes très- 
nombreux en espèces qui diffèrent peu l'un de l'autre, 
la distinction est parfois difficile. Là aussi des races, 
des variétés, ont souvent été prises pour des espèces 
distinctes ; mais là aussi , à mesure que les termes 
de comparaison se sont multipliés , on a pu établir 
les séries graduées dont je parlais tout à l'heure et 
ramener à leur souche commune tous ces représen- 
tants plus ou moins déviés du type primitif. 

Ce qui s'est passé dans l'étude des coquilles nous 
servira ici d'exemple. Cette brandie de la zoologie 
est une de celles qui comptent les plus nombreux 
adeptes. Elle se prête à l'établissement des collec- 
tions particulières, et il est peu d'amateurs qui, man- 
quant de termes suffisants de comparaison, ne croient 
posséder quelque coquille encore inédite, et ne la 
décrivent comme telle. Le nombre des espèces con- 
chyliologiques s'était ainsi multiplié au delà de toute 
raison, lorsque M.Valenciennes commença son grand 
travail de révision. Mettant à profit les richesses que 
le Muséum accumulait depuis longtemps avec une 
persévérance et un zèle auxquels on n'a pas toujours 
rendu justice , il réunit et groupa à côté les unes des 
autres toutes les coquilles séparées seulement par 
des nuances insignifiantes. Il forma ainsi un grand 
nombre de séries semblables à celles dont nous ve- 
nons de parler, et vit se fondre dans presque toutes 
une foule de formes décrites comme autant d'espèces 
distinctes, parfois comme des genres nouveaux, et 
qui se trouvèrent ainsi reléguées au rang des races 
ou des variétés. 



86 CHAPITRE VIL 

Il n'est pas de classe parmi les animaux qui ne 
présentât des exemples analogues, et les mammifères 
eux-mêmes, celui de tous les groupes peut-être où 
les caractères spéciliques sont le plus accusés , n'é- 
chappent point à cette loi. Là aussi il existe des races 
sauvages bien caractérisées. C'est un fait sur lequel 
M. Isidore Geoffroy a insisté dès 1848. — Cuvier lui- 
même l'avait reconnu pour le renard. Du nord de 
l'Europe jusqu'en Egypte, il avait trouvé sept ou 
,huit modifications de ce type, se reliant l'une à l'autre 
de manière à ne pouvoir être séparées , bien que les 
extrêmes fussent assez différents pour que, consi- 
dérés isolément, ils laissassent au^moins place à de sé- 
rieuses incertitudes. — Ici la série avait pu être com- 
plètement établie. Il n'en était pas encore de même 
pour le chacal. Entre celui de l'Inde et celui du Sé- 
négal, les différences sont très-marquées, et en con- 
séquence Frédéric Cuvier en avait fait deux espèces; 
mais depuis cette époque des intermédiaires ont été 
découverts, et M. Isidore Geoffroy n'a point hésité à 
les réunir, tout en faisant remarquer combien l'er- 
reur, d'ailleurs excusable, de son habile devancier 
venait confirmer les autres faits qui mettent hors de 
doute l'existence des races que nous appelons sau- 
vages ou naturelles. 

Nous reviendrons plus loin avec détail sur l'étendue 
et la valeur réelle des différences qui séparent cer- 
taines races; bornons-nous ici à constater qu'elles 
sont parfois considérables, et ajoutons une remarque 
importante. 

Les patries de deux races sauvages dissemblables 
au point d'avoir été considérées comme des espèces 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 87 

distinctes, sont d'ordinaire très -éloignées l'une de 
l'autre. Dans la même localité, dans des localités 
voisines, on ne rencontre le plus souvent que des 
variétés ou des races dont la grande ressemblance 
avec leur type spécifique ne laisse aucune place au 
doute. — Les modifications sérieuses dans l'espcce 
se rattachent donc à un éloignement considérable 
des localités. — Or, cet éloignement même entraîne 
des changements profonds dans le climat , la nature 
et les productions du sol, ou, en d'autres termes, 
dans les conditions d'existence , dans le milieu. Il 
serait difficile de voir une simple coïncidence entre 
le changement de ces conditions et la formation 
des races. Dès à présent donc, il serait permis d'af- 
firmer qu'il doit y avoir là des relations de cause à 
effet; mais ce résultat sera mis hors de doute dans 
la suite. 

IL Races domestiques ou artificielles. — Lorsqu'il 
s'agit des races domestiques, nous n'avons plus à 
en démontrer l'existence. Ici tout désaccord cesse 
entre les naturalistes; tous avouent que, sous l'in- 
fluence de l'homme, les plantes comme les animaux 
peuvent subir des altérations, des dégénérescences^ des 
modifications de toute sorte qui déguisent parfois si 
bien le type primitif, qu'il en devient méconnais- 
sable. Tous reconnaissent que ces modifications se 
transmettent par voie d'hérédité. — Mais comment 
l'homme parvient-il à acquérir cette influence, à 
exercer une action sur les animaux qui l'entourent? 
— Sans insister sur cette question , qui mérite d'être 
traitée avec quelque détail , il suffit de constater en 
passant que l'homme n'arrive jamais à ce résultat 



88 CIIAriTRE V]I. 

([u'en modifiant les conditions d'existence, et que 
par conséquent nous retrouvons encore ici les actions 
de milieu. Seulement, multipliées, variées, rendues 
plus énergiques par l'intervention de l'homme, elles 
produisent des effets plus nombreux et plus mar- 
qués. Ainsi s'expliquent la multitude de races déri- 
vées parfois d'une seule espèce domestique , et les 
différences profondes qui séparent les représentants 
de ces races. 

Citons quelques exemples entre mille, en com- 
mençant par les végétaux K — Personne n'ignore 
combien peu se ressemblent entre elles les différentes 
variétés de nos fruits. On estime à plus de cinquante 
pour les pèches, à plus de cent pour les prunes, à 
plusieurs centaines pour les pommes, les formes di- 
verses déjà obtenues, et chaque jour encore il s'en 
produit quelque nouvelle. — Duhamel portait à cent, 
vers le miheu du dernier siècle, le nombre des poires 
connues, et un des derniers catalogues de la Société 
d'agriculture de Londres élève ce chiffre à six cents. 
— Dans son Ampélographie , M. le comte Odart admet 
environ mille sortes de raisins. 

Il est vrai que toutes ces formes et sortes de fruits 
ne constituent pas autant de races; la plupart ne sont 
que des variétés multipliées par la greffe et les autres 
procédés généagénétiques en usage chez les cultiva- 
teurs. Toutefois, parmi nos arbres fruitiers eux- 
mêmes, et contrairement à une opinion assez géné- 

1. La plupart de ces détails relatifs aux végétaux cultivés sont 
empruntés à l'ouvrage de M. Godron sur l'espèce, ainsi qu'aux 
nrticles insérés par M. Duchartre dans le Dictionnaire universel 
dliisloirc naturelle. 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 89 

raie, il existe de véritables races. — Les passègres 
des Cévennes, les tullins du Dauphiné, nous fournis- 
sent l'exemple de pêches fort bonnes à manger, et 
qui se reproduisent par semis. — M. Sageret a mon- 
tré qu'il en était de même pour les prunes reine- 
Claude, perdrigon blanc, Sainte-Catherine, damas 
rouge, etc. — Le même expérimentateur a complè- 
tement éclioué avec les diverses poires qu'il a essayé 
de semer ; il n'a obtenu que des arbres qui avaient 
repris les caractères de l'espèce sauvage. En revan- 
che, il a eu par semis de véritable chasselas, et M. Vi- 
bert a confirmé ce résultat. Au reste, diverses obser- 
vations, dues à Roxas Clémente, avaient déjà montré 
qu'il existe de véritables races de vignes. Ce célèbre 
ampélographe espagnol a décrit entre autres ce qu'on 
appelle en Andalousie Yalfjaïda de San-Lucar. C'est 
un terrain, de deux lieues de long sur une demi-lieue 
de large, entièrement envahi par des vignes redeve- 
nues sauvages. Là, chaque cépage livré à lui-même, 
et se reproduisant spontanément par graine, n'en a 
pas moins conservé tous ses caractères. Clémente a 
conclu de ce fait que nos vignes remontent à plu- 
sieurs espèces distinctes; mais malgré les doutes qui 
peuvent encore exister sur ce point, la plupart des 
botanistes regardent tous nos cépages comme se rat- 
tachant à une espèce unique'. 

Si nos arbres fruitiers, nos arbustes d'agrément et 
les plantes vivaces qui ornent nos parterres ou enri- 
chissent nos potagers se prêtent à l'emploi de la 

l. Dans le rapport que nous avons déjà cité plusieurs fois, 
M. Chevreul déclare ne pouvoir encore se pronoiicer sur cette 
question. 



90 CHAPITRE VII. 

greffe, du marcottage, de la bouture, il n'en est pas 
de même des plantes annuelles. Avec celles-ci, on ne 
peut plus procéder que par semis. — Les variétés dis- 
paraissent donc cliaque année, et cependant nous 
pouvons constater ici encore qu'entre les mains de 
l'homme les formes de ces plantes se sont étrange- 
ment modifiées. Une même plante, le cynara cardun- 
culus, a donn^ naissance à nos cardons et à nos arti- 
chauts; d'une autre, du raphanus sativus, sont sorties 
toutes nos races si diverses de radis, de raves et de 
raiforts. Du brassica oleracea, ou chou sauvage de nos 
côtes, sont issues cinq grandes familles de choux, les 
choux cabus ou pommés, dont certaines races doivent 
à leur couleur le nom de choux rouges; les choux de 
Milan ou frisés, parmi lesquels se placent les choux 
de Bruxelles; les choux verts, dont une race, le chou 
cavalier, remarquable par ses dimensions et baptisé 
du nom de chou colossal, servit il y a peu d'années à 
exploiter la crédulité publique: les choux-raves dont 
la racine renflée est devenue comestible ; les choux- 
fleurs et les brocolis, dont on recherche au contraire 
les masses florales. A chacune de ces familles se rat- 
tachent un certain nombre de races principales, sub- 
divisées elles-mêmes en races secondaires toutes 
distinctes les unes des autres par quelque qualité 
spéciale, et ce n'est pas exagérer que de porter à une 
centaine le nombre de ces dérivés divers d'une seule 
espèce de chou. — Presque tous les légumes, et on 
sait combien le chiffre en est grand, nous fourniraient 
des faits analogues. 

Les espèces animales réduites à l'état domestique 
sont bien moins nombreuses que les espèces végé- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 91 

taies soumises à la culture. M. Isidore Geoffroy, ré- 
sumant dans son dernier ouvrage tous ses travaux 
antérieurs sur ce sujet, n'en compte que quarante- 
sept pour le monde entier, savoir • vingt et un mam- 
mifères, dix-sept oiseaux, deux poissons et sept 
insectes'. En revanche, ces espèces sont pour la 
question qui fait l'objet de nos études bien autre- 
ment intéressantes que les plantes. Ce ne sont plus 
seulement les lois générales communes aux êtres or- 
ganisés qui nous rattachent aux animaux ; nous te- 
nons à toutes les espèces animales par des fonctions 
essentiellement de même nature, et aux plus élevées 
par une communauté d'organes et une similitude 
d'actes physiologiques allant parfois jusqu'à l'iden- 
tité. Aussi entrerons-nous dans des détails plus cir- 
constanciés relativement à ces dernières, les seules 
que nous puissions examiner ici. Devant d'ailleurs 
nous appuyer fréquemment sur leur histoire, nous 
rechercherons avec soin jusqu'à quel point l'ensemble 
des races désignées par un nom spécifique commun 
remonte bien en réalité à une seule espèce. 

Laissant de côté les insectes et les poissons, arri- 
vons tout de suite à la classe des oiseaux. — Ici se 
présente tout d'abord une espèce peu importante par 
elle-même, mais fort intéressante, en ce que l'époque 
de sa domestication est très-récente, bien connue, et 

\. J'emprunterai beaucoup à ce travail, auquel le savoir général 
de l'auteur et les études spéciales faites par lui pendant de lon- 
gues années donnent une double autorité. Je dois surtout remar- 
quer dès à présent qu'à l'exception d'un renseignement emprunté 
à M. Darwin , toutes les citations de la Bible , des Védas, du Chou- 
King et du Zend-Avesta relatives à la domestication des animaux 
sont dues à M. Geoffrov. 



92 CHAPITRE VU. 

([lie nous pouvons ainsi mesurer l'étendue des varia- 
tions obtenues dans un espace de temps relativement 
très -court. Il s'agit du serin des Canaries. 

Ce « petit musicien de la chambre, » comme l'ap- 
pelle Buffon, a pénétré en Europe vers l'époque de 
la conquête des îles Fortunées par les Béthencourt, 
c'est-à-dire vers le milieu du quinzième siècle. Au 
seizième siècle, le commerce en importa de grandes 
quantités, comme il le fait aujourd'liui pour d'autres 
espèces. Bientôt cet oiseau s'acclimata dans l'Europe 
entière, se reproduisit et devint de plus en plus com- 
mun sans cesser d'être recherché. — Subissant ainsi 
l'action de milieux très-divers, le serin des Canaries 
ne tarda pas h varier. Buffon nous a donné une liste 
de vingt-neuf variétés et de huit races distinctes qui 
avaient reçu des noms spéciaux dès le commence- 
ment du dix-huitième siècle, et il ajoute que depuis 
il s'est formé plusieurs races nouvelles. Le nombre 
s'en est certainement accru. Les oiseaux de toutes ces 
races sont singulièrement différents de leurs frères 
encore sauvages. Ceux-ci sont d'un gris verdàtre avec 
des taches brunes. On sait combien peu ces caractères 
répondent à ceux de la plupart de nos canaris. Rap- 
pelons seulement que parmi ces derniers la taille a 
généralement grossi ; que le corps présente tantôt une 
teinte uniforme qui varie du jaune presque blanc au 
jonquille et à l'agate, tantôt des panachures plus ou 
moins foncées et allant parfois jusqu'au noir. Ajou- 
tons qu'on connaît des races huppées , d'autres dont 
les jambes se sont allongées, et que chacune d'elles, 
tout en conservant' au fond le chant primitif de l'es- 
pèce, y a joint des intonations, des reprises, des rou- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 93 

lades particulières. — Voilà les transformations que 
trois siècles de captivité ont suffi pour opérer chez ce 
petit oiseau, qui, amené chez nous pour satisfaire au 
caprice des grands, égayé aujourd'hui jusqu'à la plus 
humble mansarde. 

Le dindon, introduit en Europe à peu près en même 
temps que le serin des Canaries ; le canard qu'à l'é- 
poque de Columelle et de Yarron on était encore 
obligé d'emprisonner avec des filets étendus au-des- 
sus du bassin où on l'élevait; l'oie, qu'elle ait été do- 
mestiquée par les Grecs, comme le pense M. Isidore 
Geoffroy, ou par les Asiatiques, comme le présume 
M. Pictet, ne peuvent laisser aucun doute sur leur 
origine. — Quelque nombreuses et variées que soient 
les races qu'on en a déjà obtenues, personne n'a 
songé à faire intervenir plusieurs espèces dans leur 
formation. 

Ces races ne sont pas d'ailleurs aussi nombreuses 
qu'elles l'eussent été certainement sans une circon- 
stance dont il me semble qu'on n'a pas toujours tenu 
compte. Les trois espèces que nous venons de nom- 
mer sont essentiellement utiles. Le caprice et la 
mode les ont généralement négligées. Le dindon lui- 
même, importé d'abord comme oiseau d'ornement, 
est devenu très vite un simple oiseau de table^ un ani- 
mal de basse-cour. Dès lors on ne lui a plus demandé 
que de fournir de la viande, la plus abondante et la 
plus savoureuse possible. Nul amateur ne s'est in- 
quiété de conserver la splendeur sévère de son plu- 
mage originel ou d'en faire varier les teintes, et 
cependant quels changements, quelles variétés de 
couleur présentent déjà tous ces dindons, qui, dans 



94 CHAPITRE VIL 

les trois quarts de nos fermes, se mêlent à nos vieilles 
poules gauloises ! — C'est un des exemples qui mon- 
trent comment les races naissent à côté de l'homme 
sans qu'il s'en mêle pour ainsi dire et comme à son 
insu, par le fait seul des mille conditions diverses 
qu'il crée autour de lui. Il suffit pour faire compren- 
dre combien ces races devront se multiplier et se 
caractériser davantage lorsque interviendra une vo- 
lonté qui se donnera pour but de les modifier sans 
cesse et pour le plaisir de faire du nouveau ; com- 
bien aussi il deviendra plus difficile de remonter à la 
source première et de s'assurer de l'unité de l'espèqe 
au milieu de toutes ces formes dérivées, parfois très- 
disparates entre elles. — C'est précisément ce qui est 
arrivé pour les pigeons, et ce qui leur mérite de 
notre part une mention toute spéciale. 

Cette espèce est certainement une des plus ancien- 
nement domestiquées. Darwin cite à ce sujet les re- 
cherches de MM. lîirch et Lepsius, d'oii il résulte que 
les pigeons figuraient dans les repas des Égyptiens 
dès la cinquième et même la quatrième dynastie. — 
Élevés par les Grecs peut-être dès les temps de la 
guerre de Troie, ces oiseaux passèrent plus tard à 
Rome, et furent adoptés par la mode et le luxe. Au 
temps de Pline, on conservait la généalogie des pi- 
geons de Campanie comme nous le faisons pour nos 
chevaux pur sang. — Au seizième siècle, les Hollan- 
dais imitèrent les Romains, et à la même époque 
Akbar-Khan se délassait de ses conquêtes en réunis- 
sant dans de vastes volières plus de vingt mille pi- 
geons, en recherchant les variétés les plus rares, en 
s'elforçant de les multiplier par des croisements ré- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 95 

pétés. — De nos jours enfin, les pigeons sont restés 
en grande faveur auprès des amateurs. L'Angleterre 
surtout compte de nombreux pigeom-clubs , dont les 
membres n'épargnent ni soins ni dépenses pour éle- 
ver leurs oiseaux favoris. 

Dans des conditions pareilles, on comprend que 
l'espèce a dû subir des changements nombreux et 
profonds. Aussi Eulfon comptait-il seulement en Eu- 
rope onze grands groupes comprenant chacun un cer- 
tain nombre de races principales, sans parler des 
races secondaires et de moindre intérêt. Ces chiffres 
seraient aujourd'hui bien en arrière de la vérité, et 
c'est certainement par centaines qu'il faut compter 
les races de pigeons. Ici donc se présente avec tout 
son intérêt, avec toutes ses difficultés réelles, la ques- 
tion que nous posions tout à l'heure en termes géné- 
raux : — toutes ces races descendent-elles d'une 
seule et unique espèce? 

Buffon répondit d'abord affirmativement, et il re- 
garda le biset {columba livia) comme la souche com- 
mune de tous les pigeons domestiques. Plus tard, 
des considérations de diverse nature l'amenèrent à 
penser que le ramier {columba palumbus) et la tour- 
terelle d'Europe {columba turtur) pouvaient bien avoir 
été pour quelque chose dans la production de nos 
plus belles races. La plupart des naturalistes se rap- 
prochèrent de ces dernières idées de Buffon , et Cu- 
vier lui-même regarda comme possible que quelques 
espèces voisines du biset eussent contribué à la créa- 
tion de nos races domestiques. — Au reste, ni Cuvier 
ni Buffon n'invoquent un seul fait à l'appui de leur 
opinion. En les lisant, on voit qu'en présence de cette 



96 CHAPITRE VII. 

variété infinie de formes, ils sont étonnés, et qu'ils 
hésitent à les rattacher toutes à un type primitif uni- 
que : voilà tout. 

Mais M. Isidore Geoffroy a constaté un fait en op- 
position directe "avec la solution proposée par ses 
deux illustres devanciers. Il a fait observer que les 
descendants des races les plus modifiées présentent 
parfois en tout ou en partie, quelquefois d'une ma- 
nière complète, les caractères du biset, et jamais 
ceux d'une autre espèce. Il a conclu qu'il y a là une 
présomption en faveur de la communauté d'origine, 
tandis que rien ne milite en faveur d'une origine 
multiple. 

M. Darwin est allé plus loin. Amené par ses études 
générales à s'occuper spécialement du problème des 
pigeons, il a voulu le creuser à fond. Il s'est donc 
entouré de tous les documents recueillis avant lui; 
il s'est procuré toutes les races d'Europe et des 
colonies anglaises; il est entré en relations avec les 
principaux éleveurs de Londres, s'est affilié à deux 
clubs spéciaux, et s'est livré à de nombreuses expé- 
riences. Ce n'est qu'après avoir ainsi cherché la 
vérité par tous les moyens possibles qu'il a cru pou- 
voir conclure, et sa conclusion en faveur de l'unité 
de l'espèce est des plus affirmatives. — Pour lui, le 
biset est la souche unique de tous les pigeons do- 
mestiques. 

A l'appui de son opinion, Darwin invoque plu- 
sieurs ordres de considérations et de faits qui tous 
conduisent au même résultat. — Quelque grandes 
que soient les différences qui séparent les races ex- 
trêmes du biset, on peut toujours établir entre ces 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 97 

deux termes des séries graduées qui les relient inti- 
mement. Nulle part on ne rencontre ces caractères 
précis qui distinguent l'une de l'autre deux espèces, 
même très-voisines. — En croisant ensemble des in- 
dividus appartenant aux races les plus dissemblables, 
en détruisant pour ainsi dire les uns par les autres 
les caractères qui les distinguent, on obtient parfois 
dès la troisième génération des individus entièrement 
semblables au biset. Le type primitif se dévoile ainsi 
en quelque sorte de lui-même. — A vouloir expli- 
quer par la diversité des espèces originaires l'exis- 
tence de toutes les races de pigeons , il faudrait ad- 
mettre l'existence d'au moins sept ou huit espèces 
sauvages unissant à certains caractères propres au 
biset d'autres caractères entièrement étrangers à tous 
les columbides' observés jusqu'ici; il faudrait sup- 
poser que ces espèces sont toutes ou inconnues, quoi- 
que existant encore, ou entièrement éteintes, deux 
hypothèses également inadmissibles ; il faudrait sup- 
poser encore qu'une fois domestiquées , ces espèces 
sont incapables de retourner à l'état de liberté. Toutes 
ces suppositions sont en désaccord flagrant avec les 
faits connus, qui tous s'opposent à ce qu'on admette 
l'existence de pareilles espèces. — Enfin l'auteur tire 
une dernière preuve de l'unité d'origine pour toutes 
les races de pigeons de ce fait, que les plus éloignées 
peuvent se croiser entre elles et donner naissance à 
des métis indéfiniment féconds. Il y a là en effet une 
confirmation pleine et entière de la conclusion qui 

l.Nom commun à tous les oiseaux qui se rapprochent des 
pigeons. 

6 



98 CHAPITRE VIL 

ressort de ce qui précède, ainsi que le lecteur le com- 
prendra plus tard. 

Sans nous arrêter à quelques autres espèces d'oi- 
seaux dont l'histoire, moins complète que celle des 
précédentes, ne nous offrirait rien d'important, occu- 
pons-nous des mammifères, — Plus qu'aucun autre, 
ce groupe a de quoi nous intéresser. — C'est ici sui*- 
tout que se rencontrent les analogies organiques, les 
similitudes physiologiques que nous signalions plus 
haut. En outre, l'intellignce y est naturellement 
plus élevée. Développée et parfois transformée par 
l'action de l'homme, elle nous présentera des faits 
non moins importants que ceux qui résultent d'un 
examen purement physique, et non moins propres à 
caractériser des races. — C'est aussi chez les mammi- 
fères que nous trouverons les expériences les plus 
anciennes, les plus complètes que l'homme ait faites 
de son empire sur les animaux. 

Malheureusement de cette circonstance même ré- 
sultent des difficultés plus grandes dans la solution 
du problème qui nous préoccupe par-dessus tous les 
autres. Plus l'action de l'homme sur une espèce a été 
directe, générale et continue, plus les altérations ont 
été nombreuses et profondes, plus il est difficile aussi 
de remonter à la source originaire. Parfois même 
cette souche nous est encore inconnue. — Il en est 
ainsi pour le bœuf par exemple. Aucun animal n'a 
été plus anciennement l'aide et le compagnon de 
l'homme. — Les Aryas l'avaient avec eux au sortir 
de leur première patrie; en Chine, il apparaît dès 
les premiers âges comme animal de paix et de guerre ; 
le Zend-Avcsta en parle comme d'un animal sacré ; 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 99 

en Egypte, il figure sur les plus anciens monuments ; 
il a suivi l'homme à peu près partout où le sol a pu 
fournir à sa nourriture ; chemin faisant , il a produit 
une multitude de races dont un grand nombre ont 
été minutieusement décrites et figurées , et il nous 
reste cependant à apprendre ce qu'est le bœuf pri- 
mitif, et quelle est sa patrie ; nous en sommes même 
à nous demander s'il existe encore, ou s'il a disparu 
complètement de la surface du globe ^ 

Heureusement la science est plus avancée pour 
d'autres espèces tout aussi importantes pour nous. 
— Il n'existe , par exemple, aucun doute sur l'unité 
de l'espèce, ni sur l'origine de l'une. Le type sau- 
vage, l'onagre, se retrouve encore dans tout le sud- 
ouest de l'Asie et dans le nord-est de l'Afrique. 
Depuis le temps des premiers patriarches, il est 
domestique dans ces contrées, d'oii il s'est répandu 
dans le monde entier. Lui aussi a remarquablement 
changé dans ces migrations; mais ici, comme en 
tout , le pauvre âne a eu du malheur. — Ses races 
n'ont jamais trouvé d'historien. Çà et là les voya- 
geurs nous disent quelques mots des ânes mahrattes, 
dont ils comparent la taille à celle d'un chien de 
Terre-Neuve ; des grands ânes qu'on envoie d'Arabie 
en Perse, où ils sont considérés comme des mon- 



1. Buffon, Pallas quelques autres naturalistes avaient regardé 
l'aurochs comme pouvant être la souche de nos bœufs domesti- 
ques. L'inspection du squelette a dû faire renoncer à cette idée. 
Cuvier attribua ce rôle au bœuf des tourbières, espèce aujour- 
d'hui éteinte. Ce rapprochement a été abandonné même par Lau- 
rillard, l'élève si dévoué de Cuvier; mais nous ne connaissons 
encore aucune espèce sauvage qui puisse être regardée avec 
quelque prohabilité comme le bœuf domestique primitif. 



100 CHAPITRE VU. 

tiires de luxe , et qui trottent à l'amble assez vite 
pour tenir pied à un cheval au galop; mais ils sont 
toujours fort sobres de détails. — Nos races euro- 
péennes elles-mêmes sont à peine connues. Enfin, 
Buffon, qui s'est fait à si juste titre le défenseur de 
nos modestes grisons, ne dit rien de leurs grands 
frères du Poitou, et il a certainement fallu qu'on les 
appelât à la dernière exposition pour que la plupart 
de nos lecteurs se fissent une idée de leur haute 
taille, de leurs oreilles exagérées, de leur singulière 
toison. Toutefois il est facile de reconnaître que chez 
l'àne , comme chez les pigeons, les races passent in- 
sensiblement de l'une à l'autre , et que toutes abou- 
tissent , par la dégradation successive des caractères 
acquis, à la souche première , dont elles conservent 
d'ailleurs les traits principaux. 

Animal à la fois d'utilité et de luxe, le cheval est 
beaucoup mieux connu.— Son histoire primitive n'en 
a pas moins présenté des difficultés sérieuses. L'exis- 
tence des chevaux sauvages dans le centre de l'Asie 
n'a été mise hors de doute que dans ces derniers 
temps ; mais ce fait une fois démontré, presque tou- 
tes les difficultés ont disparu. Il explique, en effet, 
comment le cheval accompagnait les Aryas à l'époque 
où se composaient les hymnes du lUrj-Vcda; comment 
le Cliou-King parle de lui , mais comme d'un animal 
assez récemment importé ; comment il a pu n'être 
connu en Egypte que bien longtemps après l'âne. — 
D'autre part , la ressemblance des chevaux sauvages 
avec les tarpans ou chevaux redevenus libres en Asie, 
démontre l'identité d'origine. — A elle seule, cette 
circonstance répond aux théories émises assez ré- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 101 

cemment encore, et qui feraient remonter à six ou 
sept espèces primitives toutes nos races chevalines. 
Ces races passent d'ailleurs des unes aux autres par 
séries aussi graduées que celles des pigeons, et l'on 
sait qu'elles ne sont guère moins nombreuses. Il 
n'est peut-être pas de contrées qui n'en produise 
plusieurs, et, sans sortir de France, nous en comp- 
terions à peu près autant que nous avions autrefois 
de provinces. — Cependant, l'homme a demandé par- 
tout, et toujours à peu près la même chose au cheval ; 
il n'a guère vu en lui qu'un animal porteur ou traî- 
neur. En conséquence , il a cherché à développer la 
force musculaire , la durée , la légèreté et la sûreté 
des mouvements, il s'est aussi attaché à relever et à 
ennobhr les formes; mais c'est là tout. Si l'espèce a 
présenté des modifications sans rapports apparents 
avec le but que se proposait son maître, il faut bien 
voir dans les changements de cette nature autant de 
résultats de cette action involontaire dont nous par- 
lions plus haut, et que l'homme exerce sans le savoir 
sur les animaux qui l'entourent. 

Lorsqu'on veut se faire une idée complète de tout 
ce que l'homme peut exercer d'empire sur un être 
vivant, et comprendre jusqu'à quel point il peut 
transformer, pétrir et repétrir un organisme, c'est 
le chien qu'il faut étudier. — On peut dire de cette 
espèce que l'homme lui a tout demandé, et qu'elle 
lui a tout donné. Il a fait du chien une bête de somme, 
une bête de trait, de chasse, de garde, de guerre; 
il s'est adressé à l'intelligence , â l'instinct , comme 
au corps; l'être entier s'est plié à toutes les exi- 
gences; la mode, le caprice, s'en sont mêlés, et ils 



102 CHAPITRE Vil. 

ont été satisfaits aussi bien que les besoins réels, et 
cela de toute antiquité. La Bible et les Yédus, le Cliou- 
King et le Zend-Avesla parlent du chien; les plus 
anciens monuments de l'Egypte nous le montrent 
ayant déjà donné des races nombreuses, une entre 
autres à oreilles pendantes, signe indubitable d'une 
domestication déjà fort ancienne. Mais aussi quelle 
variété infinie , quels contrastes dans ces races ! Pla- 
cez à côté du grand chien des Philippines, dont la 
taille dépasse celle de toutes nos races européennes, 
le bichon que nos grand'mères cachaient dans leur 
manchon; à côté du lévrier aux jambes si longues, 
si grêles, qui force le lièvre à la course, le basset à 
jambes torses, si bienfait pour se glisser dans un 
terrier; à côté du chien turc, à la peau entièrement 
nue , le barbet qui semble porter une toison ; com- 
parez le chien des Pyrénées au bouledogue, le chien 
de Poméranie au griffon, le terre-neuve au chien 
courant, et vous n'aurez encore que des notions 
imparfaites sur ce monde de chiens qui embrasse les 
formes les plus différentes , les instincts les plus di- 
vers. — Et ce que nous en voyons n'est peut-être que 
la moindre partie de ce qui a existé. Les races ani- 
males s'éteignent avec le besoin ou le caprice qui 
leur a donné naissance , et à ce compte combien de 
formes de chien ont disparu sans doute depuis l'é- 
poque des Yédas! Pas n'est besoin de sortir de France, 
ni de remonter bien haut pour en citer des exem- 
ples. On ne trouverait probablement plus en Sain- 
tonge un seul de ces grands lévriers si recherchés au 
moyen âge pour la chasse aux bêtes fauves, et qu'on 
échangeait contre un cheval de bataille. Et qui pour- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 103 

rait dire ce qu'est devenue la race des carlins, de 
ces dogues en miniature que dans notre enfance nous 
avons vus chez tant de vieilles douairières ' ? 

Quoique assez nombreuses , les opinions émises 
pour expliquer la multiplicité des races de chiens 
peuvent se ramener à deux principales. — Pour quel- 
ques naturalistes, nos chiens domestiques descendent 
de plusieurs espèces distinctes. Pour la plupart, ils 
ne sont que des dérivés d'une seule espèce. Ces deux 
idées générales sont d'ailleurs traduites de bien des 
manières. 

Les partisans de la première veulent tantôt que les 
souches sauvages de nos chiens aient disparu, tantôt 
qu'on les retrouve à l'état sauvage. — Aux premiers, 
on répond que la paléontologie n'a jamais rencontré 
aucun fossile venant à l'appui de leur hypothèse; aux 
seconds, que trois ou quatre souches différentes n'ex- 
pliqueraient pas mieux la variété extrême des races 
que ne le fait une souche unique; que toutes celles 
qu'on a indiquées laisseraient en dehors précisément 
les races les plus exceptionnelles, les bassets, les 
bichons, etc., qui n'ont aucun analogue parmi les 
animaux sauvages. A tous on objecte avec raison que 
chez les chiens comme chez les pigeons « les modifi- 
cations les plus tranchées n'arrivent au dernier degré 
de développement que par des gradations insensibles ; 
qu'on les voit naître véritablement, et que dès lors 
il est impossible de supposer leur existence dans une 
espèce qui aurait existé antérieurement-. » 

1. Un de mes correspondants m'apprend que les carlins sont 
encore très-communs dans les îles Baléares. 

2. Frédéric Cuvier. On sait combien ce naturaliste était partisan 



104 CHAPITRE VII. 

Ce fait n'avait pas échappé à Buffon, et voilà com- 
ment il l'ut conduit à dresser le tableau généalogique 
des diverses races de chiens, en prenant pour point 
de départ le chien de berger. Frédéric Cuvier, à son 
tour, l'a mis hors de doute en soumettant à une com- 
paraison détaillée non plus seulement les caractères 
extérieurs et généraux des races canines, mais en- 
core les appareils sensitils et reproducteurs, le sque- 
lette lui-même, et surtout la tête, les membres et la 
queue. De cette étude il a conclu que, pour expliquer 
par la différence des origines l'existence de toutes 
nos races de chiens , il faudrait supposer au moins 
cinquante espèces-souches. Ajoutons que toutes ces 
espèces , dont on ne trouve nulle part la moindre 
trace, devraient joindre à des caractères zoologi- 
ques, à la fois très-différents et très-semblables, des 
instincts fondamentaux identiques, et nous croirons 
en avoir assez dit pour que le lecteur soit amené à 
conclure, avec Buffon, avec Linné, avec les deux 
Cuvier, avec M. Isidore Geoffroy, etc., que tous les 
chiens appartiennent à une espèce unique. 

Mais où chercher cette espèce? A-t-elle été domes- 
tiquée en entier, et ne peut-on nulle part en retrouver 
le type sauvage, comme le pensaient quelques-uns 
des naturalistes que je viens de citer, ou bien existe- 
t-elle encore à l'état de nature, et pouvons-nous la 
déterminer? — De ces deux opinions, la première 
ne peut guère être soutenue malgré l'autorité des 
hommes illustres qui l'ont professée. En effet, par- 



ile la fixité des espèces. Un témoignage aussi formel de sa part 
n'en a donc que plus de poids. 



RACKS VÉGÉTALES ET ANIMALES. 105 

tout OÙ les conditions géni'ralcs s'y prêtent, nous 
voyons des chiens quitter l'homme et reprendre leur 
liberté ; les chiens redevenus sauvages pullulent en 
Amérique depuis la conquête, et on peut dire qu'ils 
ont ajouté un animal féroce de plus à ceux que pro- 
duisait le nouveau continent. — Comment croire, en 
présence de ce fait , que , l'espèce étant tout entière 
sauvage à un moment donné, l'homme serait par- 
venu à la confisquer absolument à son profit? Évi- 
demment il faut en venir à admettre que le chien 
primitif vit encore sous sa forme première. Il ne 
s'agit que de savoir le reconnaître. 

Quelques hommes d'un vrai mérite, adoptant une 
opinion fort ancienne, ont cru le trouver dans le 
loup ; mais cette manière de voir a été abandonnée 
par suite d'une étude plus sérieuse, et de plus en 
plus on se rallie à celle qu'a professée le premier 
Guldenstàdt, qui, dès 1776, avait publié un mémoire 
approfondi sur cette question. Ce naturaliste voya- 
geur avait vu de près en Asie les chiens et les cha- 
cals; il avait été frappé de leurs ressemblances nom- 
breuses, et il avait conclu à l'identité de l'espèce. 
Les observations de Pallas , d'Ehrenberg , d'Em- 
prich, etc., ont toutes corroboré celte conclusion, 
que nous n'hésitons point à adopter. Pour motiver 
notre choix, nous ne pouvons mieux faire que de 
reproduire textuellement le passage où M. Isidore 
Geoffroy a résumé les raisons qui militent en faveur 
de cette solution d'un problème qui a occupé presque 
tous les naturalistes. « Le chien a la même organisa- 
tion anatomique que le chacal, sans qu'une seule 
différence constante puisse être aperçue. Il en repro- 



106 CHAPITRE VII. 

duit parfois exactement les formes extérieures, le 
système de coloration , et jusqu'aux teintes elles- 
mêmes. Sur plusieurs points de l'Asie, de l'Europe 
orientale et de l'Afrique , on trouve en même temps 
à l'état libre des chacals, et à l'état domestique'des 
chiens qui leur sont très-semblables, si semblables, 
qu'on ne saurait méconnaître ici, disent les voya- 
geurs, les ascendants et les descendants encore réunis 
dans les mêmes Heux, et pour ainsi dire les rejetons 
encore implantés dans la souche commune. » 

On a fait à la doctrine de Guldenstàdt diverses ob- 
jections. M. Isidore Geoffroy a successivement réfuté 
la plupart d'entre elles, non par des raisonnements, 
mais par des faits presque tous recueillis à la ména- 
gerie du Muséum. — Notre savant confrère a re- 
trouvé chez les chiens nourris de viande l'odeur 
caractéristique des chacals. — Il a montré que, con- 
trairement à l'opinion reçue , le temps de la gesta- 
tion chez le chacal était exactement le même que 
chez le chien. — Il a entendu et fait entendre à ses 
auditeurs l'aboiement des chacals de la ménagerie, 
et constaté qu'il reproduisait exactement celui des 
chiens placés dans le voisinage, tandis que le loup, 
malgré des efforts évidents pour en faire autant, ne 
peut y parvenir. Il a ainsi complété les renseigne- 
ments déjà dus à Pallas , et d'où il résulte que le cha- 
cal a toutes les autres voix du cJiien. — Enfin le même 
naturaliste a pu constater par lui-même un fait rap- 
porté par plusieurs voyageurs : il a vu à Grenoble 
un chien, comme tout le monde l'appelait, qui n'était 
qu'un chacal d'Alger. Ce chacal était « doux et affec- 
tueux avec son maître, familier avec tous, jouissant 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 107 

de la plus complète liberté , et en usant pour aller 
jouer avec les autres chiens dans les rues et sur les 
places de la ville. » Cette observation , en répondant 
à ceux qui veulent voir dans le chacal un animal trop 
foncièrement sauvage pour être jamais livré à lui- 
même, bien qu'apprivoisé, complète la démonstra- 
tion. Elle atteste la ressemblance parfaite de nos 
chiens avec le chacal , puisque hommes et bêtes s'y 
laissaient prendre ; elle confirme ce que Pallas avait 
dit de cet animal, qu'il dépeint comme naturellement 
ami de l'homme; elle nous fait comprendre combien 
une domestication de quarante ou cinquante siècles 
a dû avoir de prise sur une espèce qui, du premier 
coup, est capable de donner de pareils résultats. 

Ces quelques exemples suffiront pour montrer que 
l'étude approfondie de nos races domestiques conduit 
toujours, et de plus en plus, à rattacher à une même 
espèce toutes celles qui portent le même nom, quel- 
que différentes qu'elles soient. La théorie de la for- 
mation de ces races par le concours de plusieurs 
espèces devient de moins en moins soutenable, même 
pour celles dont la souche première nous est encore 
inconnue. En effet, elle échouera toujours contre 
cette simple observation que nous avons faite pour 
un cas particulier, mais qui s'applique d'une manière 
générale, et dont on n'a pas tenu un compte suf- 
fisant; à savoir : — que nos races les plus remar- 
quables n'ont de représentants ni dans les espèces 
vivantes ni dans les espèces fossiles. 

En effet, nous avons produit des bœufs, des mou- 
tons, des chèvres sans cornes. Or, toutes les espèces 
sauvages, non-seulement des genres que je viens de 



108 CHAPITRE VII. 

nommer, mais encore de tous les genres voisins, ont 
eu et ont encore des cornes. — Nous avons produit 
des béliers à trois, quatre et même à cinq cornes. Or, 
tous les moutons sauvages , vivants et fossiles , n'ont 
que deux cornes. — Dans ces deux cas , le concours 
de toutes les espèces sur lesquelles la science a re- 
cueilli des renseignements quelconques ne saurait 
expliquer l'apparition de caractères dont il faut bien 
dès lors attribuer le développement à l'influence hu- 
maine. Or, si cette influence a pu produire le plus, 
comment lui refuser le pouvoir de faire k moins? 
Elle explique à elle seule des écarts assez grands pour 
éloigner certaines races de toutes les espèces connues 
et en faire des êtres exceptionnels. Comment refuser 
de voir en elle la cause de modifications bien moin- 
dres, et d'où résultent des ressemblances variables 
avec quelques-unes de ces espèces? On le peut d'au- 
tant moins que ce refus ne peut être motivé sur au- 
cun fait, sur aucune expérience, et que, pour le 
maintenir, il faut repousser toutes les analogies ti- 
rées de l'histoire des races dont la souche première 
a été découverte, ou n'a jamais été oubliée. 

On le voit, tout dans l'étude des races domestiques 
conduit à la doctrine de l'unité d'origine, de l'unité 
d'espèce. Toutefois nous n'exagérons rien, nous ne 
prétendons pas que jamais il n'y ait eu de croisement 
d'une espèce à l'autre, que jamais par exemple chez 
nos chiens domestiques le sang primitif du chacal 
n'ait reçu quelques gouttes d'un sang étranger, soit du 
loup, soit peut-tire de quelque autre espèce voisine; 
mais il y a très-loin de ces unions accidentelles et de 
leurs résultats à un véritable milange des espèces, à 



RACES VÉGÉTALES ET ANLMALES. 109 

la formation de races hybrides. Xu reste, cette ques- 
tion capitale sera traitée plus tard avec tous les dé- 
veloppements qu'elle mérite. Nos lecteurs verront 
alors combien on a généralisé à tort quelques faits 
isolés, combien surtout on en a exagéré les consé- 
quences. 

III. Races libres ou marronnes. — Après avoir par- 
couru l'histoire des races sauvages et domestiques, 
il nous reste à dire quelques mots de celles qui se 
sont formées sous l'empire successif de la servitude 
d'abord, puis d'une liberté reconquise. Malheureu- 
sement ces races ont été fort peu étudiées. On n'a 
que bien rarement fait des expériences, car l'homme 
ne se prive pas volontairement des serviteurs qu'il 
s'est acquis, et lorsque le hasard ou des circonstances 
particulières ont rendu à l'état de nature ses plantes 
cultivées, ses animaux domestiqués, il ne s'est guère 
inquiété de ce qu'ils devenaient. Aussi manquons- 
nous en général de détails précis sur les caractères 
qui distinguent les races libres de leur souche encore 
asservie. 

Toutefois du peu qui a été recueilli sur ce sujet 
ressort un fait général important. — Toute race vé- 
gétale ou animale qui échappe à la culture, à la do- 
mesticité, perd un certain nombre des caractères 
qu'elle leur devait et se rapproche du type sauvage. 
— Abandonnée à elle-même dans un terrain inculte, 
la carotte de nos potagers reprend au bout de quel- 
ques générations la racine grêle, sèche et fibreuse 
des individus sauvages. — Placé dans les mêmes con- 
ditions, le navet se conduit de même et reproduit la 
racine de la navette , qui n'est qu'une race diflérente 

7 



110 CHAPITRE VIL 

de la même espèce. — Redevenus sauvages, nos ar- 
bustes, nos plantes à fleurs doubles, ne produisent 
plus que des fleurs simples : les fruits de nos meil- 
leurs fruitiers perdent leurs qualités, et le pommier, 
le poirier surtout, retrouvent leurs piquants. — De 
même les descendants des pigeons qui ont abandonné 
nos colombiers pour aller nicher comme leurs an- 
cêtres dans les rochers, reprennent bien vite les ca- 
ractères du biset. — Les chevaux libres des pampas 
d'Amérique comme ceux des steppes de la Sibérie ont 
perdu en partie les belles formes que l'homme leur 
avait données. La taille a diminué, les jambes et la 
tête ont grossi, les oreilles se sont allongées et reje- 
tées en arrière, le poil est devenu grossier, les teintes 
du pelage se sont en partie uniformisées, et les robes 
les plus tranchées, telles que les noires et les pies, 
ont entièrement disparu. 

Ces faits, mille fois constatés, ont donné lieu à l'opi- 
nion assez généralement accréditée que les races 
libres reproduisaient le type sauvage. — C'est là une 
exagération. — Dans bien des cas au moins, sinon 
toujours, elles ne font que s'en rapprocher. Ainsi le 
fruit du pêcher, qui pousse librement au milieu de 
nos Cévennes, a certainement perdu une partie des 
qualités de nos excellentes pêches de jardin : il a 
diminué de volume, sa chair s'est modifiée et n'a plus 
le même parfum. Mais il est encore plus gros que le 
fruit primitif, il est resté juteux, frais, acidulé, au 
lieu de redevenir sec et acerbe comme celui-ci. Ces 
pêches libres reproduisent d'ailleurs les caractères 
de deux des races principales appartenant à nos ver- 
gers. Il en est dont la chair se détache du noyau, 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 111 

d'autres dont la chair est adhérente. En échappant à 
la culture, en retombant sous l'empire des conditions 
naturelles, Tune des deux au moins a conservé un des 
caractères qu'elle avait acquise — On constate d'ail- 
leurs des faits analogues chez les animaux. Le chien 
marron d'Asie est très-voisin du chacal ; celui de la 
Nouvelle-Hollande ressemble au dingo^ Dans l'Amé- 
rique méridionale, on reconnaît encore au milieu des 
bandes de chiens sauvages, et malgré une certaine 
communauté de caractères qu'ils doivent à un genre 
de vie identique, les races qui leur ont donné nais- 
sance ^ 

n n'est pas inutile, pour la question qui nous 
occupe en ce moment, d'insister quelque peu sur 
l'histoire du sanglier, source commune de tous nos 
cochons. — Le sanglier est commun à l'Europe et à 
l'Asie, Il présente quelques races naturelles, mais 
Blainville lui-même n'a pas hésité à les regarder 
comme ne formant qu'une seule espèce. Domes- 
tiqué de temps immémorial, il a donné naissance à 
une foule de races souvent très-différentes les unes 



1. Ce fait me semble de nature à expliquer celui qu'a signalé 
Van Mons. Ce célèbre pomologiste assure avoir retrouvé dans les 
Ardennes, vivant à l'état sauvage et produisant des fruits très- 
dégénérés, les représentants de toutes les variétés principales de 
poires cultivées en Belgique. Il voit dans ces individus la souche 
première de nos poires comestibles. Il me paraîtrait plus ration- 
nel de les considérer comme les descendants de celles-ci. En tout 
cas, si l'on peut conserver des doutes pour un arbre fruitier 
dont le type sauvage croît dans nos forêts, il ne saurait en être 
de même pour un arbre acclimaté comme le pêcher. 

2. On a donné le nom de Dingo au chien de la Nouvelle-Hol- 
lande que Frédéric Cuvier place dans son groupe des mâtins. 

3. Ce fait important a été communiqué à la Société d'Anthropo- 
logie de Paris , par M. Martin de Moussy. 



112 CHAPITRE VIL 

des autres. Le pelage entre autres a varié du noir au 
blanc, et les races entièrement noires sont assez 
communes, tandis que la couleur primitive est le gris 
noirâtre. 

Transporté dans toute l'Amérique, le cochon, 
comme le chien, a donné naissance à des races mar- 
ronnes. Ces races ont été observées dans les îles 
du golfe du Mexique par le père Labat, en Colombie 
par M. Roulin. Ces deux observateurs s'accordent à 
dire que dans les deux localités la tête, plus grosse, 
s'est élargie et relevée par le haut, que les oreilles 
se sont redressées, les défenses allongées. En même 
temps la couleur est devenue uniforme. Par tous ces 
caractères, les cochons marrons se sont rapprochés 
du sanglier; mais dans les deux contrées dont il 
s'agit le pelage s'est montré entièrement noir, carac- 
tère qu'on ne rencontre nulle part dans l'espèce sau- 
vage. Bien plus, dans les Paramos, à une hauteur de 
deux mille cinq cents mètres, M. Roulin a vu les co- 
chons libres se couvrir d'un poil épais, crépu, et 
d'une sorte de laine. Redevenus à certains égards 
semblables aux sangliers de l'ancien continent, ces 
cochons ont donc conservé certains traits des co- 
chons domestiques ou acquis quelque caractère nou- 
veau imposé par les conditions dans lesquelles ils 
avaient à vivre. 

En réunissant toutes les données acquises sur les 
races marronnes, nous en arrivons ainsi à les regar- 
der comme le produit de trois facteurs, qui sont: 1" la 
nature propre du végétal ou de l'animal, d'où résul- 
tent les caractères particuliers à l'espèce primitive ; 
2° l'état où elles ont été amenées par la domestica- 



RACES VÉGÉTALES ET ANIMALES. 113 

tion, c'est-à-dire par l'influence d'un milieu dont 
l'homme détermine volontairement ou involontai- 
rement les conditions ; 3» l'influence exercée par le 
milieu nouveau où les races domestiques se sont pla- 
cées en échappant à l'empire de l'homme. — Au fond, 
le milieu se montre toujours^ comme la cause de 
toutes les modifications. Cette conséquence, qui dé- 
coule de tout ce que nous avons vu jusqu'ici, ressor- 
tira bien davantage encore dans le cours de ces 
études. 



"êp» 



VIII 



Application à l'iiistoire de l'homme. — Passages gradués 
d'une race à l'autre. 



Faisons maintenant à l'histoire de l'iiomme une 
première application de ce qui précède. 

On a vu, chez nos animaux domestiques, les races 
les plus diverses ramenées à un type spécifique uni- 
que, et cela même pour le pigeon et le chien, par des 
hommes dont les doctrines générales s'accordaient 
d'ailleurs bien peu. Parmi les raisons qui les déter- 
minent, nous avons constamment trouvé celle-ci : — 
entre les formes les plus éloignées, il règne des séries 
graduées ininterrompues qui les relient intimement 
et s'opposent à ce qu'on les sépare. — Eh bien! quelle 
espèce animale présente dans ses races ce caractère 
au même degré que l'homme? Aucune bien certai- 
nement. C'est là une vérité inniable et dont sera vite 
convaincu quiconque entrera quelque peu dans les 
détails de l'étude des groupes humains. Même ù ne 
procéder qu'à grands traits, à ne comparer que les 



CHAPITRE VIII. — RACES HUMAINES. 115 

deux extrêmes les plus éloignés, l'homme noir et 
l'homme blanc, et sans sortir de l'Afrique, le fait est 
facile à vérifier. 

Nous savons aujourd'hui, nous apprenons chaque 
jour davantage que tous les nègres ne ressemblent 
pas aux populations du golfe de Guinée, si longtemps 
considérées comme représentant la race entière. A 
peine a-t-on franchi la zone littorale de la côte des Es- 
claves qu'on découvre des hommes à cheveux laineux, 
à peau noire, mais dont le type commence à s'éloigner 
de celui du Guinéen. Là les traits deviennent parfois 
complètement européens. — C'est au type grec que 
Bodwich compare ceux des nobles Ashantis. — Les 
jeunes princes dahomans que nous avons vus en Eu- 
rope avaient encore les lèvres un peu grosses et sail- 
lantes, mais par la hauteur et le développement du 
front, par la forme du nez, ils ne le cédaient à aucun 
Européen de la plus pure race. — Au Congo à l'ouest, 
sur toute la côte de Mozambique à l'est, nous voyons 
les populations se rapprocher par les traits de nos 
populations- d'Europe, au point que la nature des 
cheveux et la couleur du teint peuvent seules empê- 
cher toute méprise. Ce dernier caractère s'affaiblit 
souvent sur les rives du Zambèze, au cœur de l'Afri- 
que centrale. Là Livingstone a trouvé des populations 
dont le teint varie du brun foncé à l'olivâtre. Le 
même voyageur ajoute : « Bien que ces hommes aient 
les lèvres épaisses et le nez épaté, la physionomie 
nègre ne se rencontre parmi eux que chez les êtres 
les plus dégradés. » Plus au sud se présentent toutes 
ces populations mêlées qui conduisent, toujours in- 
sensiblement, du nègre, soit aux Hottentots vers le 



116 CHAPITRE VIII. 

Cap, soit aux blancs dans la Cafrerie. Et si nous tra- 
versons l'étroit canal de Mozambique, nous verrons 
ce même type nègre passer au Polynésien et au 
Malais. 

A'oilà quelques-uns des faits que présente l'Afrique 
méridionale, c'est-à-dire la contrée où la race nègre, 
enserrée entre les deux océans, livrée à elle-même 
aussi entièrement que possible, soumise à des in- 
fluences assez constantes, est restée le plus à l'état 
stationnaire et a dû le moins varier. Si nous remon- 
tons au nord d'une ligne sinueuse s'étendant à peu 
près de l'embouchure du Sénégal au lac Tchad et 
de celui-ci au point de la côte de Zanguebar coupé 
par l'équateur, les faits deviennent bien autrement 
frappants. — Les races soudaniennes nous montrent 
une variété infinie. Les traits se rapprochent parfois 
presque complètement des nôtres, et cela dès le 
Ilaoussa ; la couleur passe du noir au noirâtre, au 
cuivré, au basané, au café au lait clair; les cheveux 
de laineux deviennent crépus ou simplement frisés 
et même plats. Enfin de gradations en gradations, de 
nuances en nuances, on arrive du nègre à l'Arabe ou 
au Berbère, sans qu'il soit vraiment possible de pré- 
ciser où l'un des types finit, où l'autre type com- 
mence. — En Abyssinie, la confusion des caractères 
est telle que ce ne sont plus ni les cheveux ni la cou- 
leur qui caractérisent le nègre? mais bien la saillie du 
talon^ — Ce dernier caractère du moins est-il exclu- 
sivement propre au nègre? Non; nous le retrouvons 

1. Je tiens ce renseignement de notre célèbre voyageur M. d'Ab- 
badie. Chez les nègres, le talon est en effet plus saillant qu'il ne 
l'est d'ordinaire cbez le blanc , ce qui tient à la longueur plus 



RACES HUMAINES. 117 

dans d'autres races qui, pour être également afri- 
caines, n'en sont pas moins au nombre des mieux 
caractérisées, dans les races boschismane et hot- 
tentote. 

Le spectacle que nous présente l'Afrique se repro- 
duit partout. La plus grande difficulté n'est pas en 
anthropologie de trouver des populations intermé- 
diaires présentant un mélange de caractères, mais 
bien de déterminer des groupes qui puissent être re- 
gardés comme de race pure. — Puen de pareil ne se 
présente à l'homme qui étudie les espèces. — Celui 
qui cherche à distinguer les races d'une même espèce 
éprouve au contraire à chaque instant le même 
embarras. Le zootechniste se trouve à chaque pas en 
présence de groupes souvent nombreux, et dans 
lesquels la confusion des caractères est portée au 
point qu'on ne sait plus à quelle race les rattacher. 
C'est précisément ce qui arrive à l'anthropologiste 
dès que, quittant les grandes divisions, il veut des- 
cendre au détail des races humaines. A eux seuls, le 
mélange, l'entrecroisement des caractères qui exis- 
tent entre les groupes d'hommes, nous autoriseraient 
à regarder ces groupes comme autant de races issues 
d'une seule espèce. 

Toutefois le lecteur ne peut encore comprendre 
toute la portée de ce grand fait. Pour l'apprécier à sa 
juste valeur, il faut avoir étudié les lois du croise- 
ment et s'être rendu compte des différences qui dis- 
tingent Vhybridité du métissage. Nous ne le présente- 
grande du calcanéum; mais on peut s'assurer, sur les squelettes 
que possède le Muséum , que ce caractère leur est commun avec 
les Houzouanas. 



118 CHAPITRE Vin. — RACES HUMAINES. 

rons donc ici que comme établissant, en faveur de 
la doctrine de l'unité , une présomption favorable 
fondée sur la manière dont procèdent les naturalistes 
quand il s'agit d'une plante ou d'un animal. 



"ê^ 



IX 



Nature des variations dans les races animales et végétales. 
Application aux difTérences qui distinguent les races humaines. 



On a vu que l'espèce, telle qu'elle est comprise par 
les naturalistes, repose sur deux ordres de faits, et 
répond à deux idées très-distinctes : ressemblance et 
filiation. De ces deux idées, la première est celle 
qui nécessairement exerce le plus d'influence sur les 
jugements que nous pouvons tous être appelés à 
porter à l'improviste. Cette considération bien simple 
explique pourquoi l'on a généralement une certaine 
tendance à admettre la pluralité des espèces humaines 
de préférence à l'unité. 

Il est en effet impossible de ne pas être frappé des 
différences de toute sorte qui existent d'un groupe 
humain à l'autre. Celui qui n'a pas sérieusement 
étudié la question est presque inévitablement en- 
traîné à voir dans le nègre et le blanc les représen- 
tants de deux types originairement distincts. Bien- 
tôt il s'ingénie à trouver les moyens de confirmer 



120 CHAPITRE IX. 

un jugement porté pour ainsi dire à première vue, 
et il arrive ainsi de la meilleure foi du monde à 
s'exagérer la valeur de modifications que rien ne l'a 
préparé à apprécier avec justesse. 

Mais, quelque importance qu'on attribue aux ca- 
ractères différentiels dont il s'agit , peut-on y trouver 
un argument en faveur des doctrines polygénistes ? 
— Pour avoir le droit d'en tirer cette conséquence, il 
faudrait d'abord prouver que les variations indiquées 
par ces caractères sont en dehors de celles dont l'es- 
pèce est susceptible, et qu'il est dès lors nécessaire, 
pour les expliquer, de recourir à l'existence de plu- 
sieurs types spécifiques. Si au contraire il est dé- 
montré qu'on observe enlix races de même espèce des 
variations aussi grandes, plus grandes même, n'est-il 
pas évident que l'argumentation des polygénistes 
fondée sur des considérations de cet ordre n'a plus 
de base? 

Or, quiconque jugera d'après ce qui se voit chez 
les animaux et les végétaux, reconnaîtra sans peine 
qu'il en est bien ainsi. Déjà les faits cités dans nos 
précédentes études ont dû faire comprendre que les 
modifications sont souvent très-diverses et très-con- 
sidérables dans les représentants d'une même es- 
pèce; mais cette idée a besoin d'être précisée. Pour 
cela, nous allons tâcher d'apprécier rigoureusement 
ce que sont ces modifications au point de vue de la 
nature et de Vétendae. Nous appliquerons ensuite à 
l'homme les résultats de cet examen, et le lecteur 
verra que nous n'exagérons rien en disant que les 
différences existant entre les groupes humains s'ex- 
pliquent conformément à toutes les lois de la science 



NATURE DES VARIATIONS. 121 

en les considérant comme de simples caractères de 
raccK 

Occupons-nous d'abord des végétaux, — Chez eux 
comme chez les animaux, on ne conçoit pas qu'un 
organe puisse changer de forme , qu'une fonction 
puisse se modifier, sans que le jeu primitif des forces 
créatrices ait été préalablement altéré d'une manière 
ou d'une autre ; mais cette altération intime peut 
néanmoins se traduire par des phénomènes d'une 
physionomie assez variée, et qui se rattachent plus 
particulièrement tantôt àl'anatomie, tantôt à la phy- 
siologie. 

Les variations qui rentrent dans la première de ces 
deux catégories peuvent atteindre les formes exté- 
rieures, les organes les plus superficiels; elles sont 
alors aisées à constater. — Un arbre nain, un ajonc 
qui perd ses piquants, un rosier sans épines ou dont 



1. En 185G, M. Isidore Geoffroy ouvrit son cours à la Sorbonne 
par un certain nombre de leçons sur l'homme et les races hu- 
maines, en même temps que je traitais le même sujet au Mu- 
séum. Sans nous être donné le mot , nous nous sommes rencontrés 
sur l'appréciation générale des difl'erences que présente l'étendue 
des limites de v.:riation dans l'homme et les animaux. Je suis 
heureux de constater une fois de plus cet accord obtenu à la suite 
d'études qui, ayant porté sur des parties très-difTérentes du règne 
animal, n'en préparaient pas moins des conclusions semblables 
dans un grand nombre des questions qui intéressent l'histoire de 
l'homme. Je .saisirai cette occasion pour rappeler que M. Geoffroy 
avait traité le même sujet dès 1854, et certainement dans le 
même esprit. Les leçons de 1836 ont seules été imprimées en ex- 
trait [leçons faites à la Faculté des sciences par M. Isidore Geof- 
froy Saint-Hilaire, recueillies et rédigées par M. Camille Del- 
vaille) ; mais je n'en dois pas moins déclarer que, sur les points 
où nous pouvons nous rencontrer, la p iorité est incontestable- 
ment acquise à mon savant confrère et collègue, car un cours est 
aussi une publication. 



122 CHAPITRE IX. 

les rameaux se couvrent de poils simulant une espèce 
de mousse, une fleur simple d'ordinaire, et que l'art 
a su rendre double, attirent vite l'attention. Mais 
parfois il faut aller au delà de l'écorce et pénétrer à 
l'intérieur pour reconnaître certains changements 
anatoraiques. La poire de nos vergers , la carotte de 
nos plates-bandes, n'ont pas seulement atteint une 
énorme grosseur : la chair de ce fruit, de cette ra- 
cine, s'est en outre modifiée; elle a acquis des qua- 
lités nouvelles par la multiplication de certains tissus 
élémentaires, la réduction de certains autres, la mo- 
dification de presque tous. — Les changements anato- 
miques peuvent donc atteindre les organes, les tissus 
les plus profonds, aussi bien que les plus superficiels. 

Les variations essentiellement physiologiques des 
espèces végétales sont peut-être plus importantes 
encore que les précédentes, parce qu'on en constate 
de toutes semblables chez les animaux. Bornons- 
nous cependant ù citer quelques faits relatifs à la 
rapidité du développement et au plus ou moins d'ac- 
tivité des fonctions de reproduction. 

Parmi nos végétaux cultivés , l'activité vitale pré- 
sente parfois , d'une race à l'autre , de très-grandes 
différences. Nos céréales fournissent ici un exemple 
frappant. — En moyenne, le développement complet 
des blés d'automne, des semailles à la moisson, de- 
mande trois cents jours, celui des blés de printemps 
cent cinquante jours, celui des blés de mai cent jours 
seulement, et ces derniers, en Egypte, au Bengale, 
donnent deux récoltes par année sur le même champ. 
Ainsi la rapidité du développement varie ici du 
simple au triple. 



NATURE DES VARIATIONS. 123 

Cette aptitude à un développement rapide chez 
certaines races est parfois la condition indispen- 
sable de l'existence d'une espèce dans un lieu déter- 
miné. — L'orge pamelle de nos zones tempérées se 
sème en mars, et se récolte en août; elle met ainsi 
cinq mois à germer, à croître, à mûrir. En Finlande 
et en Laponie , les dernières et les premières gelées 
ne laissent h la même plante que deux mois pour 
parcourir toutes les phases de son existence. Aussi 
sème-t-on à la fin de mai pour moissonner à la fin 
de juillet. — Notre orge de France , employée comme 
semence dans les régions boréales, n'arriverait cer- 
tainement pas à maturité. Quelques années au moins 
seraient nécessaires pour l'acclimater de manière à 
ce qu'elle pût se reproduire, et sans doute elle pas- 
serait par des phases analogues à celles qu'a présen- 
tées la race du froment d'automne , quand on a 
essayé de la semer au printemps. La première an- 
née, sur cent tiges sorties d'autant de grains de blé, 
dix environ sont parvenues à former leur épi , et 
quatre seulement ont donné des graines mûres. Ces 
graines mûres ont été de nouveau semées au prin- 
temps, et dans cette seconde expérience le nombre 
des tiges dont l'épi a mûri s'est élevé à cinquante. 
Ce n'est que pendant la troisième année que les cent 
tiges ont pu parcourir toutes les phases de la végé- 
tation, et que le blé d'automne s'est trouvé changé 
en blé de printemps K 

Du plus ou moins de rapidité dans le développe- 

1. Cette expérience et l'expérience réciproque, qui consiste à 
semer en automne des blés de printemps, ont été faites d'abord 
par le célèbre Tessier, et répétées avec plus de précision par 



124 CHAPITRE IX. 

ment général dépend, chez les végétaux, l'époque 
de la floraison et de la fructification , c'est-à-dire l'é- 
poque de la reproduction. — Or on sait combien nos 
races cultivées diffèrent sous ce rapport. Nos légumes, 
nos arbres fruitiers, nos plantes et nos arbustes d'or- 
nement comptent aujourd'hui une foule de variétés 
et de races, les unes précoces, les autres tardives, 
que l'art de nos jardiniers multiplie et règle presque 
à volonté au gré de nos besoins. — L'énergie des 
fonctions de la reproduction peut encore varier à 
d'autres égards selon les races. La fertilité , par 
exemple, peut être remarquablement exagérée ou 
affaiblie. Parmi nos rosiers, il en est plusieurs qui 
fleurissent deux ou trois fois pendant la belle saison; 
le fraisier des Alpes donne des fruits presque toute 
l'année. — En revanche , nous voyons les graines 
diminuer d'une manière remarquable dans quel- 
ques-unes de nos races de fruits les plus esti- 
mées. Le groseillier blanc , qui se reproduit par 
semis, a bien moins de pépins que le groseillier 
rouge. 

En persévérant dans cette voie , et poussant les 
choses à l'extrême, l'homme a même fini par obtenir 
des fruits complètement dépourvus de graines. C'est 
ainsi qu'à force de reproduire le bananier par bou- 
ture, on a obtenu des bananes entièrement compo- 
sées de la chair que l'homme recherche dans ce fruit. 
Des procédés analogues nous ont donné encore le 
raisin de Corinthe ou passoline , qui présente la 

M. Mounier (voyez l'ouvrage de M. Godron sur l'espèce). Elles 
prouvent clairement que les blés d'automne et de printemps sont 
des races et non des espèces. 



NATURE DES VARIATIONS. 125 

même particularité. — On comprend toutefois qu'il 
ne peut plus être ici question d'une race, puisque 
ces végétaux ont perdu précisément les moyens de 
se propager par génération. Arrivée à ce terme, la 
modification physiologique dont nous parlons n'en- 
fante nécessairement plus que des variétés, que la 
greffe, la bouture, le marcottage, en un mot les 
procédés généagénétiques artificiels , multiplient 
sans en changer la nature. 

Il sufht de ces quelques exemples pour montrer 
que l'espèce végétale est variable dans ses pro- 
priétés physiologiques aussi bien que dans ses traits 
anatomiques, et pour rappeler que ces variations, 
devenues héréditaires, caractérisent autant de races. 

On va voir maintenant que l'espèce animale se mo- 
difie également sous ces deux rapports. Bien plus, 
on retrouvera dans l'animal cliacun des faits spéciaux 
que nous venons d'indiquer chez les plantes, tant il 
est vrai que d'un être organisé à l'autre, quelque 
grande que soit la distance, il existe toujours de 
profondes ressemblances. — En outre, nous aurons 
à signaler chez les animaux des modifications qui se 
traduisent seulement par des phénomènes relevant 
de ce principe indéterminé qu'on a appelé dme ani- 
male, et qui préside chez eux aux actions instinctives 
ou raisonnées. Nous aurons à montrer que ces modi- 
fications psychologiques deviennent héréditaires tout 
aussi bien que les modifications organiques et physio- 
logiques, que par conséquent elles aussi constituent 
de véritables caractères de race. 

Et d'abord rappelons que sous le rapport des 
formes générales il y a parfois entre les races d'une 



126 CHAPITRE IX. 

même espèce des différences telles qu'à première 
vue, et même après un examen sérieux, tout natu- 
raliste ignorant leur origine commune n'hésiterait 
point à les séparer. — Du lévrier au barbet, du boule- 
dogue au chien courant et au bichon, la distance est 
telle qu'il est inutile d'insister sur ce point. Mais 
qu'on ne l'oublie pas, ces variations dans la taille et 
la proportion ne font que traduire au dehors des 
modifications bien plus profondes. Dans le premier 
cas, tous les organes internes, les viscères comme 
le squelette, sont en réalité atteints; dans le second, 
les altérations peuvent n'intéresser que certaines 
parties , sans être pour cela moins réelles. — Les 
modifications dont nous parlons ici se rattachent 
donc à des changements anatomiques. 

Il en est de même de la multiplication , de la ré- 
duction, de la disparition des plumes, des poils, des 
cornes, etc., productions qu'on regarde généralement 
comme appartenant à la peau , et qui n'en sont pas 
moins en relation directe avec les systèmes les plus 
importants de l'organisme. Toutes sont le produit 
d'organes parfaitement distincts et toujours plus ou 
moins compliqués. Chaque poil par exemple sort 
d'une poche profonde , assez semblable à un flacon à 
goulot étroit et très-long dont les parois présentent 
une structure particulière. Au fond de cette poche 
fait saillie le bulbe proprement dit , l'organe essentiel 
qui produit le poil. Sur les côtés du goulot sont pla- 
cées des glandes spéciales chargées de sécréter une 
matière grasse qui enduit le poil au passage, comme 
une pommade naturelle, et l'empêche d'être trop 
fragile. Des artères, des veines, des nerfs spéciaux 



NATURE DES VARIATIONS. 127 

se distribuent à cet ensemble de parties , les nour- 
rissent et les animent. 

Pour qu'un animal acquière un poil de plus , il 
faut qu'un appareil semblable à celui que nous ve- 
nons de décrire sommairement s'organise et se com- 
plète ; pour que ce même animal perde un seul de 
ses poils, il faut que l'appareil entier disparaisse 
avec tout ce qui le constitue; pour que le pelage de- 
vienne plus long ou plus court, plus grossier ou 
plus fin, il faut que le mode de vitalité de tous les 
appareils piligènes soit modifié. — S'il s'agit des 
cornes, les changements seront à peu près de même 
nature, mais plus graves et plus profonds. Dans 
toutes les espèces à cornes persistantes, comme les 
bœufs, les moutons.... la couche extérieure repose 
sur un prolongement osseux faisant partie du sque- 
lette et toujours largement abreuvé de sang. Si les 
cornes se multiplient comme dans le bélier d'Islande, 
si elles disparaissent comme dans les bœufs d'Angus, 
les moutons Costwood et Dishley, les chèvres d'Abys- 
sinie, etc., il faut que des changements analogues 
aient lieu dans le système sanguin et jusque dans la 
charpente osseuse. — On voit combien sont considé- 
rables ces changements, si faibles en apparence. En 
réalité, il n'en est aucun qui ne nécessite la multi- 
phcation , la diminution, la modification ou l'annihi- 
lation d'organes complexes dans la composition des- 
quels interviennent les appareils organiques les plus 
centraux. 

Les organes internes, bien moins variables que 
ceux dont nous venons de parler, parce qu'à des de- 
grés divers ils sont nécessaires à l'entretien de la vie, 



128 CHAPITRE IX. 

n'en présentent pas moins, dans certaines races, des 
modifications considérables. — M. de Filippi nous 
apprend qu'il existe dans le Piacentino une race de 
bœufs qui possède quatorze paires de côtes au lieu de 
treize. — Les crânes du sanglier et du porc domes- 
tique se distinguent au premier coup d'œil. — Le 
cerveau du barbet est proportionnellement double 
au moins de celui du dogue. — Dans nos races cou- 
reuses, la charpente osseuse s'est allongée; l'appa- 
reil tendineux, très-développé, la relie à des muscles 
forts, mais secs et maigres. Au contraire, dans nos 
animaux de boucherie les plus estimés, les os et les 
tendons ont été réduits au moindre développement 
possible, et les muscles sont très-volumineux, mais 
abreuvés de sucs et entrelardés de graisse. — Ici, 
comme dans nos fruits cultivés, comme dans nos ra- 
cines potagères, les éléments organiques eux-mêmes 
ont été atteints. Ceux que l'homme recherche pour 
sa nourriture se sont multipliés, les autres se sont 
réduits, presque tous ont été modifiés à des degrés 
divers, et dans les deux cas l'aliment qu'ils concou- 
rent à former est devenu plus abondant et plus 
délicat. 

Les races de bœufs, de moutons, etc., formées par 
l'industrie humaine en vue de l'alimentation, ont 
encore une qualité qui rappelle ce que nous avons 
vu chez les végétaux; elles grandissent et s'engrais- 
sent beaucoup plus vite que les autres. En d'autres 
termes, la rapidité du développement s'est accrue 
chez elles comme dans les races végétales précoces. 
Mais cette supériorité spéciale ne s'obtient qu'en per- 
dant d'un côté ce que l'on gagne de l'autre. La plu- 



NATURE DES VARIATIONS. 129 

part de ces animaux, transformés en machines à 
produire au plus bas prix possible de la chair et de 
la graisse, sont bien moins rustiques, bien moins 
robustes que les souches premières d'où ils sont sor- 
tis. A force d'exalter chez eux certaines fonctions, 
on en affaiblit d'autres. La fécondité par exemple 
décroît rapidement, ou cesse même tout à fait chez 
les individus par trop perfectionnés — Ici encore, 
comme chez les végétaux , on dirait que la nature , 
tout en faisant bon marché de certaines formes , de 
certains caractères externes et internes, pose cepen- 
dant des limites à ces modifications , et se refuse à 
propager les monstres que l'art humain l'a forcée de 
produire. 

Si la fécondité peut s'annihiler dans quelques races 
animales par suite d'un excès de domestication , elle 
s'accroît au contraire chez d'autres d'une manière 
remarquable, tout comme dans quelques races végé- 
tales. — La laie sauvage n'a qu'une seule portée an- 
nuelle, et ne donne le jour qu'à six ou huit marcas- 
sins; devenue domestique, elle met bas deux fois 
par an de dix à quinze petits porcs , et même davan- 
tage : la fécondité a donc au moins triplé chez la truie. 
— Le cochon d'Inde présente un exemple bien plus 
frappant encore. Ce petit animal domestique appar- 
tient au genre cobaye , dont toutes les espèces sau- 
vages, extrêmement voisines les unes des autres, 
possèdent le même nombre de mamelles , ce qui 
indique qu'elles mettent bas le même nombre de 
jeunes. Or le cobaye le mieux connu , Yaperea ', ne 

1. Ce cobaye a été longtemps regardé comme la souche de nos 



13 CHAPITRE IX. 

porte au plus que deux ou trois fois par année, à une 
époque déterminée, et un ou deux petits seulement, 
tandis que le cochon d'Inde produit en toute saison 
et cinq ou six fois par année des nichées de six , 
huit ou même dix petits. Ici donc la fécondité s'est 
accrue en moyenne dans le rapport de 1 à 8. 

Enfin l'époque de la reproduction peut changer 
chez les animaux sous l'influence de circonstances 
au nombre desquelles l'action d'un climat nou- 
veau occupe certainement le premier rang. — L'oie 
d'Egypte , introduite en France par Geoflroy Saint- 
Hilaire et depuis cette époque élevée au Muséum , a 
gagné en taille et en force en même temps que son 
plumage s'est légèrement éclairci. Ces modifications 
auraient suffi pour caractériser la race française; 
mais en outre le moment de la ponte a été retardé 
d'une manière remarquable. Jusqu'en 1843, elle 
avait eu Heu, comme en Egypte , vers la fin de dé- 
cembre ou le commencement de janvier. Par suite, 
les jeunes s'élevaient dans la saison la plus rigou- 
reuse. En 1844, la ponte a été reportée au mois de 
février ; en 1 846 au mois de mars , et l'année suivante 
au mois d'avril, c'est-à-dire précisément à l'époque 
où pondent naturellement les oies originaires de nos 
régions tempérées. « Ainsi, dit M. Isidore Geoffroy, 
h qui j'emprunte ces détails, a été levée la plus 

cochons d'Inde; mais ceux-ci étaient domestiqués au Pérou et à 
l'époque de la découverte, tandis que l'aperea est originaire du 
Brésil. Celte circonstance a fait mettre en doute l'identité des 
deux espèces. M. Isidore Geoffroy, prenant en consid-ération la 
ressemblance très-grande de tous les cobayes connus , n'en re- 
garde pas moins comme certaine l'opinion que j'ai exprimée dans 
le texte d'après son autorité. 



NATURE DES VARIATIONS. 131 

grande des difficultés qui semblaient devoir s'oppo- 
ser à la propagation de cette belle espèce '. » 

Dans les deux règnes, on le voit, les fonctions 
comme les organes peuvent être atteints par les 
agents modificateurs , et dans tous les deux la géné- 
ration peut transmettre les résultats de cette action. 

Il en est de même, avons-nous dit , de ce je ne sais 
quoi en vertu duquel l'animal veut , sent et agit. — 
Ici nous pourrions presque nous en tenir aux géné- 
ralités , et en appeler seulement à l'expérience jour- 
nalière. Parmi nos animaux domestiques , les races 
sont souvent caractérisées tout autant par les apti- 
tudes et les instincts que par la conformation phy- 
sique. Ces aptitudes, ces instincts sont-ils inhérents 
à la nature primitive de l'animal? Cela est vrai d'un 
certain nombre, mais non de tous, La multiplicité, 
la variété , qu'ils présentent suffisent pour le démon- 
trer. Il est évident par exemple que la même espèce 
n'a pu posséder originairement à la fois les instincts 
du chien courant et ceux du chien d'arrêt, instincts 
qui s'excluent réciproquement. De ce fait et de cent 
autres que nous pourrions citer , il résulte que, dans 
une foule de cas, ces prétendus instincts ne sont que 
des habitudes acquises , d'abord tout individuelles , 
puis transmises par voie de génération , et devenues 
ainsi de véritables caractères. 

Le proverbe « bon chien chasse de race » n'est pas 
seulement un dicton populaire , il est scientifique- 
ment vrai. Au besoin, les détails si précis donnés 
par M. Rnight, ses observations poursuivies pendant 

1. Domestication et Naturalisation des animaux utiles. 



132 CHAriTRE IX. 

trente ans, en démontreraient l'exactitude. Cet ex- 
périmentateur prenait des précautions pour que les 
jeunes chiens menés pour la première fois à la chasse 
ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés ; et 
cependant, dès le premier jour, l'un de ces débu- 
tants que nul n'avait pu instruire , demeurait trem- 
blant d'anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus, 
devant les perdrix que ses pères avaient été élevés à 
arrêter; un autre, conduit h la recherche des bé- 
casses, ne se mettait en quête que sur les terrains 
non gelés, comme eût pu le faire le vieux chien le 
plus habitué à cette chasse spéciale; un troisième, 
dont les ancêtres avaient été dressés à faire la guerre 
aux putois, donnait tous les signes d'une vive colère 
à la seule odeur de cet animal, qu'on n'avait même 
pas exposé à sa vue , tandis que ses compagnons de 
race diflérenlcne manifestaient aucune émotion, etc.^ 
Les observations de plusieurs voyageurs sur les 
chiens américains d'origine européenne confirment 
pleinement tout ce qui précède. — Les faits recueillis 
par M. Roulin montrent que sous l'empire de condi- 
tions nouvelles, en présence d'ennemis spéciaux à 
combattre , ces animaux ont acquis des instincts tout 
nouveaux, passés aujourd'hui dans le sang, et qui 
les distinguent nettement de leurs pères d'Europe , 



1. Je regrette de ne pouvoir donner ici des détails plus cir- 
constanciés sur les résultats que renferment les deux mémoires 
de M. Knight. Je me bornerai à dire que les recherches de cet 
observateur ne se sont pas arrêtées à nos grands animaux do- 
mestiques . qu'il les a étendues entre autres aux abeilles , et qu'il 
a constaté également chez ces insectes des modifications de l'in- 
stinct qui suffiraient à distinguer les races domestiques de celles 
qui ont constamment vécu en liberté. 



NATURE DES VARIATIONS. 133 

de leurs frères restés sur l'ancien continent. Cor- 
nons-nous à résumer les remarques de ce savant 
voyageur sur la foculté qu'ont les chiens de perdre 
et de recouvrer l'aboiement, c'est-à-dire la voix par- 
ticulière qu'on pourrait si bien croire leur être natu- 
relle. 

Ce fait ne s'observe guère dans les régions plus ou 
moins peuplées de la terre ferme où les chiens mar- 
rons se recrutent souvent de chiens domestiques et 
entendent la voix de l'homme; mais dans les îles oii 
la race libre s'est multipliée en dehors de ces deux 
influences conservatrices, l'aboiement disparaît en 
fort peu de temps. Vers l'année 1710, les Espagnols 
lâchèrent un certain nombre de chiens dans l'île de 
Juan-Fernandez •; ils espéraient détruire par ce 
moyen les chèvres sauvages ser^ ant au ravitaillement 
des corsaires qui venaient dans le Pacifique guetter 
les galions et ravager leurs colonies. Leur but fut 
parfaitement atteint : ces chiens eurent bientôt dé- 
voré à peu près toutes les chèvres et se rabattirent 
sur les phoques. Ils se multiplièrent énormément. 
Or dès 1743 Ulloa- constata qu'ils avaient entièrement 

1. On sait que ce fut dans cette île que le capitaine Stradling 
abandonna en 1704 un matelot nommé Alexandre Se'.kirk, qui fut 
recueilli en 170"J par Wood-Rogers, et dont les aventures don- 
nèrent à Daniel de Foë l'idée de son Robinson Cnisoé. Bien avant 
cette époque, Tîle de Juan-Fernandez avait reçu quelques autres 
solitaires de même nature. Vers 1670, un matelot échappé seul au 
naufrage de son navire y vécut cinq ans. En 1681, un Indien 
mosquito fut encore laissé dans la même île par Sharp et repris 
par Dampier en 1G84... De Foë a évidemment fondu toutes ces 
données réelles dans son immortel roman. 

2. Don Antonio Ulloa, officier de la marine espagnole, avait été 
envoyé au Pérou pour concourir à la mesure d'un degré du mé- 
ridien avec des académiciens français. 

8 



134 CHAPITRE IX. 

perdu l'aboiement. Quelques-uns d'entre eux pris à 
bord du navire restèrent également muets, jusqu'au 
moment où, réunis à des chiens domestiques, ils 
cherchèrent à les imiter; « mais ils s'y prenaient 
maladroitement, ajoute l'auteur, et comme si, pour 
se conformer à l'usage , ils apprenaient une chose à 
laquelle ils étaient restés jusque-là étrangers. » 

Petits-fils d'animaux qui avaient su aboyer, ces 
chiens de Juan-Fernandez retrouvèrent donc assez 
promptement la voix de leurs ancêtres ; les représen- 
tants d'une race depuis plus longtemps muette sont 
loin de faire d'aussi rapides progrès. — Un couple de 
chiens de la rivière Mackensie amenés en Angleterre 
n'eurent jamais que le hurlement de leurs compa- 
triotes ; mais la femelle ayant mis bas en Europe , 
son petit, entouré de chiens qui aboyaient, apprit 
fort bien à faire comme eux. 

En résumé , des faits que nous venons d'indiquer 
et d'une foule d'autres de même nature, il résulte 
que dans les animaux et les végétaux l'espèce peut 
présenter des variations anatomiques et physiolo- 
giques ; que chez les animaux il existe en outre des 
variations psychologiques ; que toutes ces variations 
peuvent devenir héréditaires, qu'alors elles carac- 
térisent autant de races. — Chez l'homme aussi, on 
constate d'un groupe à l'autre des différences anato- 
miques, physiologiques, psychologiques. Sur quoi 
pourrait-on s'appujer pour admettre que chez lui 
ces différences ont une valeur plus grande que dans 
tous les autres êtres organisés, qu'elles caractérisent 
ici non plus des races , mais des espèces? Évidemment 
ce serait aller contre toutes les règles de l'analogie. 



NATURE DES VARIATIONS. 135 

Nous sommes donc autorisé à conclure que la 
nature des différences signalées entre les groupes 
humains ne vient en aucune façon à l'appui des 
doctrines polygénistes. Ces doctrines peuvent-elles 
du moins invoquer en leur faveur rétendue des va- 
riations indiquées par ces différences ? C'est là ce que 
nous allons examiner. 



€^ 



X 



Etendue des variations dans les races animales et dans les groupes 
humains. — Application à l'histoire des Australiens. — Con- 
clusion. 



En comparant ce qu'ont écrit sur la question que 
nous allons traiter les botanistes et les zoologistes, on 
Aoit que les premiers estiment en général moins que 
les seconds la valeur de variations en réalité équi- 
valentes. De leur part, il n'y a rien de surprenant 
dans cette façon d'agir. — Plus les études d'anatomie 
et de morphologie végétales ont fait de progrès, plus 
elles ont tendu à restreindre le nombre des tissus 
et des organes élémentaires. Un certain nombre 'de 
botanistes s'accordent à ne voir dans uiîe plante , 
dans un arbre quelconque, qu'un élément primitif 
unique, la cellule , qu'un organe fondamental égale- 
ment unique, la feuille. La cellule, par ses modifi- 
cations multipliées, engendrerait tous les tissus, de- 
puis la trachée la plus délicate jusqu'au ligneux le 
plus dur. De la feuille transformée de cent manières 
résulteraient tous les organes végétaux et en parti - 



CHAPITRE X. — ÉTENDUE, ETC. 137 

culier toutes les parties de la fleur, sépales du calice, 
pétales de la corolle, étamines et pistil. L'esprit du 
botaniste est donc familiarisé d'avance avec l'idée 
de changement, de métamorphose, et il transporte 
dans ses recherches sur l'espèce les habitudes qu'il 
a prises dans l'étude de l'individu. 

11 n'en est pas de même du zoologiste. — Quoi 
qu'aient avancé sur ce point Schwann et les anato- 
mistes qui ont adopté sa théorie cellulaire , il y a 
dans le règne animal, à l'origine des divers tissus, 
autre chose que des cellules ^ Les éléments organi- 
ques sont ici plus multipliés. Les organes bien dis- 
tincts ne se laissent nullement ramener les uns aux 
autres. L'esprit du zoologiste, habitué à plus de fixité, 
sera donc porté à attribuer plus d'importance aux 
modifications extérieures ou intérieures, surtout à 
celles qui touchent à la question de l'immutabilité 
des espèces. Mais qu'on y regarde de près, et l'on 
se convaincra aisément que dans les deux règnes 
l'espèce peut présenter des modifications héréditaires 
relativement tout aussi considérables. — Toutefois, 
comme il s'agit ici d'une comparaison rigoureuse et 
suivie terme à terme à laquelle les formes et les 
fonctions végétales ne se prêteraient pas ou se prête- 

1. J'ai donné des détails sur la théorie de Schwann, et indiqué 
les raisons qui s'opposent ù ce qu'on l'admetle, dans mes études 
sur les Métamorphoses [Revue des Deux Momies du 1"'' avril 185.")). 
Tous les travaux faits depuis cette époque ont confirmé les résul- 
tats généraux que j'exposais alors. Aujourd'hui la théorie cellu- 
laire commence à être abandonnée en Allemagne même, où elle 
a régné pendant quelque temps sans partage. Au reste , un mou- 
vement analogue s'est accompli dans les idées des botanistes, et 
les théories exclusivement cellulaires sont sérieusement ébr.mlées 
dans le règne même auquel elles paraissent si bien s'appliquer. 



138 CHAriTRE X. 

raient mal, nous laisserons les plantes de côté pour 
ne tenir compte que des animaux et surtout des 
mammifères. 

De tous les caractères présentés par les groupes 
humains, ceux qui varient le plus et dans les limites 
les plus étendues sont sans contredit les caractères 
qui tiennent à la coloration. Par exemple, la peau 
change du blanc rosé au noir, et certes, pour qui ne 
s'est pas rendu compte de la nature de pareilles 
différences , il y a là de quoi frapper l'esprit. Il est 
difficile de ne pas croire au premier abord que la 
peau présente chez le nègre et le blanc des diflfé- 
rences radicales, et cette croyance, qu'on se formule 
plus ou moins nettement à soi-même, est certaine- 
ment pour beaucoup dans la tendance générale à 
admettre la multiplicité des espèces. 

Eh bien ! rien n'est moins fondé que cette con- 
clusion tirée des apparences extérieures. Des re- 
cherches déjà anciennes auraient permis de présumer 
ce fait, qu'ont mis complètement hors de doute les 
études modernes aidées de procédés de plus en plus 
délicats et rigoureux. Que l'on emploie une macéra- 
tion méthodique, comme l'a si heureusement fait 
M. Flourens, ou qu'avec MM. Krause, Simon, Kœl- 
liker, on appelle à son secours le microscope et les 
agents chimiques, toujours on arrive aux mêmes 
conclusions , et ces conclusions peuvent se formuler 
ainsi : — La peau du blanc et celle du nègre sont 
composées des mêmes parties, des mêmes couches 
disposées dans le même ordre ; — chez l'un et chez 
l'autre, ces couches présentent les mêmes éléments, 
associés ou groupés d'une manière identique; — sur 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 139 

un seul individu appartenant à la race blanche , on 
peut trouver à diverses régions du corps la peau de 
l'homme noir et la peau de l'homme jaune (c'est-à- 
dire la peau des trois extrêmes que présentent les 
groupes humains), avec tous leurs caractères les plus 
intimes, les plus profonds. 

Essayons de donner une idée des faits d'oia res- 
sortent ces conséquences à la fois si importantes et 
si peu d'accord en apparence avec le témoignage de 
nos sens. 

Pour mieux nous faire comprendre, nous regar- 
derons la peau , considérée dans son ensemble , 
comme composée essentiellement de trois couches : 
le derme, Vépiderme et le corps muqueux de Malpighi^. 
— Le premier forme le cuir ou la peau proprement 
dite; il est situé au-dessous des deux autres et large- 
ment abreuvé de sang par une foule de vaisseaux 
ramifiés à l'infini. C'est à eux qu'il doit la teinte 
rouge qu'il présente à l'œil nu lorsqu'on le met à 
découvert; mais si on l'examine à un grossissement 
suffisant, on aperçoit entre les mailles des réseaux 
vasculaires les tissus propres qui le composent, et 
ces tissus sont aussi blancs chez le nègre de Guinée 
. que chez l'Européen. Cette couche profonde est exac- 
tement la même chez le nègre et chez le blanc. — 
Tout à fait à l'extérieur se trouve l'épiderme, couche 
d'apparence cornée , composée de lamelles translu- 

1. Tous les anatoinistes admettent l'existence de ces trois cou- 
ches; mais ils varient dans l'appréciation des rapports qui les 
unissent, et chacun d'eux les subdivise ensuite en un certain 
nombre d'autres couches secondaires. Il est inutile d'entrer dans 
ces détails. 



140 CHAPITRE X. 

cides plus ou moins intimement adhérentes entre 
elles , et dont la demi-transparence permet d'aper- 
cevoir la teinte générale des tissus placés au-des- 
sous. Cette couche est encore entièrement semblable 
dans toutes les races. 

C'est entre le derme et l'épiderme que se trouve 
placé le corps muqueux, siège de la coloration. — 
Celui-ci se compose de cellules pressées les unes 
contre les autres, et superposées de manière à for- 
mer un certain nombre de stratifications. Jusqu'ici 
encore tout est pareil chez le nègre et chez le blanc ; 
mais dans ce dernier le contenu des cellules même 
le plus profondément situées est, dans la plupart des 
régions du corps , presque incolore , et ne présente 
qu'une légère teinte jaunâtre : cette couleur se fonce 
chez les races jaunes et chez les blancs eux-mêmes, 
quand ils ont le teint brun; chez le nègre enfin, elle 
devient d'un noir plus ou moins brunâtre. 

On voit à quoi se réduit ce phénomène de la co- 
loration diverse des races humaines. — De l'une à 
l'autre, il n'y a pas apparition d'organes ou d'élé- 
ments organiques nouveaux ; il n'y a qu'une couleur 
qui, à partir d'un terme moyen, se fonce ou s'affai- 
blit, et passe d'une nuance à l'autre, de manière à 
devenir plus ou moins prononcée dans chacun de 
ces éléments. 

Tel qu'il est néanmoins , ce fait pourrait être con- 
sidéré comme ayant une valeur réelle dans la ques- 
tion qui nous occupe, s'il était constant, c'est-à-dire 
si chaque teinte spéciale concordait toujours avec 
d'autres caractères plus importants propres à cer- 
tains groupes humains; mais il n'en est pas ainsi, et 



i-'tendue des variations. 141 

c'est surtout à propos de l'homme qu'on peut réj)éter 
ce que Linné disait à propos des fleurs : nimium ne 
crede coloriK — Tous les hommes noirs ne sont pas 
des nègres : il en est parmi eux qui se rattachent, 
par une parenté incontestable et très-proche , aux 
populations les plus blanches. — Bien plus , comme 
nous l'avons dit plus haut, l'Européen, l'Européenne, 
portent sur eux, à diverses régions du corps, des 
échantillons , pourrait-on dire , de la peau caractéris- 
tique des principaux groupes humains. M. Flourens 
a parfaitement démontré que l'aréole mammaire ne 
doit sa couleur spéciale qu'à la présence d'une peau 
identique de tout point avec celle du nègre ; M. Kœl- 
liker a retrouvé chez un Européen, et dans une région 
du corps difficile à nommer, une coloration des cou- 
ches cutanées entièrement semblable à celle que lui 
avait montrée la tète d'un Malais; M. Simon de Ber- 
lin a prouvé que les taches de rousseur et les grains 
de beauté ne sont autre chose que des points oii, sans 
altération aucune , les cellules du corps muqueux 
sont colorées comme chez le nègre, etc. — Que l'on 
ajoute à ce que nous venons d'indiquer certains faits 
bien connus, tels que la multiplication des taches de 
rousseur sous l'influence de la chaleur et du soleil , 
le développement du masque chez les femmes en- 
ceintes, etc.; que de cet ensemble de données on 
rapproche certaines observations relatives aux chan- 
gements de coloration cités dans notre étude pré- 
cédente , et certainement on devra conclure avec 
nous que les teintes diverses qu'offrent les groupes 

î . a Ne croyez pas trop à la couleur. » 



142 CHAPITRE X. 

humains sont bien loin d'avoir en anthropologie la 
valeur qu'on leur a longtemps accordée, que leur ac- 
cordent encore les hommes étrangers à nos études, 
mais que leur refusent généralement aujourd'hui, 
avec raison, les anatomistes. 

Si nous examinions en détail les phénomènes de 
coloration que présentent les yeux , les cheveux ou 
même les parties plus profondes , nous arriverions 
aux mêmes conséquences.— Les yeux bleuâtres, gris, 
châtains, sont loin d'être rares chez les nègres les 
mieux caractérisés; des populations à peau parfaite- 
ment blanche ont très-souvent les cheveux noirs. — 
Quant à la couleur foncée du cerveau et de certaines 
membranes , dont on a voulu faire pour le nègre un 
signe distinctif, elle a été fort exagérée, et si elle 
existe dans certains cas, il n'y a là rien de constant. 
C'est ce que permettent d'affirmer les dissections, 
aujourd'hui assez fréquentes , qui se font dans nos 
amphithéâtres sur des individus appartenant à cette 
race. — D'ailleurs cette coloration interne ne se ren- 
contre pas seulement chez les nègres. Dans un tra- 
vail récent, M. Gubler, résumant ses nombreuses 
observations à ce sujet, a fort bien montré qu'elle se 
retrouvait, à des degrés divers, chez les Européens 
à teint plus ou moins foncé ; qu'elle présentait par- 
fois et par places une intensité aussi grande que 
chez les nègres , et qu'elle était tantôt héréditaire et 
tantôt individuelle '. 

Cette instabilité des phénomènes de coloration, 

1. Sur la Coloration des centres nerveux chez les individus de 
race hlaiiche (Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 
t. I"). 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 143 

cette facilité avec laquelle ils se produisent identique- 
ment les mêmes dans des populations humaines 
d'ailleurs très-difl'érentes et se manifestent parfois 
d'une manière tout à fait isolée chez des individus, 
s'accordent aussi peu que possible avec la nature des 
caractères propres à distinguer une espèce, et rap- 
pellent au contraire à tous égards les faits que pré- 
sentent les caractères de race. Aussi les retrouvons- 
nous , et à un degré plus prononcé encore , dans nos 
animaux domestiques. Chez eux, quand elle est nue, 
la peau présente des variations de teinte non moins 
durables*. — Les pattes de nos poules ordinaires 
sont parfois blanchâtres, plus habituellement ar- 
doisées ; elles sont devenues noires , olivAtres , 
jaunes, etc., dans d'autres races, dont quelques-unes 
sont d'origine assez récente. — La peau même du 
corps est jaunâtre dans la poule de Cochinchine, 
blanche dans la poule gauloise , noire dans ces races 
nègres qui se sont formées en Amérique , sur le pla- 
teau de Bogota ; en Asie , dans les Philippines , à 
Java ; en Afrique , aux îles du Cap-vert, et qui se 
développeraient bien vite dans certains pays de l'Eu- 
rope , si l'on ne cherchait à les arrêter à cause des 
apparences peu agréables qu'elles offrent aux con- 
sommateurs. — Chez ces poules nègres, la couleur noire 
ne s'arrête point à la surface du corps ; elle pénètre 
à l'intérieur comme chez les nègres et les Européens 



1. On sait que d'une manière générale, chez les végétaux comme 
chez les animaux , les parties soustraites à l'action dnecte de la 
lumière présentent un développement moins marqué des prin- 
cipes colorants. Ce fait se retrouve dans l'espèce humaine, et 
nous y reviendrons plus tard. 



144 CHAPITRE X. 

dont nous parlions tout à l'heure. Seulement elle est 
ici beaucoup plus foncée , et elle envahit toutes les 
membranes muqueuses, le périoste* et les gaines 
cellulaires qui entourent les muscles, si bien que la 
chair entière semble en être imprégnée. Ainsi à elles 
seules les poules domestiques reproduisent sur leurs 
téguments, et jusque dans l'intérieur' du corps, tous 
les faits fondamentaux de coloration que présentent 
les races humaines, et le plus frappant de tous, celui 
de la coloration en noir, se répète journellement 
sous nos yeux. 

Les plumes chez les oiseaux, les poils chez les. 
mammifères, représentent les cheveux et les villo- 
sités qui couvrent chez nous diverses parties du 
corps. — Il serait bien inutile d'entrer dans des dé- 
tails pour démontrer au lecteur que ce plumage, ce 
pelage, varient pour la même espèce domestique, 
sous le rapport de la couleur, dans des limites bien 
autrement étendues que ne le font leurs analogues 
chez l'homme. Chacun sait que les teintes y sont 
beaucoup plus multipliées, et que de plus elles se 
mêlent ou se juxtaposent par plaques, par taches, par 
bandes, de cent manières qu'on n'observe jamais sur 
le corps humain. 

Ces différences ne sont pas les seules que les tégu- 
ments présentent chez les animaux d'une race à 
l'autre; ils varient aussi en quantité. — Nous avons 
des chiens à fourrure épaisse, tels que le chien d'Is- 
lande et le chien mouton, d'autres dont la peau est 

3. Membrane fibreuse qui tapisse tous les os chez l'homme et 
les animaux vertébrés. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 145 

eiUièrementnue, comme la race improprement appe- 
lée race turque. — Les bœufs présentent des faits tout 
semblables, et M. Roulin nous a appris qu'en descen- 
dant des Cordillères, on pouvait observer sur ces 
animaux tous les degrés de pelage, depuis le plus 
épais jusqu'à la nudité complète de la peau. Dans la 
région des graminées, les bœufs ont le poil remar- 
quablement long et fourni; dans les plaines de Neiba 
et de Mariquita, il s'est formé une race qui n'a plus 
que des poils fins et très-rares. Ces bœufs, désignés 
sous le nom de pelones, ne sont pas recherchés , mais 
on les laisse vivre. 11 n'en est pas de môme des 
calongos , qui sont entièrement dépourvus de poils. 
Ceux-ci sont impitoyablement tués pour éviter qu'ils 
ne se reproduisent, et s'ils sont jusqu'ici restés à l'état 
de variété, s'ils n'ont pas formé une race, il est clair 
que c'est à cette précaution radicale qu'on le doit. 

Enfin chez les oiseaux, cliez les mammifères, le 
plumage et le pelage changent de qualité selon la 
race. — On sait que les derniers ont deux sortes de 
poils, la laine et le jar, auxquels répondent chez les 
premiers le duvet et les plumes. Dans nos moutons à 
laine tîne d'Europe, le jar a complètement disparu, 
excepté sur le museau, les oreilles, les pattes; il existe 
seul au contraire sur les moutons du Sénégal , de 
Guinée.... et peut encore être long ou court, selon la 
race. — Des faits pareils ont été observés chez les oi- 
seaux. Dansl'Amérique méridionale, les poulets n'ont 
pas de duvet. En revanche la poule de soie du Japon, 
retrouvée peut-être un moment par Mme Passy ', est 

1. En 185'2, MmePassy, qui élève en grande quaiUité des poules 

9 



146 CHAPITRE X. 

couverte seulement d'un duvet fin, soyeux, et man- 
que entièrement de plumes. — Ainsi, dans les deux 
classes d'animaux qui fournissent presque toutes nos 
espèces domestiques, les éléments du plumage ou du 
pelage peuvent se substituer à peu près complète- 
ment l'un à l'autre; tous deux peuvent être remar- 
quablement modifiés; tous deux peuvent être exa- 
gérés d'une manière évidente ; tous deux peuvent 
disparaître complètement, et tous ces faits caracté- 
risent non pas des espèces, mais bien de simples races. 
On n'observe pas chez l'homme de semblables ex- 
trêmes. — A quelque groupe qu'il appartienne, tou- 
jours sa tête reste couverte de cheveux, et tou- 
jours aussi, à quelques exceptions près, qui se pro- 
duisent dans tous les groupes, on retrouve plus ou 
moins de villosités là où nous en possédons nous- 
mêmes d'une manière constante. Des populations en- 
tières ont la barbe moins fournie que les Européens; 
il n'en existe pas qui soient complètement privées de 
cet attribut. L'assertion contraire, répétée à diverses 
reprises par un certain nombre d'auteurs, tant an- 
ciens que modernes, a toujours été réfutée par des 
observations plus exactes. — Hérodote, Ammien 



cûohinehinoises, vit appar;iître au milieu de se.s couvées d'arrière- 
saison une vingtaine d'individus semblables aux autres eu tout 
point, a si ce n'est qu'il ne- leur poussa jamais de plumes, et que 
le duvet qui les couvrait était si épais et si doux ([u'il ressemblait 
au poil d'un chat, poil dans lequel ces poules paraissaient très- 
satisfaites de laisser passer un pei„'ne fin. » Un pareil fait paraît 
s'être produit à la même époque chez M. Johnson. Il est bien vi- 
vement à regretter qu'on n'ait pas cherché à conserver cette race 
d'oiseaux couverts de poil. Nous aurions eu là l'exemple d'une 
race très-curieuse dont la date de naissance eût été parfaitement 
connue, ce qui est rare. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 147 

Marcellin, avaient dit que certains peuples asiatiques 
sont complètement imberbes; mais Pallas nous a ap- 
pris que l'épilation, pratiquée avec un grand soin 
dès l'enfance, leur donne seule cette apparence. — 
Humboldt a montré que la même explication s'appli - 
quait au prétendu manque de barbe des Américains; 
d'Orbigny a pleinement confirmé ce qu'avait avancé 
sur ce point son illustre prédécesseur, et les détails 
qu'a bien voulu me donner M. l'abbé Brasseur, de 
Bourbourg, sont plus explicites encore. « Quand je 
voyais entrer chez moi mes paroissiens, tous Indiens 
de race pure, je croyais, me disait ce savant voya- 
geur, voir arriver des Arabes. Ils en avaient le teint; 
et leur barbe, leurs moustaches étaient tout aussi four- 
nies. » — Quant aux cheveux d'un aspect si remar- 
quable qui caractérisent les divers groupes nègres, 
c'est bien à tort qu'on les distingue par une épithète 
qui les assimile à la laine de nos troupeaux. Ils res- 
semblent bien plutôt à du crin crispé ; mais ne sont 
en réalité que des cheveux ordinaires, plus gros seu- 
lement et plus rudes que les nôtres, et comme eux 
répondant au jar des mammifères'. 

Ainsi, à quelque point de vue que l'on compare les 
plumes ou les poils de nos races domestiques avec 
les cheveux etlesvillosités de l'homme, on rencontre 
toujours chez les premières des exemples de varia- 



1. Une coupe transversale des cheveux appartenant aux races 
nègre, mongolique et blanche, montre aussi entre elles des dif- 
férences marquées. Cette coupe est ovale allongé chez le nègre, 
ovale chez le blanc, circulaire chez le Mongol, l'Américain, etc. 
On constate d'ailleurs tous les intermédiaires possibles entre ces 
trois formes. 



148 CHAPITRE X. 

lions bien plus grandes que dans les groupes hu- 
mains les plus éloignés. — On va voir le même fait 
se reproduire d'une manière constante dans l'étude 
comparative d'autres caractères plus importants que 
ceux qui nous ont occupé jusqu'ici. 

Parlons d'abord de la taille. Ici nous trouverons des 
chiffres précis et bien significatifs. — Daubenton et 
M. Isidore Geoffroy ont donné des tableaux indiquant 
la longueur et la hauteur des principales races de 
chien, mesurées l'une du bout du museau à l'origine 
de la queue, l'autre au train de devant. En compa- 
rant le chien de montagne et le petit épagneul, on 
trouve que la longueur varie de 1 mètre 328 milli- 
mètres à 305 millimètres, la hauteur de 770 milli- 
mètres à 162 millimètres. — Ainsi dans la première 
des races dont il s'agit, le corps est plus de quatre 
fois plus long que dans la seconde, et la taille est 
presque quintuple. 

Par suite de raisons que nous avons déjà indiquées, 
la plupart des espèces domestiques ont moins varié 
que le chien; elles n'en offrent pas moins, quant à la 
taille, des différences presque aussi remarquables. — 
Le lapin niçard n'a guère que 20 centimètres de long; 
le lapin bélier atteint jusqu'à 60 centimètres, c'est-à- 
dire une longueur triple. — D'après Daubenton, la 
hauteur des moutons s'élève, selon les races, jusqu'à 
1 mètre 19 centimètres, ou descend jusqu'à 325 milli- 
mètres. Ici encore le rapport est à peu près de 1 à 3. 
— Nos anciens chevaux de halage des bords du Rhône, 
le cheval de brasseur anglais, une race de chevaux de 
la Frise, ont souvent 1 mètre 80 centimètres au garot ; 
le cheval sheltie, d'après David Low, n'a parfois que 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 149 

76 centimètres de hauteur au même endroit'. Il est 
alors moins grand que quelques-uns des chiens me- 
surés par M. Isidore Geoffroy, et le rapport de la 
plus grande à la plus petite race est encore de plus 
du double. Ce chifï're est d'autant plus remarquable 
qu'en général les soins donnés par l'homme à cette 
espèce ont toujours eu pour but d'en élever la taille, 
d'en accroître les proportions, afin de la rendre plus 
apte à remplir la plupart des services qu'on lui de- 
mande. — L'examen des chèvres, des bœufs, des co- 
chons, nous fournirait des faits analogues. 

Voyons maintenant dans quelles limites varie la 
stature des groupes humains, et, négligeant les inter- 
médiaires, comparons tout de suite les deux races 
extrêmes, les Patagons et les Boschismen. 

On sait que la taille des premiers avait été singu- 
lièrement exagérée. Pigafetta, l'historien du voyage 
de Magellan ; Oviedo, qui a raconté celui de Loaysa, ne 
leur accordent pas moins de treize pieds (4 mètres 
20 centimètres) de haut ; mais cette taille s'est singu- 
lièrement réduite à mesure que les observations ont 
été plus nombreuses et plus précises. Déjà Drake avait 
remarqué que, parmi ses compatriotes, il se trouvait 
des individus d'une taille plus élevée que le plus grand 
des Patagons. Cette appréciation du célèbre amiral 
anglais, après avoir été trop oubliée, a reçu une écla- 
tante confirmation. Commerson etBougainville, après 



1. Cette race est doublement remarquable eu ce que, d'après 
David Lo\v, elle reproduit dans sa petite taille les caractères de 
]a belle race andalouse et descend probablement de chevaux es- 
pagnols échappés au désastre de la fameuse armada de Phi- 
lippe II (1588). 



150 CHAPITRE X. 

avoir passé plusieurs heures au milieu d'une peu- 
plade patagone, estiment la taille de ces sauvages à 
cinq pieds huit pouces ou six pieds ; mais aucun voya- 
geur n'a étudié cette question avec autant de soin 
qu'Alcide d'Orbigny. Celui-ci a séjourné dans le pays, 
observé des individus venus de plusieurs localités, 
usé de toutes les précautions nécessaires pour s'assu- 
rer de l'identité des populations qu'il examinait avec 
celles dont avaient parlé ses prédécesseurs, et surtout 
pris des mesures précises. Or la taille du plus grand 
Patagon qu'il ait mesuré était de cinq pieds onze 
pouces (1 mètre 915 millimètres), et la moyenne ob- 
tenue par lui est de cinq pieds quatre pouces (1 mètre 
73 centimètres). D'Orbigny indique d'ailleurs les cir- 
constances qui ont pu tromper quiconque n'a vu que 
de loin ou en passant les hommes dont il s'agit. A 
leur stature élevée ils joignent des formes athléti- 
ques, des épaules remarquablement larges, et ils se 
drapent dans leur manteau de peau de manière à pro- 
duire une illusion que l'habile voyageur déclare avoir 
souvent partagée, tout prévenu qu'il était. — Yoilà 
donc ce qu'est en réahté la taille de la plus grande 
des races humaines. Voyons quelle est celle de la 
p us petite. 

Les Lapons ont longtemps passé pour être les plus 
petits hommes; mais Capell Brooke, qui a vécu un 
hiver parmi eux et a pu en mesurer un grand nombre, 
a reconnu que leur taille moyenne était de cinq pieds 
à cinq pieds deux pouces anglais (de 1 mètre 52 cen- 
timètres à 1 mètre 67 centimètres). Ils sont donc plus 
grands que les Boschismen. En effet Barrow, qui a 
pris des mesures dans un kraal de cent cinquante 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 151 

habitants, a trouvé querhonimcle plus grand n'avait 
que quatre pieds neuf pouces anglais (1 mètre 44 cen- 
timètres), et la moyenne qu'il donne est de quatre 
pieds six pouces (1 mètre 31 centimètres)'. 

En comparant ce chiffre à celui que nous citions 
tout à l'heure pour les Patagons, on trouvera que 
le rapport de la plus grande taille moyenne à la 
plus petite est représenté par un et trois dixièmes, 
c'est-à-dire que la première est bien loin d'être dou- 
ble de la seconde. — On voit que la limite des varia- 
tions de taille est de trois ou quatre fois moins éten- 
due chez l'homme que chez les animaux. 

L'étude des proportions générales du corps conduit 
à une conclusion toute semblable. — Comparons, par 
exemple, la longueur du tronc à celle des membres. 
Ici encore les recherches de Daubenton et de M. Isi- 
dore Geoffroy sur les chiens fournissent des chiffres 
précis. Dans les tableaux qu'ils ont dressés, on voit 
que le petit lévrier présente 36 centimètres de hau- 
teur au train de devant, et 53 centimètres de lon- 
gueur pour le corps. Chez le basset, la hauteur est 
de 30 centimètres, la longueur de 81 centimètres. 
Dans le premier cas, le rapport de la hauteur à la 
longueur du corps est exprimé par 0,68 dans le se- 
cond cas par 0,37. Ces deux rapports varient donc 
presque du simple au double, et la différence tient 
surtout, on le sait, à la longueur proportionnelle des 

1. Nous ne donnons ici que les cliitTres relatifs aux hommes. Ea 
général la femme est sensiblement plus petite. Toutefois, chez 
les Patagons et que'ques autres races, cetle différence est moins 
sensible que dans d'autres. Chez les Boschismen. la taille 
moyenne des femmes est, selon Barrow, de quatre pieds anglais 
seulement (l^.îl). 



152 CHAPITRE X. 

membres. — D'autres espèces domestiques présen- 
teraient des chiffres non moins significatifs, si nous 
possédions les mesures correspondantes. Tels sont 
surtout les moutons. Là aussi on trouve des races à 
longues jambes, par exemple les races kirghises; 
mais là aussi existe une race de formation toute ré- 
cente, et sur laquelle nous reviendrons plus tard 
avec détail, la race loutre ou race ancon, qui s'est dé- 
veloppée dans l'Amérique du Nord. Cette race est 
parmi les moutons ce que le basset est parmi les 
chiens, et à en juger par les dessins que nous avons 
eus sous les jeux, le rapport de la hauteur à la lon- 
gueur doit être à peu de chose près le même. 

Dans les groupes humains, les dimensions rela- 
tives du tronc et des membres ne varient jamais 
dans des proportions comparables, même de très- 
loin, à ce que viennent de nous montrer les races 
animales. — Les polygénistes ont insisté à diverses 
reprises sur la longueur du membre supérieur, et 
surtout de l'avant-bras , chez le nègre. En général, 
cette longueur est un peu plus considérable que chez 
le blanc; mais faut-il voir là une différence compa- 
rable à celle que présentent le chien lévrier et le 
basset, nos moutons et le mouton loutre? Nos lec- 
teurs peuvent en juger. Nous en dirons tout autant 
de la longueur des jambes de l'Hindou comparées 
à celles de l'Européen. La différence fût-elle aussi 
grande que l'aflirment quelques voyageurs , il n'y 
aurait encore là rien qui approchât de ce que nous 
venons de rappeler, de ce que tout le monde sait 
exister chez les animaux. 

Au reste, les exagérations relatives aux variations 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 153 

(le la taille et des proportions dans les groupes hu- 
mains, s'expliquent aisément par un fait trop souvent 
oublié. — Lorsqu'il s'agit de notre espèce et de cer- 
tains détails de l'organisation extérieure, notre œil, 
par suite de l'éducation qu'il s'est faite à lui-même , 
possède une rigueur d'appréciation qui rend extrê- 
mement sensibles les moindres modifications. Chacun 
sait avec quelle promptitude il saisit des différences 
détaille de quelques millimètres, et combien même 
il se les exagère. Il en est presque de même quand 
il s'agit du rapport des diverses parties du corps 
entre elles. Rien de plus facile que de s'en convaincre 
dans quelqu'un de ces bains publics où la population 
de nos grandes villes étale tant de tristes exemples 
de presque toutes les déformations possibles. A la 
vue de quelques-uns de ces spécimens mal bâtis de 
la forme humaine, on se dira d'abord, en employant 
une locution vulgaire : « Ils sont tout jambes. » Qu'on 
y regarde de plus près , qu'on les compare avec 
d'autres individus d'une même hauteur totale qu'on 
regarde comme étant bie^i bâtis; on verra que la 
longueur des jambes diffère à peine de quelques 
centimètres en plus ou en moins. — Chez un homme 
ordinaire, comptant 1 mètre 75 centimètres de haut, 
la longueur des bras, de l'articulation de l'épaule 
au bout des doigts, est d'environ 75 centimètres; 
celle des jambes, de la saillie placée au-dessous 
des hanches jusqu'au talon , est d'environ 86 cen- 
timètres. Que l'on retranche ou qu'on ajoute par la 
pensée 10 ou 12 centimètres seulement, soit au 
membre supérieur, soit au membre inférieur, qui 
ne voit qu'il en résulterait une difformité réelle 



154 CHAPITRE X. 

faite pour frapper au premier coup d'œil? Et pour- 
tant on n'aurait diminué ou augmenté ces mem- 
bres, le premier que d'un septième, le second que 
d'un huitième environ. — Du nègre au blanc, de 
l'Hindou à l'Européen, la difl'érence est bien loin 
d'être aussi considérable , tandis que nous avons vu 
ces mêmes parties varier, toutes proportions gar- 
dées, du simple au double d'une race animale à 
l'autre. — Ici encore les limites de variation se mon- 
trent donc bien plus étendues chez les animaux que 
chez l'homme. 

Toute variation dans la taille et les proportions 
porte nécessairement sur le système osseux qui forme 
la charjiente du corps; mais le squelette peut encore 
être atteint, et jusque dans ses parties les plus cen- 
trales, de diverses autres manières, — Toutes choses 
égales d'ailleurs, le tronc par exemple peut être, 
dans les mêmes espèces, ou plus long ou plus court, 
selon les races. D'ordinaire ces différences tiennent 
à l'allongement ou au raccourcissement des vertèbres, 
dont le nombre d'ailleurs reste fixe. Parfois aussi c'est 
ce nombre lui-même qui varie. Les cochons sont re- 
marquables sous ce rapport. D'après Eyton, que cite 
M. Godron, il peut exister chez eux de treize à quinze 
vertèbres dorsales, de quatre à six vertèbres lom- 
baires et sacrées. Ces variations sont bien plus éten- 
dues encore dans la queue, dont le squelette n'est 
autre chose qu'un prolongement de la colonne ver- 
tébrale; on y compte, dit encore Eyton, de treize à 
vingt-trois osselets , et toutes ces différences sont 
héréditaires dans certaines races porcines de l'An- 
gleterre.— Déjà Frédéric Cuvier avait remarqué que 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 155 

la queue des chiens renferme de seize à vingt et une 
vertèbres. 

Au reste , cet appendice est un de ceux qui présen- 
tent dans plusieurs espèces domestiques les modifi- 
cations les plus considérables. Chez les moutons 
en particulier, comme nous l'apprennent Pallas et 
D. Low, tantôt la queue disparaît presque complète- 
ment dans certaines races persanes , abyssiniennes , 
tartares; tantôt au contraire elle s'allonge de ma- 
nière à traîner jusqu'à terre, comme dans certains 
moutons de l'Ukraine, de la Podolie, du pays de 
Galles, etc. Habituellement elle est assez maigre; 
mais on sait aussi qu'elle se charge parfois de loupes 
graisseuses énormes pesant, d'après Chardin, plus 
de trente livres, et nécessitant l'emploi d'un petit 
chariot qui supporte ce poids incommode, et facilite 
les mouvements de l'animal. 

L'homme présente-t-il le moindre fait qu'on puisse 
comparer aux précédents? Évidemment non. — Dans 
les groupes humains, le nombre des pièces qui en- 
trent dans la composition de la colonne vertébrale 
proprement dite est resté toujours et partout le 
même. Si parfois on a rencontré des individus pré- 
sentant une vertèbre en plus ou en moins, ces faits 
ont été recueillis et signalés à raison même de leur 
rareté, et loin de former le caractère d'une race, ils 
sont restés entièrement isolés. 

Quant au prolongement de la colonne vertébrale , 
qui représente chez nous la queue des animaux, et 
qu'on appelle le coccyx, il a donné lieu, dans ces 
dernières années, à quelques discussions. La ques- 
tion des hommes à queue, que l'on pouvait croire 



156 CHAPITRE X. 

résolue depuis longtemps, a été remise sur le tapis, 
et il est difficile de la passer entièrement sous silence. 
Qu'y a-t-il donc de vrai dans ce que disent à ce sujet 
les témoignages anciens et modernes, témoignages 
venant en certaines occasions de personnes évidem- 
ment dignes de foi? Rien que de très-simple. — 
L'homme à l'état d'embryon a une queue proportion- 
nellement aussi longue que le chien. Par les progrès 
mêmes du développement et de la métamorphose, 
cette queue se trouve changée en coccyx '. Un arrêt 
dans la métamorphose de cette partie suffirait donc 
pour que l'homme présentât un prolongement cau- 
dal sensiblement plus long que celui qu'il possède à 
l'état normal. — Or nous savons que de semblables 
arrêts ont été fréquemment observés dans presque 
tous les organes. Il n'y aurait donc rien d'étrange à 
ce que le fait tant controversé se fût réalisé sur quel- 
ques individus. Toutefois en admettant qu'il en soit 
ainsi , ce qui n'est pas prouvé , en admettant en outre 
que cette singulière conformation fût devenue héré- 
ditaire, et que l'histoire des fameux Niam-Niams* 
ne fût pas une ûible, cette modification serait encore 
bien peu de chose, comparée à celles que nous 
montre chaque jour la queue des diverses races de 
moutons. — Ainsi, ni dans sa partie essentielle, ni 
dans son prolongement extérieur, la colonne ver- 
tébrale de l'homme ne présente des variations com- 

1. Voyez, sur ces transformations, la série intitulée; les Mé- 
tamorphoses et la Gmc'acjcnèsc {Revue des Deux Mondes, l"juin 
1856). 

2. On a donné ce nom à une prétendue peuplade de nègres an- 
thropophages, qui serait caractérisée par le prolongement caudnl 
dont nous parlons. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 157 

parables en quoi que ce soit à celles que nous ren- 
controns chez nos races domestiques, et qui les 
caractérisent. 

Nous avons insisté avec quelque détail sur les ca- 
ractères précédents, parce que les résultats de la 
comparaison que nous cherchons à établir entre les 
races animales et les groupes humains pouvaient ici 
se traduire en chiffres ou s'exprimer assez facilement 
par des paroles. Nous passerons plus légèrement sur 
les faits qui , pour être bien appréciés , exigeraient 
au moins des figures exactes et multipliées. Tels sont 
ceux qui ressortent de l'étude des têtes osseuses. 

Déjà Daubenton, Blumenbach, avaient fait remar- 
quer que , de la tête du sanglier à celle du cochon 
domestique, les caractères variaient bien plus que de 
la tête du blanc à celle du nègre. Prichard, en repro- 
duisant cette opinion, dont il est si aisé de constater 
la justesse, l'a étendue avec raison aux têtes de di- 
verses races de chiens. Si l'on place d'un côté les têtes 
de blanc et de nègre les mieux caractérisées, de l'au- 
tre les premières têtes venues de dogue, de barbet , 
de lévrier, etc., il est impossible de ne pas voir, au 
premier coup d'œil, que les différences sont de beau- 
coup plus prononcées dans le second groupe que 
dans le premier. Chez l'homme, rien ne frappera un 
œil inexpérimenté, à l'exception peut-être du pro- 
gnathisme, c'est-à-dire d'une légère projection en 
avant des mâchoires et des dents. Chez les chiens au 
contraire, on verra tout de suite que la forme et les 
proportions de presque toutes les parties varient de 
la manière la plus marquée. — Malheureusement, 
sans tomber dans des détails tout à fait techniques, 



158 CHAPITRE X. 

difficiles b. suivre même pour les hommes spéciaux^ 
nous ne saurions donner ici une idée de ces modifi- 
cations, et nous renverrons le lecteur jaloux de véri- 
fier l'exactitude de nos assertions aux détails donnés 
par Frédéric Cuvier dans un travail spécial', aux. 
planches que Prichard a jointes à l'abrégé de son 
Histoire naturelle de riiomme -, et surtout aux sque- 
lettes qui font partie des collections du Muséum. — 
Quelque prévenu qu'on puisse être, on sera certaine- 
ment forcé de reconnaître que le squelette de la tête 
varie, d'une race d'animaux domestiques à l'autre, 
infiniment plus qu'entre groupes humains. 

L'étude des fonctions donnerait des résultats'tout 
à fait semblables à ceux qu'on obtient par l'examen 
des organes, et pour n'en citer qu'un exemple, nous 
rappellerons que partout la femme est féconde en 
toute saison, et que les limites extrêmes de sa fé- 
condité ne sont jamais aussi distantes qu'elles le 
sont de race à race chez les espèces que nous avons 
citées. 

Il en est encore de même pour les facultés instinc- 
tives et psychologiques. Chez les animaux, ces facul- 
tés varient sous l'influence de l'homme ou de condi- 
tions d'existence nouvelles, tout comme les caractères 
anatomiques et physiologiques. — Le sanglier, on le 
sait, se retire le jour dans sa bauge et n'en sort guère 
que la nuit. Le porc au contraire dort la nuit et veille 
pendant le jour. Sous l'empire de la domesticité, le 
sanglier est devenu un animal diurne, de nocturne 
qu'il était naturellement. — Le castor, en Amérique 

1. Article Chien dans le Dictionimire des sciences naturelles. 

2. Cet abrégé a été U'aduil en français par M. Roulin. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 1L9 

comme en Europe , troublé dans son repos, traqué 
par le chasseur, a complètement modifié le genre de 
vie qui en fait un des exemples les plus curieux à étu- 
dier quand on veut se rendre compte de ce que sont, 
chez les animaux, l'intelligence et l'instinct. Au lieu 
de se réunir en familles nombreuses , de construire 
des digues et de bâtir des cabanes, il s'est mis à vivre 
seul et à se creuser un terrier. De social et de bâtis- 
seur qu'il était, il est devenu solitaire et fouisseur. — 
Dans les deux cas que je viens de citer, il y a eu pour 
ainsi dire renversement de facultés natives, et bien 
certainement on ne saurait citer rien de semblable 
chez l'homme. 

A l'appui'de cette conclusion, à l'appui de tout ce 
qui précède, j'aimerais à examiner ici avec détail 
quelques-uns des groupes les moins favorisés parmi 
les populations humaines. Il en est surtout trois dont 
l'histoire serait singulièrement instructive. — De 
tout temps les polygénistes ont tendu à exagérer 
outre mesure la distance qui existe entre ces grou- 
pes. Ne pouvant surélever les blancs au-dessus d'un 
niveau que nous connaissons tous, ils ont été forcés 
de dépasser de beaucoup la limite inférieure réelle, 
de placer de plus en plus bas les populations le plus 
mal partagées sous le rapport de la beauté physique 
ou des aptitudes intellectuelles. Ils ont été ainsi en- 
traînés à les rattacher d'aussi près que possible aux 
animaux eux-mêmes. De là tous les efforts tentés 
pour trouver des ressemblances , des identités entre 
certains singes anthropomorphes ^ et les nègres 

1. On a désigné sous ce nom le groupe de singes dont les 
formes rappellent le plus celles de l'homme. 



160 CHAPITRE X. 

d'abord. Les hommes noirs furent déclarés incivi- 
lisables; on parla de leur museau, et malgré tout ce 
qu'avait pu dire un naturaliste bien peu suspect en 
pareille matière , Desmoulins ' , on soutint que le 
cerveau du nègre et celui de l'orang-outang présen- 
tent des rapports établissant entre l'homme noir et 
la bète des relations de voisinage inuiiédiat. 

Toutefois, quand l'Afiùque se fut ouverte devant 
nos intrépides voyageurs, quand on connut les Da- 
homans, les Fantis, les Aschantis, quand on eut ap- 
pris d'une manière sûre qu'il existait des villes, des 
arts, une civilisation nègres, il fallut bien chercher 
ailleurs cette espèce d'homme qui devait, d'après cer- 
taines théories, servir d'intermédiaire entre le blanc 
et les animaux. On se rejeta alors sur les Hottentots. 
On répéta à leur sujet, en l'aggravant d'une manière 
assez notable, tout ce qu'on avait dit des nègres; 
mais on se trouvait en présence des renseignements 
fournis par Levaillant et confirmés d'année en année 
par d'autres voyageurs, par les missionnaires. Pour 
être pasteur et nomade , pour se frotter le corps de 
graisse ou de beurre rance, un peuple ne pouvait 
pas être longtemps comparé à un singe quelconque. 
— Enfin on s'adressa aux Australiens, et cette fois 
on traça le tableau de la dégradation la plus com- 
plète. — Être déclarée absolument dépourvue de re- 
ligion, de lois, d'arts, d'industrie, être proclamée 



1. De=moiilip.s était polygéniste : il adm tlait seize espèces 
li'liommes distinctes; ma's il était en outre analomiste sérieux et 
ne pouvait par conséquent se laisser prendre à certaines asser- 
tions que l'école américaine surtout parnît cherclier à remettre en 
faveur. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 161 

totalement incapable de s'élever d'une façon quel- 
conque dans la civilisation, ce sont à coup sûr les 
plus doux reproches adressés à cette malheureuse 
population. Pour le physique, ce n'est plus à l'orang 
qu'on compare l'Australien, c'est au mandrill '. Quant 
au moral , voici comment un auteur anglais résume 
tout ce qu'il en a dit : « En un mot, ils ont toutes les 
choses mauvaises que ne devrait jamais présenter 
l'humanité, et plusieurs dont rougiraient les singes, 
leurs congénères *. » 

On voit que la progression a été rapide. Lorsqu'on 
comparait le nègre d'Afrique à un singe, c'était du 
moins à un singe supérieur : on fait de l'Australien 
un singe inférieur et vicié ^ Qu'y a-t-il de vrai dans 
ces sombres peintures? Rien , si ce n'est que l'Austra- 
lien est un des représentants les plus abaissés de 
l'humanité. — A-t-il pour cela perdu l'empreinte 
du type humain? Les caractères du règne, de l'es- 
pèce, ont-ils disparu? Xon. Pour lui, comme pour 
le nègre et le Hottentot , des informations plus vraies 
ont fait justice d'assertions inexactes, basées tout au 
plus sur des observations incomplètes , sur des gé- 
néralisations hasardées, parfois aussi sur de bien 
plus tristes motifs. — Pour justifier nos dires, indi- 



1. Bory Saint-Vincent {l'Homme). 

2. Butler Earp (Tlie gold colonies, or Australia). Ce livre est 
une sorte de manuel des émigrants. On comprend sans peine les 
terribles conséquences que doivent avoir pour les indigènes de 
pareilles idées inculquées aux hommes qui vont chercher fortune 
en Australie. 

3. Le mandrill appartient au genre des cijiwccphales (tête de 
chien), qui sont comptés parmi les représentants les plus infé- 
rieurs du groupe des singes. 



162 CHAPITRE X. 

quons quelques traits de l'histoire de ce groupe 
d'après les renseignements fournis par des hommes 
éminents qui ont séjourné en Australie, sondé les 
mystères de ce sol à peine connu , étudié réellement 
et comparé entre elles les diverses populations qui 
l'habitent. 

Et d'abord l'Australien est-il aussi disgracié au 
physique que l'ont affirmé non pas seulement Bory 
Saint-Yincent et ceux qui l'ont répété, mais encore 
quelques voyageurs qui n'ont fait que toucher terre 
et ont jugé d'un continent entier par quelques points 
de relâche? — Mitchell et Pickering répondront pour 
nous. Le premier décrit son guide Yulliyalli comme 
un spécimen parfait de Vhumnnilè, et tel qu'il serait 
impossible d'en rencontrer un semblable dans les 
sociétés qui s'habillent et se chaussent. Et ce n'est 
pas là une exception. Le voyageur anglais revient à 
diverses reprises sur la perfection physique de ces ma- 
chines humaines développées en toute liberté. — Pic- 
kering, le compagnon du capitaine Wilkes dans la 
grande expédition scientifique des États-Unis, con- 
firme en tout ce jugement. Il déclare n'avoir ren- 
contré nulle part cette maigreur excessive des extré- 
mités, donnée si souvent comme un des caractères 
des Australiens , et traite de simples caricatures la 
plupart des dessins qui ont été publiés sur cette race. 
— Sur une trentaine d'individus de l'intérieur, il 
déclare en avoir vu quelques-uns qui étaient d'une 
laideur remarquable, tandis que d'autres, contrai- 
rement à toutes ses idées antérieures, présentaient 
une figure décidément belle {had thc face decidcdhj 
fine). — l\ termine ses observations en disant : « Chose 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 163 

étrange, je regarderais l'Australien comme le plus 
beau modèle des proportions humaines sous le rap- 
port du développement musculaire. Il combine la 
plus parfaite symétrie avec la force et l'activité , tan- 
dis que sa tête pourrait être comparée au masque 
antique de quelque philosophe. » 

Il y a loin , on le voit , de ces appréciations à celles 
qui se lisent dans quelques-uns des ouvrages les plus 
récents , et il est clair qu'il faut renoncer à trouver 
dans la forme générale du corps, dans les caractères 
extérieurs, des différences assez grandes pour sépa- 
rer l'Australien de l'espèce humaine représentée par 
le blanc. 

Les polygénistes sont-ils mieux fondés en appuyant 
leurs opinions sur les différences de l'ordre intellec- 
tuel et sur les manifestations qui en résultent? L'in- 
dustrie, par exemple, est-elle nulle chez les Austra- 
liens? — Bory l'a affirmé. Il a prétendu que ces 
peuples ne savaient ni se construire une cabane 
même temporaire , ni s'armer d'autre chose que de 
perches h peine dressées et amincies aux deux 
bouts.... Toutes ces assertions ont été répétées. — 
Eii bien , Bory oubliait les faits observés déjà par 
Perron, son contemporain, pendant une relâche à 
la terre d'Entracht, et d'où il résulte que les indi- 
gènes savaient se creuser dans une roche friable des 
logements dont les parois présentaient des cavités 
destinées à placer leurs uslensiles. Il oubliait que le 
même Perron avait rapporté d'Australie une hache 
de pierre fixée à son manche par un mastic d'une 
dureté telle qu'il excita l'étonnement de tous nos 
chimistes, et que l'un d'eux, Laugier, voulut en 



164 CHAPITRE X. 

faire l'analyse. Il oubliait qu'on avait trouvé dans 
les mênies contrées des armes de chasse et de guerre 
très-diverses. — Depuis cette époque, nos renseigne- 
ments se sont encore complétés; mais, sans parler 
des plus récents, comment se fait-il qu'on passe 
journellement sous silence ceux qu'a recueillis le 
capitaine Sturt dans le voyage qui le conduisit sur 
les bords de la Murray , et qui remonte à 1831 ? Est-ce 
un peuple comme celui qu'ont peint Rory et ses con- 
tinuateurs qui aurait construit des huttes perma- 
nentes pouvant loger de douze à quinze personnes; 
qui aurait inventé les canots d'écorce; qui aurait tissé 
des iilets fort bien faits, les uns à mailles larges 
pour la chasse aux kanguroos, les autres à mailles 
étroites pour la pêche du poisson et ayant jusqu'à 
quatre-vingts pieds de long? 

De ces renseignements incontestables on peut déjà 
conclure que les Australiens ont en réalité la plupart 
au moins des industries élémentaires qui se retrou- 
vent chez toutes les autres tribus sauvages, et ce fait 
seul met entre eux et les singes les plus parfaits 
une barrière infranchissable; mais voici qui est plus 
significatif. Le docteur Cuningham, qui a fait à la 
Nouvelle-Galles du sud quatre voyages en qualité de 
chirurgien -surintendant des bâtiments destinés au 
transport des convicts, et séjourné deux ans dans cette 
colonie , a étudié avec soin la population indigène. 
— Il n'est rien moins qu'un de ses admirateurs. — 
TiCpendant, seloji lui, les Australiens sont vifs, 
enjoués, curieux et intelligents. On a constaté qu'ils 
apprennent à lire, à écrire presque aussi vite que les 
Européens, et tous parlent et comprennent très-bien 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 165 

l'anglais. Ils saisissent très-aisément les ridicules et 
apprécient au premier coup d'œil les différences so- 
ciales. Les Néo-Hollandais, dont parle iciCuningham, 
sont ceux de Sidney et des environs; mais il déclare 
à diverses reprises qu'il existe des populations très- 
supérieures à celles qui entourent cette colonie. Pre- 
nons toutefois celles-ci pour terme de comparaison. 
— Y a-t-il dans le portrait intellectuel que nous ve- 
nons d'esquisser un seul trait qui autorise à en faire 
une espèce à part? 

On avait dit, on a répété que les Australiens sont 
incapables de s'élever au-dessus du niveau où les ont 
trouvés les premiers navigateurs. C'est encore là une 
assertion qui se trouve démentie par les faits. — 
Quand on s'est occupé sérieusement de l'éducation 
des habitants de la Nouvelle-Hollande, ils ont promp- 
tement répondu à ces soins. C'est ce qui résulte des 
renseignements fournis par Dawson, Cuningham, etc. 
Les individus qui, comme Daniel et Benilong, ont été 
conduits en Angleterre et introduits dans la société 
élégante sont devenus de vrais genilcmcn, de l'aveu 
même des écrivains que nous combattons. Si, reve- 
nus en Australie, ils ont fini par retourner à la vie 
sauvage, qui donc pourrait s'en étonner en songeant 
à la position que le préjugé de la couleur fait à un 
nègre quelconque dans les colonies, surtout dans les 
colonies anglaises ; à l'attraction irrésistible que le 
désert et son indépendance exercent sur les blancs 
mêmes qui en ont une fois goûté, et aussi à ces in- 
stincls héréditaires qui caractérisent si nettement cer- 
taines races? 

Peut-être dira-t-on qu'il s'agit ici de quelques cas 



166 CHAPITRE X. 

individuels, qui ne prouvent rien pour la masse ; mais 
voici un fait tout différent, emprunté à un recueil 
qu'on pourrait appeler local, et qui atteste que des 
populations en masse peuvent être régénérées bien 
aisément'. — M. Bateman et quelques Anglais s'é- 
taient rendus au port Philips, sur la côte méridionale 
de l'Australie, dans le dessein d'y former un établis- 
sement agricole. Ils furent bientôt frappés de la civi- 
lisation des habitants de cette côte , qu'ils ti"ouvaient 
beaucoup mieux vêtus, logés, meublés et pourvus de 
tous les objets nécessaires qu'aucun de leurs compa- 
triotes. Peu de jours après, ce phénomène de perfec- 
tionnement relatif fut expliqué par l'apparition d'un 
homme blanc vêtu d'une redingote en peau de kan- 
guroo. C'était un ancien grenadier des armées an- 
glaises, nommé William Buckley, qui, envoyé sur les 
lieux lors d'une première tentative de colonisation 
faite en 1803, s'était échappé et avait vécu trente-trois 
ans avec les indigènes. Il n'avait pas tardé à devenir 
leur chef, et sous sa direction, ils en étaient arrivés 
au point qui étonnait si fort les nouveaux colons. — 
On voit ce qu'avait produit chez ces sauvages, déclarés 
incapables de tout progrès, l'influence isolée d'un 
simple soldat. 

A'oici du reste en quels termes M. de Blosseville 
résume, dans son remarquable ouvrage sur l'Austra- 
lie ^ les derniers renseignements, recueillis surtout 
dans le sud. «La cherté de la main-d'œuvre a donné 

1. Van Dicmen's land Magazine. Le voyage de M. Bateman a dil 
avoir lieu en 1836 (Hieiizi, Australie). 

2. Histoire de la Colou'sation péna^.e et des Étahlissements de 
r Angleterre en Australie. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 167 

une valeur au travail, peu essayé jusqu'alors, de ces 
malheureuses peuplades. On s'est aperçu, quand l'in- 
térêt l'a demandé, qu'elles n'étaient pas demeurées 
témoins inintelligents des arts utiles, que leurs huttes 
et leurs ménages étaient convenablement tenus. Dès 
1853, deux cent mille moutons avaient pour bergers 
des aborigènes. Un des principaux concessionnaires 
n'employait pas d'autres ouvriers. On faisait d'eux 
avec avantage des briquetiers, des défricheurs, des 
conducteurs de bœufs et jusqu'à des constables pour 
leur propre race. » — A côté de ces populations 
australiennes, évidemment entrées dans la voie de 
la civilisation , le même auteur montre la postérité 
des convids échappés aux colonies pénales a éparse 
d'ilôts en îlots, et bien plus près de l'état sauvage que 
de la civilisation dégradée. » — Ainsi en Australie 
Vliomme blanc s'abaisse en même temps que Vhommc 
noir s'élève. Ces témoignages sont certainement la 
réfutation complète de toutes les assertions polygé- 
nistes, et ils sont d'autant plus décisifs que celui qui 
les apporte ne songeait même pas, en traçant les 
lignes qu'on vient de lire , à la question que nous 
traitons ici. 

Même livrés à leur seule nature, les Australiens 
sont fort loin d'être descendus aussi bas qu'on l'a pré- 
tendu. — On avait dit que chez eux la famille n'exis- 
tait pour ainsi dire plus : on avait insisté, on insiste 
journellement encore sur la facilité honteuse des fem- 
mes et l'indifférence des maris ; mais ces exemples ne 
sont pris que dans les tribus voisines de Sidney, tri- 
bus que la civilisation a corrompues , comme elle l'a 
fait trop souvent ailleurs qu'en Australie. Dans d'aii- 



168 CHAPITRE X. 

très régions, il n'en est pas de même, et Dawson trace 
au contraire de la famille australienne un tableau 
tout patriarcal'. — On avait dit, on répète encore 
qu'ils ne possèdent aucun vestige d'état social, qu'ils 
sont toujours errants par groupes composés au plus 
d'une ou deux familles. Depuis longtemps cepen- 
dant , Gray et le docteur Long ont montré qu'il 
existe chez eux une répartition en clans sous-divisés 
eux-mêmes en tribus et en familles , dont le nom se 
retrouve dans celui des individus ; ils ont donné la 
liste de ces clans, et fait connaître des usages qui rap- 
pellent à la fois l'institution du tabou des Polynésiens 
et le totem des Américains. De son côté , Sturt a re- 
connu l'existence de villages fort nombreux, composés 
parfois de soixante ou soixante-dix cabanes et renfer- 
mant jusqu'à huit cents ou mille habitants. — On 
avait dit , et on dit encore que les Australiens n'ont 
aucune idée de la propriété. Cependant les auteurs 
que nous venons de citer avaient reconnu que chaque 
tribu possède ses terrains propres, dont les limites, 
habituellement respectées , ne sont franchies qu'en 
cas de guerre ou sur une invitation formelle , et que 
ce droit de propriété s'étend aussi à la famille.— Nous 
pourrions multiplier beaucoup ces oppositions entre 
les assertions des polygénistes et les témoignages 
d'hommes qui, en séjournant sur les lieux, ont pris 
la peine d'étudier sérieusement ces populations tant 



1. Il est bien digne de remarque que, d'après Dawson, la 
femme, dont la condition est ici d'ailleurs vis-à-vis de l'homme ce 
qu'elle est chez presque tous les sauvages, c'est-à-dire très-infé- 
rieure, joue dans la famille et même dans la tribu un rôle consi- 
dérable. 



- ÉTENDUE DES VARIATIONS. 169 

calomniées; mais nous croyons en avoir assez dit 
pour démontrer qu'à quelque point de vue qu'on les 
envisage, les facultés intellectuelles des Néo Hollan- 
dais ne diffèrent de celles des hommes blancs que par 
un moindre degré de développement, et la variation 
demeure ici de beaucoup en deçà des limites que nous 
avons constatées d'une race à l'autre chez des ani- 
maux d'une même espèce. 

On n'a pas défiguré d'une manière moins étrange 
le tableau des qualités morales bonnes ou mauvaises 
de l'Australien. On lui a reproché comme autant de 
traits qui lui appartiendraient en propre les passions 
les plus communes non-seulement chez les peuples 
sauvages, mais encore chez les nations les plus ci- 
vilisées, telles que le désir de la vengeance, l'ivro- 
gnerie et le relâchement de mœurs qu'on observe 
autour des grandes villes. En même temps, on 
oubliait tous ces faits rapportés parfois par les mêmes 
auteurs, et qui prouvent combien son cœur est acces- 
sible aux plus doux, aux plus nobles sentiments, aux 
affections de famille, à l'amour conjugal, à la recon- 
naissance la plus vive pour de légers services, etc. — 
Trompé une seule fois par un blanc, l'Australien ne 
se fie plus à lui, il use de représailles ; mais Dawson 
remarque qu'il agit avec une entière bonne foi envers 
celui qui a su mériter sa confiance. — Cuningham a 
retrouvé chez ces peuples le point d'honneur sanctionné 
par de véritables duels, où tout se passe d'après des 
règles auxquelles on ne saurait se soustraire sans être 
déshonoré. Enfin voici un fait que nous empruntons 
au capitaine Sturt, et qui prouve que l'esprit cheva- 
leresque, tel que l'entendaient les plus nobles pala- 

10 



170 CHAPITRE X. 

dins, n'est pas étranger à ces prétendues demi-brutes. 
Deux évadés irlandais se prirent de querelle avec les 
indigènes au milieu desquels ils s'étaient réfugiés. 
Il fallut en venir aux mains; mais les Européens 
étaient sans armes. Avant de les attaquer, les Aus- 
traliens leur en fournirent pour qu'ils pussent se dé- 
fendre, les combattirent ensuite et les tuèrent'. 

Il va sans dire qu'on a refusé aux Australiens toute 
trace de religiosité. Ici comme toujours ce sont les 
faits qui répondent. — On a constaté chez toutes les tri- 
bus la croyance aux esprits et la crainte des reve- 
nants. Chez toutes aussi, les morts sont enterrés avec 
des cérémonies particulières. Le lieutenant Britton a 
eu occasion de voir ces rites funèbres chez une des 
peuplades des bords du Wallomby. Sans les décrire 
en détail, faisons remarquer que les tombes, très- 
régulières, sont entourées de cercles d'écorce destinés 
à les protéger contre l'attaque des mauvais génies, et 
que des armes y sont déposées pour que le défunt, 
quand il en sortira, les trouve à sa portée et puisse 
en user contre ses ennemis. Certes, en voilà assez 
pour montrer que la notion d'une autre vie existe 
chez les Australiens. 

Quant à celle d'êtres supérieurs à l'homme et pou- 

1. Sturt ajoute que les Irlandais furent mangés. Le canniba- 
lisme existe en efTet sur quelques points de l'AustraUe, et en 
particulier chez les populations voisines de Sidney, au moins 
comme l'ait accidentel; mais il résulte des reclierclies de Dawson 
qu'on n'en trouve aucune trace sur une élendue considérable et 
parmi de nombreuses tribus. Le fait a été juridiquement établi à 
la suite d'une enquête. Au reste, le cannibalisme est malheureu- 
sement trop commun dans des populations lort différentes de celle 
qui nous occupe en ce moment pour qu'on puisse en faire un 
caractère essentiel. 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 171 

vant agir sur lui en bien ou en mal, on l'a également 
trouvée partout où on l'a cherchée. — Dans toutes les 
tribus, on a reconnu la croyance, commune à tant de 
peuples, d'un esprit du bien et d'un esprit du mal. 
Aux environs de Sidney, l'esprit du bien se nomme 
Coyan. C'est lui qu'on invoque lorsqu'il s'agit de re- 
trouver les enfants égarés. Pour se le rendre favo- 
rable en pareil cas, on lui fait une offrande de dards : 
si les recherches sont vaines, on en conclut que Coyan 
a été irrité d'une manière quelconque. — Le mauvais gé- 
nie s'appelle Potoyan ; il rôde pendant la nuit autour des 
cabanes, cherchant à dévorer leurs habitants. A côté 
de'ces divinités supérieures, l'Australien place des gé- 
nies secondaires, entre autres les wanrjuls, monstres 
aquatiques qui rappellent les kelpies d'Ecosse , et les 
balumbals, espèces d'anges ou mieux fées des bois qui 
vivent de miel. Tout ce que Cuningham nous a appris 
sur ces croyances est pleinement confirmé par les 
informations recueillies par Wilkes auprès des mis- 
sionnaires de Wellington. Seulement les noms sont 
autres, à raison de la différence des dialectes parlés 
dans l'Australie, et ce fait nous inspire une dernière 
remarque dont l'importance sera aisément comprise. 
Les polygénistes, voyant dans les groupes humains 
des espèces différentes , sont inévitablement entraînés 
à les circonscrire d'une manière tranchée, à rapporter 
à chacun d'eux, comme lui étant exclusivement pro- 
pres, quelques traits physiques intellectuels ou mo- 
raux dont ils puissent faire autant de caractères spé- 
ciaux. Ils ne pouvaient manquer d'en agir ainsi avec 
les Australiens , et c'est à cette tendance qu'il faut 
surtout attribuer ce qui a été dit des traits de leur 



172 CHAPITRE X. 

visage, des proportions de leurs membres , repré- 
sentés comme entièrement exceptionnels. Les mêmes 
assertions se sont produites au sujet de leur langage. 
On a presque nié qu'ilseussent une langue proprement 
dite, et pussent émettre des sons vraiment articulés. 
Au point de vue linguistique comme sous le rapport 
physique , on a voulu voir en eux des êtres entière- 
ment à part. 

Ces deux affirmations ne sont pas plus vraies l'une 
que l'autre. — On a vu plus haut ce qu'il fallait penser 
de la forme. Ajoutons que la population australienne 
n'est nullement homogène, et que d'une tribu à l'autre 
on constate des différences physiques marquées, à ce 
point que Cuningham parle de peuplades à teint cui- 
vré. Enfin, citons un fait bien remarquable : Picke- 
ring a retrouvé parmi les peuplades drawidiennes de 
l'Inde des individus qui reproduisaient tous les traits 
caractéristiques des Australiens, si bien qu'à en juger 
seulement par la ressemblance physique, ces popula- 
tions séparées par de si grands espaces n'en seraient 
pas moins extrêmement proches parentes. 

Eh bien ! c'est précisément au même résultat qu'a 
conduit la comparaison des langues. — Dans son ex- 
cellent livre intitulé la Terre et fliommc, M. Alfred 
Maury a reproduit et sanctionné de son autorité les 
conclusions auxquelles était arrivé M. Logan. Un autre 
hnguiste, (jue la pratique des langues orientales ren- 
dait d'autant plus propre à aborder cette question, et 
qui en a fait une étude toute spéciale, M. Pruner-Bey, 
a bien voulu résumer pour nous le fruit de ses re- 
cherches sur le même sujet. Tous ces travaux s'accor- 
dent entièrement et aboutissent à des conclusions 



ÉTENDUE DES VARIATIONS. 173 

identiques. Les idiomes australiens , quoique nom- 
breux et très-variés, se rattachent tous à une langue 
fondamentale : celle-ci présente avec les langues dra- 
widiennes de l'Inde des ressemblances telles qu'on 
ne saurait les séparer, et qu'on est conduit à les réu- 
nir dans une même famille. — Ainsi la linguistique 
aussi bien que les caractères physiques, loin d'isoler 
les Australiens, les rattachent à des populations con- 
tinentales. — Enfin ces deux ordres d'idées et de faits, 
d'accord en ceci comme en tout le reste , accusent un 
mélange de sang et de langues, si bien que, loin d'être 
une espèce à part , les Australiens ne forment même 
pas une race pure, et sont manifestement le produit 
du croisement des véritables nègres orientaux avec 
un élément jaune ou malayou'. 

Et maintenant, tirons de tous les faits particuliers 
que nous venons d'exposer la conséquence générale 
qui en ressort naturellement. 

Frappés des différences qui existent entre les grou- 
pes humains, les polygénistes ont cru ne pouvoir 
en rendre compte qu'en admettant l'existence de plu- 
sieurs espèces d'hommes. — Or une étude attentive 
démontre que, sous le rapport de la nature, ces diffé- 
rences rentrent complètement dans l'ordre de celles 
que présentent les races végétales et animales. En 
outre, il résulte d'une comparaison rigoureuse que, 
sous le rapport de l'éteudue, les races animales offrent 
de l'une à l'autre des variations plus considérables à 
tous égards que les populations humaines les plus 
éloignées. 

1. J'ai exposé avec détail tous ces fjiits et les conclusions qui en 
rassortent dans mon cours au Muséum en 1857. 



174 CHAPITRE X. — ÉTENDUE, ETC. 

A vouloir tirer de ces faits toutes leurs conséquences 
légitimes, nous serions en droit de conclure qu'à eux 
seuls ils rendent la doctrine de l'unité plus probable 
que la doctrine contraire. Nous ne voulons pourtant 
pas aller encore jusque-là, et nous nous bornerons à 
dire : — Pour expliquer la diversité des groupes hu- 
main, il est inutile de recourir à l'hypothèse de la 
multiplicité des espèces; la multiplicité des races et l'unité 
de l'espèce suffisent. — Les arguments tirés par les po- 
lygénistes des différences existant entre ces groupes 
n'ont donc aucune valeur. 



<ëîp 



XI 



Origine des variétés animales. — Influence de l'hérédité 
et des actions de milieu sur les individus. 



Après avoir montré ce que sont en réalité ces grou- 
pes d'individus qu'on appelle des races, nous avons à 
rechercher comment ils se forment. Ici, connue dans 
nos études précédentes, nous devrions peut-être com- 
parer ce qui se passe chez tous les autres êtres orga- 
nisés avec ce que l'on constate chez l'homme. Mais les 
notions aujourd'hui acquises permettent .d'insister 
beaucoup moins sur l'histoire des végétaux. C'est donc 
aux animaux et aux groupes les plus élevés en organisa- 
tion que nous nous attacherons de préférence. De cette 
étude, il ressortira clairement que partout et toujours 
les phénomènes sont identiques, et ce résultat général 
nous fournira les moyens de réfuter certains repro- 
ches adressés à nos doctrines , en même temps qu'il 
sera la source de sérieuses objections à faire aux doc- 
trines opposées. 

A vouloir pénétrer dans les détails, l'origine des va- 



176 CHAPITRE XI. 

riétés el des races est certainement un des plus diffi- 
ciles et des plus obscurs problèmes que présentent 
les sciences humaines. — Il n'y a rien là qui doive sur- 
prendre. Ces difficultés, cette obscurité, tiennent à la 
nature des questions multiples qu'embrasse la ques- 
tion générale. Nos études précédentes ont montré 
d'abord que la variété et la race n'étaient au fond que 
des modifications de l'espèce, puis que les caractères 
de toute sorte qui distinguent l'une et l'autre accusent 
une atteinte, parfois très-sérieuse, portée à cette force 
formatrice des anciens qui est propre à chaque être et 
le différencie des êtres voisins. Or cette force pre- 
mière qui transforme en plantes, en animaux les plus 
divers , des germes en apparence identiques, se rat- 
tache évidemment à l'essence de chaque espèce, et 
cette essence nous est absolument inconnue. — D'autre 
part, il nous reste à découvrir sans doute bien des 
agents capables d'agir sur elle ; le mode d'action de 
ceux mêmes que nous connaissons nous échappe le 
plus souvent. — En réalité, pour nous guider dans 
la recherche de la vérité, nous ne disposons guère 
que de faits épars et de certaines coïncidences trop 
frappantes pour être fortuites. Mais il est possible de 
grouper ces faits et ces coïncidences, et d'en déduire 
quelques données générales propres à nous guider 
dans la recherche des faits particuliers et à faciliter 
l'appréciation de leurs rapports. C'est ce que nous 
allons tâcher de faire. 

Dès le début de ce travail, nous avons constaté que, 
dans tous les êtres organisés et vivants , l'espèce est 
soumise à une double action, d'où résultaient deux 
ordres de faits accusant, les uns une tendance mani- 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 177 

feste h la stabilité, les autres une tendance non moins 
évidente à la variation. A quelles causes faut-il faire 
remonter cette double action? C'est là une question 
que se sont posée de tout temps les plus sérieux pen- 
seurs, les plus grands physiologistes, depuis Aristote 
et Hippocrate jusqu'à Burdach et à Miiller. 

Or, ce ne sont pas les ressemblances existant entre 
les représentants de la même espèce, entre les indi- 
vidus d'une même famille, qui étonnent ces grands 
esprits. Ils sont à peu près unanimes pour en trouver 
la raison dans Y hérédité, c'est-à-dire'dans cette force en 
vertu de laquelle le parent tend à se répéter dans son 
produit. Ce qui les frappe, ce sont les différences qui 
se manifestent d'individu à individu, de père à fils, 
de frère à frère ; en d'autres termes , ils se préoccu- 
pent avant tout des déviations les plus légères. Là est 
en effet le nœud du problème. — Ces déviations une 
fois comprises, le reste s'explique aisément. Voyons 
donc à quelles causes générales peuvent se rattacher 
les traits individuels et les variétés. 

Il n'est guère d'hypothèses auxquelles on n'ait eu 
recours pour résoudre la question dont il s'agit. — 
On a invoqué tour "à tour l'influence des astres, la 
variété originelle des âmes, et jusqu'à l'intervention 
directe du diable et de Dieu.' — Burdach, individuali- 
sant en quelque sorte l'espèce, voit dans la diversité 
de ses représentants, la trace des efforts infructueux 
qu'elle fait pour réaliser son type complet. — A côté 
de ces explications, évidemment inacceptables ou trop 
vagues , il en est de moins irrationnelles en appa- 
rence, mais qui ont souvent le défaut, tout en affec- 
tant une certaine précision, de rester entièrement hy- 



178 CHAPITRE XL 

pothétiques en même temps qu'elles sont d'une in- 
suffisance évidente. Par exemple, on a soutenu que 
l'affection des parents l'un pour l'autre, l'état moral, 
l'imagination de la mère, etc., peuvent agir sur un 
enfant et modifier ses traits ou son caractère. Rien 
n'est à coup sur moins prouvé. Y eût-il même quel- 
que chose de vrai dans ces suppositions lorsqu'il s'a- 
git de l'espèce humaine, il serait bien difficile d'en 
faire l'application aux animaux , et en tout cas elles 
laisseraient complètement en dehors le règne végétal 
tout entier. Nous ne saurions donc les admettre. — 
Toutefois, la plupart de ces hypothèses indiquent une 
tendance à chercher en dehors de l'individu et dans 
le milieu les causes des variations, et en cela elles se 
rapproclient de la vérité. 

Cette donnée générale se retrouve dans plusieurs 
autres doctrines qui n'ont guère que cela de commun. 
— Ainsi, pour Aristote, Pline, Galien, etc., les condi- 
tions physiques et morales qui prévalent chez les pa- 
rents, et le moment même de la conception, décident 
en entier de ce que sera l'être qui n'existe pas encore. 
— D'après Aldovrande, ce sont surtout les actions 
exercées sur la mère, et par l'intermédiaire de celle- 
ci sur l'enfant déjà formé, qui impriment à ce der- 
nier, pendant la vie embryonnaire, les modifications 
dont il conserve les traces durant sa vie entière. — 
Helvétius, Bonnet, etc., attribuant la puissance mo- 
dificatrice au climat, ù la nourriture, à l'éducation, 
reculent bien plus encore l'époque à laquelle cette 
puissance commence à agir, et veulent que ce soit 
seulement après la naissance. — M. le docteur Prosper 
Lucas, qui a résumé et discuté la plupart de ces théo- 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 179 

ries', admet à côté de V hérédité, qui conserve les 
caractères des ascendants , une force particulière , 
Vinnéité, qui tend sans cesse à diversifier les types. 
— Enfin, d'autres auteurs se bornent à dire que l'hé- 
rédité, si puissante pour conserver les caractères 
généraux de l'espèce , est sans action dès qu'il s'agit 
de l'individu. 

De ces diverses opinions , la dernière , qui refuse 
à l'hérédité son caractère, si marqué pourtant, de 
généralité , ne saurait évidemment être acceptée. — 
Nous ferons voir tout ù l'heure que les phénomènes 
s'interprètent fort bien sans avoir recours à une 
force spéciale plus ou moins analogue à l'innéité de 
M. Lucas , et qu'il en est même qui s'accordent mal 
avec l'existence d'une semblable force. — Restent 
donc les doctrines qui expliquent les variations du 
type spécifique par une action extérieure et étrangère 
à l'individu, c'est-à-dire une action de milieu. 

Celles-ci ont toutes peut-être, ù des degrés divers, 
une part de vérité au moins dans leur tendance gé- 
nérale, et alors qu'il s'agit des variétés individuelles 
seulement; mais dès qu'il est question des races, elles 
sont d'ordinaire trop étroites et trop absolues. A peu 
d'exceptions près, on peut leur reprocher d'avoir at- 
tribué à l'hérédité un rôle trop exclusivement conser- 
vateur, au milieu un rôle uniquement modificateur. 
Or, l'analyse des faits montre qu'il en est tout autre- 
ment, et que ces deux forces, tantôt en lutte , tantôt 
concourant à un but commun, produisent tour à tour 

1. Traite philosophiqtic et physiologique de Vliérédiié naturelle. 
Cet ouvrage est très-important à bien des titres, et j'ai eu à lui 
l'aire plusieurs emprunts. 



180 CHAPITRE XI. 

les deux résultats contraires, selon les circonstances. 
— Dans les phénomènes complexes qui résultent de 
leur action, le milieu apparaît d'ordinaire comme le 
régulateur suprême. Agent de modification s'il se mo- 
difie lui-même , il devient agent d'imariabilité s'il 
ne change pas. L'hérédité, conservatrice par essence, 
joue un rôle considérable dans la formation des 
races; souvent aussi elle ne fait que traduire les effets 
du milieu, et soit pour ce motif, soit par suite de phé- 
nomènes qui lui sont propres, elle devient une cause 
de variabilité. Essayons de déjnontrer sommairement 
ces propositions. 

Si l'on conçoit par la pensée un être unique engen- 
drant un autre être en dehors de toute cause pertur- 
batrice, notre esprit ne percevra entre le parent et le 
produit aucune cause de dissemblance. Dans ces con- 
ditions, la loi de l'hérédité serait évidemment de re- 
produire en tout point l'être premier. Aristote, qui 
attribuait tout au père dans l'acte de la génération, 
pensait si bien ainsi qu'il regardait la différence des 
traits entre le père et le fils, et surtout la production 
des filles , comme de véritables cas de monstruosité'. 
On sait aujourd'hui que les doctrines d'Aristote sur 
cette question délicate péchaient par la base. Le père 
et la mère concourent, chacun pour sa part, à la 
production du nouvel être. A celle-ci est dévolu le 
soin de préparer le germe, lœuf, qui sera fécondé 

1. L'opinion d'Aristote en ce qui touche le sexe féminin a été 
reproduite dans ces derniers temps sous une forme un pe'i diffé- 
rente. Quelques analomistes ont voulu ne voir dans la femme 
qu'un homme frappé d'arrêt de développement. Il me parait im- 
possible d'adopter celle doctrine. 



ORIGINE DÏÏS VARIÉTÉS. 181 

par celui-là. En outre les deux parents sont des êtres 
organisés : à l'intérieur, ils sont le siège de phéno- 
mènes variables ; à l'extérieur, ils vivent dans un mi- 
lieu très-mobile qui agit constamment sur eux. —Cet 
ensemble de conditions entraîne une foule de consé- 
quences , parmi lesquelles nous n'avons à examiner 
que celles qui intéressent la variation du type. 

Remarquons d'abord que la tendance de l'hérédité 
à reproduire l'être générateur tout entier n'est pas 
seulement une conception de l'esprit, mais qu'elle 
ressort clairement de l'observation directe. — L'héré- 
dité ne transmet pas seulement la ressemblance gé- 
nérale, et chacun des traits spéciaux, tels que la taille, 
les proportions, la forme des organes tant internes 
qu'externes; elle fait encore passer de génération en 
génération les caractères physiologiques, tels que la 
fécondité, la précocité, et jusqu'aux simples prédis- 
positions. Enfin, chez l'homme aussi bien que chez 
les animaux, elle agit avec non moins d'évidence sur 
les caractères psychologiques. Les faits recueillis par 
les plus anciens observateurs aussi bien que par les 
modernes ne peuvent laisser aucun doute sur ce 
point'. — Toutefois cette force héréditaire, constam- 
ment et nécessairement troublée dans son action, ne 
peut manifester toute sa puissance dans les indivi- 
dus ; c'est dans l'espèce elle-même , considérée dans 
son ensemble, qu'elle réalise en détail et successive- 
ment ce qu'elle ne peut faire en bloc pour ainsi dire 
et en une seule fois. 

De cette généralité d'action de l'hérédité et du 

1. On trouvera dans l'ouvrage de M. Lucas la réunion la plus 
complète des preuves à l'appui de ce que je ne fais qu'indiquer ici. 

11 



182 CHAPITRE XL 

rôle dévolu au père et à la mère, il résulte que dans 
toute génération les deux parents tendront également 
à fixer leur empreinte propre sur le produit com- 
mun. — Or, quelque semblables qu'on les suppose, 
il n'en existe pas moins entre eux certaines difîé- 
rences, ne fût-ce que celles qui tiennent au sexe. Si 
donc l'on remonte par la pensée jusqu'à la paire pri- 
mitive supposée la souche d'une espèce, on se trou- 
vera en présence de deux actions s'exerçant sur le 
premier descendant et tendant à lui transmettre des 
caractères empruntés à deux sources différentes. — 
Ces caractères peuvent être plus ou moins semblables, 
et alors le fils les reproduira, peut-être même en les 
exagérant. — Ils peuvent être plus ou moins opposés, 
et de là résultera entre les deux actions contraires 
une lutte pouvant entraîner soit une neutralisation 
réciproque, soit un résultat moyen, soit la prédomi- 
nance plus ou moins marquée de l'un des deux ca- 
ractères qui cherchent à se reproduire. — Enfin, sans 
s'exclure mutuellement, les caractères des parents 
peuvent être différents. Dans ce cas, le caractère cor- 
respondant chez le fils sera une résultante , c'est-à- 
dire en réalité un caractère nouveau qui n'existait 
ni chez le père ni chez la mère, de même que le vert, 
produit par le mélange du jaune et du bleu, est une 
couleur différente de l'un et de l'autre. 

On voit comment, sans recourir à l'innéité ou à 
toute autre force analogue, nous trouvons, dès la pre- 
mière génération et dans la loi qui est l'essence même 
de l'hérédité, la preuve que jamais le fils, la fille, 
ne peuvent être identiques soit avec l'un, soit avec 
l'autre des parents. 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 183 

Les mêmes causes agissant à chaque génération 
produiront évidemment des eiïets de même nature. 
L'hérédité simple, directe et immédiate, est donc à 
certains égards une source de variations du type 
premier. 

Toutefois nous n'exphquerions pas par ce qui pré- 
cède les différences existant entre frères. Les deux 
parents restant les mêmes, tous les enfants devraient 
se ressembler, paraît-il; mais ici interviennent des 
phénomènes d'un autre ordre. — L'hérédité ne se 
manifeste pas seulement des parents aux fils. Par 
un phénomène encore obscur, bien qu'on puisse le 
regarder comme une sorte de trace lointaine des 
phénomènes généagénétiques *, c'est bien souA'ent aux 
ascendants plus éloignés que remontent les ressem- 
blances. Girou de Buzareingues et Burdach ont admis 
qu'elles étaient plus nombreuses et plus frappantes 
de grand-père à petit-hls et de grand'mère à petite- 
fille que de père à fils et de mère à fille ^. Vhêréditc 
alternante aidera donc Vhcrcdité directe à modifier et à 
diversifier les représentants du type. 

1. Burdach a le premier fait ce rapprochement. Il a comparé ce 
qui se passe de grand-père à petit-fils et de grand'mère à peiite- 
fille aux phénomènes de génération alternante tels qu'ils avaient 
été décrits chez les biphores par Chamisso. Cette comparaison 
nous paraît fondée, et nous pouvons l'étendre à cinq générations 
aujourd'hui que nous connaissons les phases que présente la re- 
production des méduses. (Voyez mes Éludes sur la Mélamor- 
phose et la Généagénèse , — Revue du l"' et 15 juin , et P"' juil- 
let 1856.) 

2. Voici un tableau qui résume les idées de Girou sur cette 
question : 

l" génér. , grand-père, grand'mère, grand-père, grand'mère. 
2° — » père , mère , » 

3« — fils, fille, fils, fille. 



184 CHAPITRE XI. 

Enfin les phénomènes d\itavisme viendront s'ajou- 
ter aux précédents , dont ils ne sont probablement 
qu'une extension. — Ces phénomènes consistent dans 
la réapparition subite des caractères d'un ancêtre 
séparé de son descendant par un nombre parfois 
très-considérable de générations. On les constate tous 
les jours chez les animaux. Par exemple, c'est en 
vain que dans les troupeaux à laine noire de l'Anda- 
lousie on tue impitoyablement, depuis plusieurs siè- 
cles, tout agneau qui porte la moindre trace de laine 
blanche , afin de conserver à la race le caractère qui 
en fait rechercher la toison. Chaque année, il naît 
encore quelques rares individus qui reproduisent la 
teinte proscrite. — Les vers à soie de race blanche 
épurée avec le plus grand soin depuis plus d'un siè- 
cle, comme l'était celle de Yalleraugue, produisent 
toujours cependant un certain nombre de cocons 
jaunes.— Les mêmes faits se retrouventchez l'homme, 
et M. Prosper Lucas en cite de curieux exemples. — 
Aussi Maupertuis, mais surtout Girou de Buzarein- 
gues, ont-ils attribué à l'atavisme une large part 
dans la variation des traits individuels, dans les dis- 
semblances qui distinguent les pères des enfants, et 
ceux-ci les uns des autres ; et , bien que Girou soit 
allé trop loin, nous ne pouvons qu'adopter au moins 
le fond de ses idées. 

Nous sommes ainsi amené à conclure que l'héré- 
dité , par le concours obligé des sexes , par l'alter- 
nance de son action, par l'atavisme, arrive de trois 
manières différentes à produire les traits individuels. 
Or, on l'a vu , que l'un de ceux-ci vienne à s'exa- 
gérer, et il en résulte une variété. La force hérédi- 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 185 

taire suffit donc, sans l'intervention d'aucune autre, 
pour expliquer l'apparition de ces individus qui se 
distinguent assez de leurs plus proches parents pour 
mériter ce nom et devenir la souche d'une race. 

Toutefois, si les variations de l'espèce n'avaient 
d'autres raisons d'être que celles que nous venons 
d'indiquer, elles se renfermeraient évidemment dans 
d'assez étroites limites, et il serait bien difficile, 
sinon impossible, d'expliquer les déviations si consi- 
dérables dont nous avons constaté l'existence. Il faut 
donc qu'une autre cause vienne s'ajouter aux précé- 
dentes pour écarter de leur type certains individus , 
et cette cause , nous l'avons déjà nommée, c'est V ac- 
tion du milieu. 

Nous avons supposé jusqu'ici que l'hérédité agis- 
sait en dehors de toute circonstance, pouvant trou- 
bler ou modifier son action; mais le père, la mère , 
placés dans des conditions d'existence quelconques, 
subissent incessamment l'influence de ces conditions. 
— Chez la mère, l'organisme lui-même constitue à 
son tour le milieu dans lequel s'organise , croit et se 
développe l'être futur. Or, ce n'est pas seulement 
lorsqu'il a pris une forme précise, lorsqu'il est par- 
venu à l'état d'embryon ou de fœtus, que cet être est 
vivant. Avant même qu'il n'existe en réalité, l'œuf 
dans lequel il prendra naissance a sa vie propre et 
individuelle, qui se manifeste par des mouvements 
spontanés et caractéristiques. Cet œuf vit dans toute 
l'acception du mot*. Par conséquent, comme tous les 

1. Mes observations sur les œufs non fécondés des hermells, des 
tarets et de quelques autres annélides et niollus(iues ont mis hors 
de doute cette vie indépendante de l'œuf. J"ai donné quelques dé- 



186 CHAPITRE XI. 

êtres vivants, il doit subir l'action du milieu qui 
l'entoure et pouvoir être modifié par lui. Lorsque 
l'intervention du père a régularisé l'exercice de la 
vie de l'œuf ^ qu'elle en a assuré la durée, et a préparé 
ainsi la formation d'un nouvel être, celui-ci, bien 
qu'abrité par ses enveloppes et protégé en apparence 
contre toutes les atteintes du monde extérieur, n'en 
doit pas moins être soumis à une foule d'influences. 
— Soit qu'ils se développent dans le sein de- la mère, 
comme chez l'homme et les mammifères , soit qu'ils 
grandissent dans un œuf expulsé au dehors, comme 
chez les oiseaux, les poissons et presque tous les 
invertébrés, l'embryon, le fœtus, par cela seul qu'ils 
sont placés dans un milieu quelconque, doivent iné- 
vitablement être soumis à Faction de ce milieu. 

Voilà ce qu'indique la théorie, et une foule de faits 
en confirment les prévisions. — On sait avec quelle 
facilité les œufs de la poule s'imprègnent de certaines 
odeurs ou de saveurs résultant de la nourriture prise 
par la pondeuse'. Il est évident que la fécondation 
n'a rien à faire ici, et que l'action modificatrice s'est 
exercée directement sur l'œuf. — Les expériences 
répétées de M. Flourens ont montré qu'en mélan- 
geant de la garance aux aliments d'une femelle de 
mammifère en état de gestation , on produit la colo- 
ration en rouge des os du fœtus aussi bien que de 
ceux de la mère. Celle-ci a donc transmis au petit 



tails à ce sujet dans mes Souvenirs d'un naturaliste {Saint-Sé- 
hastien, livraisons du 15 janvier et 15 mars 1850). Je suis revenu 
sur cette question dans les études relalives à la généagénèse. 

1. Les œufs d'une poule qui a avalé même un assez petit nom- 
lire de crysalide.s de vers à soie ne sont réellement pas mangeables. 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 187 

qu'elle porte une action exercée d'abord sur elle- 
même. — M. Coste, après avoir placé les œufs colorés 
en jaune d'une truite saumonée dans une eau im- 
propre à produire le saumonage, a vu ces œufs pâlir 
h mesure que le jeune animal se développait, et les 
traitons, au sortir de ces œufs, avaient perdu la 
teinte caractéristique de leur race*. Ici c'est l'œuf 
qui, en rapport direct avec le milieu, en subit d'a- 
])ord l'influence, et la transmet au jeune animal. — 
Nous pourrions multiplier ces exemples et invoquer 
jusqu'au témoignage de Geoffroy Saint-Hilaire, qui a 
trouvé dans les violences exercées sur la mère la 
cause bien évidente de certaines monstruosités; mais 
ce qui précède suffit pour mettre hors de doute ce 
que nous voulions démontrer, savoir : — Que les ac- 
tions de milieu commencent à se manifester dans l'œuf 
même avant la fécondation , et qu'elles se continuent 
sur le produit de cette fécondation pendant toute la 
vie embryonnaire. 

Il est hors de doute que ces mêmes actions influent 
après la naissance sur le jeune et sur l'adulte lui- 
même. Toutefois on comprend que la puissance en 
doit être plus grande quand , au lieu de s'exercer sur 
un organisme complet et définitivement fixé , elles 
pèsent sur ce même organisme au moment même où 
il se forme. Quiconque se sera fait une idée même 
approximative des mouvements continuels et comme 



1. La truite blanche et la truite saumonée ne sont que des ra- 
ces d'une même espèce. Certaines eaux produisent le saumonage, 
même chez la carpe. Je tiens ce fait de M. Valenciennes, c'est-à- 
dire du naturaliste regardé à juste titre comme le premier des 
iclithyologistes vivants. 



188 CHAPITRE XI. 

tumultueux dont le germe est alors le théâtre , qui- 
conque aura présents à l'esprit cet apport et ce dé- 
part incessants de matière qui, sous l'influence de 
la vie , façonnent et métamorphosent de cent ma- 
nières les formes générales, les appareils entiers, les 
organes , les tissus eux-mêmes avant de les amener 
à leur état définitif, comprendra sans peine que la 
moindre cause perturbatrice intervenant dans ce tra- 
vail doit en modifier le résultat'. 

On est ainsi conduit à admettre que c'est princi- 
palement pendant la période embryonnaire que les 
actions du milieu exercent leur influence, et que 
c'est à elles surtout qu'il faut attribuer les variations 
de l'espèce. On voit en outre que , sans faire inter- 
venir aucune force spéciale, il est facile de com- 
prendre d'oii proviennent non-seulement les traits 
individuels, non-seulement les difi'érences qui dis- 
tinguent les parents des fils et les frères des frères , 
mais encore les déviations les plus considérables du 
type spécifique. 

Pour faire jouer au milieu dans la production des 
variétés , et par suite dans la formation des races , un 
rôle aussi considérable, nous nous appuyons, on le 
voit , sur les phénomènes embryogéniques les mieux 
constatés , les plus universellement admis. En outre , 
plusieurs faits généraux , une foule de faits particu- 
liers , viennent à l'appui de nos conclusions. — Lors- 
que les conditions générales du milieu sont iden- 



1. Pour ces premiers Icmps de la vie embryonnaire chez 
l'homme et les mammifères, on peut consulter la première de 
mes Éludes sur les invtainorphoses {lUvne dea Deux Motidea, li- 
vraison du 1°' avril 18;j5). 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 189 

tiques , l'espèce se modifie peu et rarement ; lorsque 
le milieu devient très-variable, l'espèce reflète ces 
variations par la multiplication des variétés, qui à 
leur tour deviennent la souche de nombreuses races. 
Ainsi s'expliquent la rareté des races sauvages et les 
grandes distances qui les séparent sur le globe, aussi 
bien que le grand nombre des variétés et des races 
qui se pressent autour de l'homme ; ainsi s'explique 
le retour des races marronnes à une uniformité re- 
lative. — Le climat, cet élément si important du 
milieu , présente du nord au sud des différences bien 
plus grandes que de l'est à l'ouest, et c'est aussi dans 
la première de ces directions que les espèces sau- 
vages ou domestiques offrent les modifications les 
plus nombreuse^ , les plus caractéristiques. — L'in- 
néité ou toute autre force semblable ne saurait ren- 
dre compte de ces faits , car, étant de sa nature pri- 
mordiale comme l'hérédité, elle devrait comme elle 
agir dans toutes les circonstances , en dehors de l'in- 
tervention de l'homme aussi bien que sous son em- 
pire, dans la direction des parallèles tout comme 
dans celle des méridiens. 

Enfin, toutes les fois qu'il nous est possible de 
saisir quelques relations entre une cause quelconque 
et l'apparition d'une variété servant de souche à une 
race , c'est dans le milieu que nous trouvons cette 
cause , parfois dans une particularité unique, mais 
dominante. — Toujours aussi nous reconnaissons 
que la variation qui se montre a pour but d'adapter 
plus complètement l'espèce au milieu. En général, 
rien n'est plus facile à constater lorsque ce dernier 
agit d'une manière directe ; mais il arrive très-sou- 



190 CIIAPITrxE XI. 

vent que l'action s'exerce d'une manière en quelque 
sorte détournée, et que l'effet qui nous frappe le plus 
n'est que le résultat final d'une série de phénomènes 
dont la science peut, dans certains cas, mais non tou- 
jours, suivre l'enchaînement. 

Les modifications subies par les espèces et les races 
des régions tempérées quand elles sont transportées 
dans les pays chauds peuvent ici servir d'exemple. — 
Le bœuf, livré à lui-même dans les plaines basses de 
l'Amérique', perd son poil en tout ou en partie. — 
Dans son jeune âge, la poule fait de même, et c'est 
encore à M. Roulin que nous devons la constatation de 
ce fait curieux. Dans certaines contrées de l'Amérique 
méridionale , le poussin , au sortir de l'œuf, au lieu 
d'être couvert d'un duvet épais et serré comme il l'est 
en France et en Angleterre , vient au monde avec un 
duvet très-rare et très-fin qu'il perd bientôt. Il reste 
alors entièrement nu , ou plutôt il ne garde que les 
grosses plumes de l'aile , qui poussent comme à l'or- 
naire. Or on n'observe ces modifications que chez les 
poulets dont les ancêtres ont vécu depuis longtemps 
dans ces régions brûlantes. Ceux qui sortent de fa- 
milles importées depuis peu naissent avec leur vête- 
ment ordinaire , et le gardent comme en Europe jus- 
qu'à l'apparition des vraies plumes. — Sous ce climat, 
dont la température ne descend guère au-dessous de 
vingt degrés, la chaleur, en exaltant outre mesure 
les fonctions de la peau proprement dite, affaiblit 
d'autant celles des organes producteurs du duvet : 
elle restreint ainsi par une action indirecte le déve- 
loppement de cette couverture naturelle, qui, dans 
les pays froids, protège le jeune oiseau; elle met 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. 191 

par conséquent la race de ce pays chaud en harmonie 
avec ses nouvelles conditions d'existence, — Pour 
compléter la démonstration et mettre liors de doute 
le rôle de la chaleur, ajoutons avec M. Roulin qu'en 
Amérique même on ne trouve ces poulets nus que 
dans les régions les plus chaudes, et que partout 
ailleurs le petit de la poule créole conserve son 
plumage d'enfance comme en France, comme. en An- 
gleterre. 

Dans le cas précédent, l'action du milieu , quoique 
indirecte, se démontre aisément, grâce aux lois de la 
physiologie ; mais la science est moins heureuse dans 
bien d'autres. — Nous ne pouvons encore préciser 
quelles circonstances ont pu déterminer l'apparition 
du premier bœuf, du premier mouton, de la première 
chèvre sans corne , ou celle du premier bélier por- 
tant plus de deux cornes. — Rien ne permet d'expli- 
quer comment d'un père et d'une mère ayant les 
jambes bien proportionnées a pu naître le premier 
chien basset. Faudra-t-il pour cela recourir à l'innéité? 
Non, car nous avons vu que l'existence d'une force 
spéciale poussant à la variabilité serait en désaccord 
avec les faits les plus généraux. — Sous peine d'ad- 
mettre des effets sans cause , il faut donc voir dans 
ces phénomènes le résultat de quelqu'une de ces ac- 
tions de milieu, directes ou indirectes, que nous 
avons tant de fois constatées, mais qui se dérobe ici 
à nos investigations, probablement par suite de la 
complication des phénomènes, et ne se révèle que 
par les résultats. 

Il est vrai qu'un certain nombre de naturalistes , 
et surtout les polygénistes, prétendent trancher la 



192 CHAPITRE XI. 

difficulté en rattachant ces races exceptionnelles à au- 
tant de souches différentes, en faisant par exemple 
du chien à jambes courtes et torses une espèce dis- 
tincte; mais loin de simplifier la question, ils la com- 
pliquent en réalité. Nous demanderons d'abord qu'on 
nous dise d'où pourrait venir cette espèce, semblable 
au chien pour tout le reste, et dont onne trouve de trace 
nulle part ailleurs que dans nos chenils. Pour ré- 
pondre à cette question , il faut recourir aux hypo- 
thèses insoutenables dont nous avons parlé à propos 
des pigeons. L'explication mise en avant par les poly- 
génistes n'a donc aucun fondement. — Bien plus, 
alors même qu'elle pourrait être acceptée pour le 
chien, elle ne saurait s'appliquer à la race ancon , ou 
race louire, qui répète chez les moutons les caractères 
du basset. L'origine de celle-ci est parfaitement con- 
nue. C'est en 1791, dans le Massachusset, que naquit 
le premier bélier présentant cette singulière confor- 
mation, et c'est de lui que sont descendus tous les 
ancons , aujourd'hui si répandus dans les fermes des 
États-Unis. — De même tous les mauchamps qui vi- 
vent à Mauchamp même, à Gevrolles, à Rambouillet, 
descendent d'un agneau unique à laine droite et 
soyeuse né en 1828 au milieu d'un troupeau de mé- 
rinos ordinaires'. 
Ces faits contemporains, enregistrés et étudiés par 

1. On ne peut que raUacher au même ordre de [phénomènes, 
c'est-à-dire à la formation d'une variété très-exceptionnelle, l'ap- 
parition dans des couvées dirigées par M""= Passy de ces poulets 
velus dont nous avons parlé dans un chapitre précédent. Il est 
vivement à désirer, si ce fait vient à se reproduire, que l'expé- 
rîence soit suivie comme l'a été CiUe de M. Graux dans la créa- 
tion de la race mauchamp. 



ORIGINE DES VARIÉTÉS. . 193 

l'industrie aussi bien que par la science , jettent évi- 
demment un grand jour sur l'origine de nos races 
les plus excentriques. Le chien basset n'a rien de 
plus étrange que le mouton loutre, et nous savons, à 
n'en pas douter, que celui-ci, bien loin d'être une 
espèce distincte, n'est qu'une race fort récente. Nous 
savons de plus que cette race a eu pour origine un 
individu d'abord unique, fils de père et de mère dont 
les proportions n'avaient rien d'anomal. — Il faut 
donc bien reconnaître que l'espèce animale peut, à 
un moment donné, présenter de singuliers écarts et 
produire des individus fort éloignés sous certains 
rapports de leur t) pe spécifique. Il faut bien admettre 
que ces individus anomaux, ces variétés brusquement 
apparues, peuvent devenir le point de départ d'au- 
tant de races nouvelles. 

Toutefois il n'en est pas toujours ainsi , et l'étude 
des conditions qui favorisent ou contrarient l'établis- 
sement de ces races doit maintenant nous occuper. 



C3> 



m 



XII 



Formation des races animales. — Influence de riiérédité et des 
actions de milieu sur les générations. — Sélection naturelle et 

arlificielle. 



La variété une fois apparue , l'individu qui s'est 
écarté du type devient parent à son tour. En vertu 
de la force et hérédité^ il tend à reproduire dans son 
descendant les caractères spéciaux qui le distinguent ; 
mais celui-ci se trouve dès l'origine placé dans un 
milieu dont l'influence s'exerce sur lui. Il est donc 
soumis tout d'abord h. l'action de deux forces bien 
distinctes, agissant indépendamment l'une de l'autre 
et qui peuvent par conséquent ne s'influencer en rien, 
concourir au même résultat ou se combattre. En effet, 
le milieu ne saurait être identique avec celui qui a 
au moins concouru à produire les caractères diffé- 
rentiels du parent présentant la variété première. 
Par conséquent, l'action de ce milieu sera différente 
à certains égards , et par suite de ces différences , le 
milieu peut n'exercer aucune action sur les caractères 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 195 

qui constituent la variété primitive. Dans ce cas, 
l'iiérédité agira seule et les répétera tels qu'ils se 
sont montrés d'abord. — En second lieu, l'influence 
du milieu peut être de nature à reproduire ces mêmes 
caractères, et alors, cette action s'ajoutant à celle de 
l'hérédité, ils reparaîtront plus marqués dans le fils 
que dans le parent. — Enlîn le milieu peut être con- 
traire à la production des caractères dont il s'agit; 
alors il y aura lutte entre lui et l'hérédité , et de l'é- 
nergie relative, de la direction des deux forces en pré- 
sence dépendront l'amoindrissement plus ou moins 
considérable des caractères de la variété, leur dispa- 
rition et même leur remplacement par des caractères 
différents ou opposés. 

Les trois cas généraux que nous venons d'indiquer 
comprennent évidemment tous les cas particuliers 
possibles : leur répétition, leur succession plus ou 
moins régulière dans une série de générations ren- 
dent compte de tous les faits. — Le premier montre 
comment les races s'établissent parfois du premier 
coup, le second comment elles se caractérisent pro- 
gressivement, le troisième comment elles avortent 
pour ainsi dire à la première génération. — L'alter- 
nance qui peut s'établir entre eux explique la diffi- 
culté que présente parfois la création d'une race. 

Dans tous les trois, l'hérédité se montre comme 
exerçant une action constamment la même ; elle se 
borne à transmettre au fils ce qui existait chez le 
père. Il n'en est pas de même du milieu. Dans la pro- 
duction des variétés, nous l'avons toujours vu agir 
comme cause de variation ; dansl'étabhssement, dans 
la caractérisation, dans le maintien des races, il joue 



196 CHAPITRE XII. 

très-souvent le rùle d'un agent de conservation, de 
stabilité, et ce fait est focile à comprendre. Les causes 
qui ont amené la modification du type spécifique dans 
un sens déterminé ne peuvent qu'opposer un obs- 
tacle invincible, soit à des modifications en sens con- 
traire, soit au retour à l'état primitif, tant qu'elles 
continueront d'agir avec la même énergie. — Par 
exemple la ciialeur qui a fait perdre au poulet créole 
le duvet que ses pères avaient apporté d'Europe ne 
saurait évidemment ni le lui rendre, ni le remplacer 
par un vêtement plus chaud. Après avoir déterminé 
l'apparition de la variété nue, elle conserve la race, 
qui en perpétue les caractères. — De même il est im- 
possible d'admettre qu'après avoir retardé de deux ou 
trois mois l'époque de la ponte chez l'oie d'Egypte, le 
froid de nos hivers puisse la rendre plus hâtive ou 
ramener l'état de choses qui a persisté sur les bords 
du Nil. Ces faits et tous ceux de même nature que 
nous pourrions invoquer ont été trop souvent oubliés, 
et si nous les rappelons avec quelque insistance, c'est 
que nous aurons à en faire plus tard d'importantes 
applications à l'histoire de l'homme lui-même. 

Sans quitter le terrain des idées générales, qui 
seules peuvent trouver place dans nos études pré- 
sentes, voyons maintenant comment se comportent 
le milieu et l'hérédité dans la formation des races 
sauvages et des races domestiques. 

Dans un ouvrage remarquable que nous avons déjà 
cité K M. Darwin a fort bien montré qu'il n'est pas 



1. On the Origin of Sprcies. — Voyez, sur cet ouvrage, l'élude 
insérée dans la Revue du \" aviil 1860 par M. Laugel. 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 197 

d'espèce animale ou végétale qui, se développant 
librement et sans obstacle, n'eût bientôt envahi le 
globe tout entier. Cependant les espèces se comptent 
par centaines de mille. Chacune d'elles occupe une 
certaine place dans le monde ; mais elle n'obtient en 
réalité sa part, quelque petite qu'on la suppose, 
qu'aux dépens de toutes les autres. — De là résulte 
entre ces espèces, qui toutes veulent vivre et se déve- 
lopper, cette guerre sans paix ni trêve, directe ou in- 
directe, si justement nommée par l'auteur anglais 
la lutte pour l'existence (struggle for existence). — Le 
monde extérieur ajoute son influence aux causes de 
destruction qui résultent pour tous les êtres vivants 
de leur simple coexistence. Lui aussi est souvent un 
ennemi, ennemi terrible, que le végétal ou l'animal 
ne saurait vaincre, et avec lequel il n'est d'autre 
accommodement possible que de se plier à ses lois. — 
Les individus succombent par myriades dans ces 
combats incessants, dans ces luttes acharnées, que 
voile si souvent un calme apparent. Ceux-là seuls ré- 
sistent qui ont pu les soutenir grâce à quelques 
qualités particulières qui passent à leurs enfants, et 
que ceux-ci transmettront à leur tour. Or, pour que 
ces qualités conservent leur efficacité, il fliut que les 
ennemis à combattre soient les mêmes. — Si ces en- 
nemis changent, des qualités nouvelles deviennent 
nécessaires, et voilà comment, par exemple, il est 
impossible que le chacal de l'Inde soit identique avec 
celui du Sénégal, et que le renard d'Egypte repro- 
duise tous les caractères du renard de la Sibérie. 

C'est donc par élimination et par une sélection na- 
relle {naiural sélection), comme l'appelle M. Darwin, 



198 CHAPITRE XII. 

que les espèces livrées à elles-mêmes perdent leurs 
représentants inaptes à prospérer dans des conditions 
données, conservent ceux qui se prêtent à ces condi 
tions, et enfantent ces races naturelles dont nous 
avons constaté l'existence. Dans cette succession de 
causes et d'effets, retracée souvent par le naturaliste 
anglais d'une manière aussi intéressante qu'instruc- 
tive^, le rôle prépondérant appartient incontestable- 
ment aux actions de milieu dont l'hérédité ne fait en 
quelque sorte que transmettre et consolider les ré- 
sultats. 

L'intervention de l'homme apporte-t-elle des élé- 
ments, des agents nouveaux dans la constitution des 
races domestiques? — Au premier abord, on serait 
tenté de le croire. Dès que l'homme met la main sur 
une espèce , celle-ci semble s'ébranler. Des variétés 
apparaissent, des races se forment, d'abord en petit 
nombre, puis de plus en plus multipliées, et cela 



1. Je regrette de ne pouvoir insister plus longtemps sur l'ou- 
vrage de M. Darwin, car il existe entre mes idées et celles de mon 
savant et ingénieux confrère des ressemblances frappantes , et aussi 
des différences qu'il eût été peut-être utile de faire ressortir. Les 
vues de M. Darwin s'altaquent à l'origine même des choses, et il 
me paraît difficile que la science positive remonte jusque-là. Il 
cherche à expliquer d'où sont venues les espèces actuelles et les 
fait dériver toutes d'un type unique modifié pendant une suite 
incalculable de siècles qui comprend toutes les périodes géologi- 
ques : je me borne à rechercher ce que sont les espèces qui vivent 
aujourd'hui et ont vécu dans la période actuelle. — Mais ce qu'il 
dit de la formation des espèces, je l'ai dit dès 1846 de la forma- 
tion des races, si bien qu'en mettant un mot à la place de l'autre, 
nous nous trouvons d'accord à peu près sur tous les points géné- 
raux se rattachant à cet ordre de faits. Un détail assez curieux 
montre jusqu'à quel point nous nous rapprochons ici. M. Darwin 
a donné dans son livre une figure idéale destinée à faire com- 
prendre la filiation des espèces dérivées d'un type primitif. Eh 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 199 

sans efforts apparents de la part du maître, comme 
nous l'avons vu pour le dindon. — Si la volonté hu- 
maine vient en aide à cette tendance à la variation, 
celle-ci marche bien plus rapidement encore. Bientôt 
à chaque besoin particulier correspond une race spé- 
ciale, et l'homme obtient de la même espèce le bœuf 
de trait, le bœuf de boucherie ou la vache laitière; le 
lévrier, le dogue, le bichon ou le chien d'arrêt. Que 
le besoin ou le caprice vienne à changer, les races 
changent de même, et le cheval carrossier de Nor- 
mandie remplace le destrier que les hauts barons, du 
moyen âge tiraient de la même province. Aujour- 
d'hui on peut dire que l'homme pétrit et façonne cer- 
tains êtres vivants comme la matière morte. D'un 
type donné il tire à peu près tout ce qu'il veut. 11 
rompt à son gré l'équilibre naturel des organismes, 
et fait des animaux tout graisse comme le porc de 
Leicester, tout os et tout muscles comme le cheval an- 
glais, tout graisse et muscles comme le bœuf durham, 

bien, cette figure rappelle de très-pr^'S celle que j'avais placée 
sous les yeux de mes auditeurs pour leur donner une idée de la 
filiation des races issues d'une même espèce. — Je dois ajouter 
que la doctrine fondamentale de M. Darwin sur l'origine des es- 
pèces avait été formulée très-nettement par M. Xaudin antérieu- 
rement à la publication faite en Angleterre. {Revue horticole, 
mai 1852, et Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1858.) 
Toutefois, le botaniste français avait été moins absolu que ne l'a 
été le zoologiste anglais. — En rappelant ces faits, je n'ai d'ail- 
leurs, on le comprend, nulle intention de diminuer le mérite 
très-réel et très-grand du savant naturaliste de l'expédition du 
Beagle. M. Darwin n'a certainement rien su de mes leçons au 
Muséum et ne connaissait pas le mémoire de M. Naudin, pas plus 
que je ne le connaissais moi-même avant d'en avoir lu tout ré- 
cemment un extrait étendu dans un rapport de M. Decaisne, et 
d'ailleurs les idées de M. Darwin étaient connues en Angleterre 
bien avant la publication de son livre. 



200 CHAPITRE XII. 

ne laissant des autres organes, des autres appareils, 
que ce qui est indispensable à l'entretien de la vie. 

Est-ce à dire qu'il suffise h l'homme de vouloir, et 
qu'il exerce autour de lui une sorte d'action magné- 
tique, comme semblent l'admettre quelques auteurs? 
Non certes. L'homme n'agit sur l'animal qu'à l'aide 
des deux forces que nous avons trouvées partout jus- 
qu'ici, le milieu et l'hérédité, et si dans certains cas 
il use de son intelligence pour les diriger et en obte- 
nir des eflets déterminés d'avance , souvent aussi il 
les met enjeu involontairement, et à son insu. 

En effet, l'homme, en soumettant une espèce sau- 
vage , transforme presque toutes ses conditions 
d'existence; en d'autres termes, il modifie considé- 
rablement le milieu où elle avait vécu jusque-là. 
C'est dans un but d'utilité qu'il les asservit, et l'es- 
pèce, pour se plier à ses exigences, perd ou acquiert 
certaines qualités. Le cheval attelé à nos lourdes 
charrettes, l'àne surchargé de fardeaux, n'ont plus 
la rapidité de course qui caractérise leurs frères sau- 
vages; la vache que l'on trait régulièrement a pro- 
longé bien au delà du terme naturel la sécrétion de 
son lait. — En échange de ces services, l'homme 
donne des soins aux animaux , et ces soins ont tous 
pour résultat de les soustraire plus ou moins à l'in- 
tluence des agents extérieurs, de rendre pour eux 
plus facile la lutie pour l'existence. Là certainement 
est la grande cause des différences qui séparent les 
races sauvages des races qui vivent sous notre em- 
pire. Bornons-nous à rappeler quelques traits. 

Toutes les espèces domestiques sont soumises à 
une stabulation plus ou moins complète, et chaque 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 201 

peuple pourvoit aux nécessités de la stabulation avec 
les matériaux qui l'entourent. La nourriture , par 
exemple, varie avec la contrée. Les bœufs d'Amé- 
rique, d'Asie et d'Afrique paissent des herbages très- 
difTérents; le mouton des Orcades se nourrit pen- 
dant une grande partie de l'année de varechs et de 
poisson sec; le chien d'Europe partage tous nos ali- 
ments; celui de la Polynésie se nourrit à peu près 
exclusivement de fruits, et celui des Esquimaux ne 
mange guère que des poissons. Cette variété dans le 
régime, jointe à la diversité des climats et du sol, aux 
mille inégalités de soins donnés aux animaux chez 
les difierents peuples, et même d'une ferme à l'autre 
dans les pa^s les plus avancés, explique sans peine 
comment, sans intention aucune, l'homme favorise 
la multiplication des variétés et la formation des 
races si nombreuses que la même espèce nous montre 
dans les différentes régions du globe, et sou\ent 
dans des localités séparées par de très-faibles dis- 
tances. 

Toutes les forces dont nous venons d'indiquer 
quelques-unes agissent d'abord sans direction. Bien- 
tôt l'homme distingue dans ces produits du hasard 
les variétés, les races qui peuvent lui être le plus 
utiles. Il constate le pouvoir de l'hérédité, et sans 
théorie aucune il choisit pour reproducteurs les in- 
dividus présentant au plus haut point les caractères 
qu'il recherche. — Cette sélection artificielle a été pra- 
tiquée de tout temps. Darwin cite à ce sujet la Ge- 
nèse, le Chou-king . . . . Sans remonter si haut et sans 
aller si loin, la pratique de nos éleveurs les moins 
avancés pourrait ici servir d'exemple. 



202 CHAPITRE XII. 

Toutefois ce n'est guère que depuis trois quarts 
de siècle que Y amélioration des races par elles-mêmes 
est devenue un art ayant ses règles et ses méthodes, 
grâce surtout aux travaux des Bakwell et des Collins 
en Angleterre, de Daubenton en France. — Celui-ci, 
choisissant dans un troupeau dont la laine grossière 
n'avait que trois pouces de long les individus qui 
présentaient à cet égard quelque supériorité, les ma- 
riant entre eux , et continuant avec persévérance à 
réunir les plus beaux produits, forma en dix ans une 
race dont la laine , aussi fine que celle du mérinos , 
avait vingt-deux pouces de long. — Bakwell obtint 
des résultats beaucoup plus prompts en mariant les 
pères et les mères avec leurs propres enfants , ou les 
frères avec les sœurs '. C'est par ces procédés qu'il 
créa le bœuf dishley ^. — Plus tard , en opérant de la 
même manière, en profitant de toutes les améliora- 
tions déjà acquises, les frères Collins obtinrent le 
durham , ce bœuf aussi admirable aux yeux de l'éle- 
veur qu'il est informe aux yeux de l'artiste ^ 

La sélection constitue , au point de vue de la ques- 

1. Ce procédé, qu'on pourrait appeler Vamélioralîon de la race 
par la famille, est ce que les Anglais appellent le breeding in 
and in. 

2. La race dishley descend de la race à longues cornes du Lei- 
cestershire. 

3. L'origine de la race durham a élé l'objet de controverses 
vives et nombreuses. M. Baudement, qui a étudié cette question 
avec un soin tout spécial, qui est remonté au.x sources originales, 
s'est convaincu qu'elle de-cend uniquement de la race dite tees- 
water, parce qu'elle s'était formée sur les bords de la Tees. Ces 
tees-water étaient une race laitière haute au garot, mais à poi- 
trine étroite, à ossature forte et lente à l'engraissement, c'est-à- 
dire qu'elle était presque à tous égards l'opposé de la race 
durham. 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 203 

tion qui nous occupe , une expérience des plus signi- 
ficatives. Elle met hors de doute trois faits très-im- 
portants. 

Le premier, c'est que toutes les races d'une même 
espèce ne se prêtent pas à des modifications iden- 
tiques, et que les mêmes procédés appliqués à des 
races différentes conduisent à des résultats différents. 
Bakwell et les frères Collins s'étaient proposé le 
même but. Ils avaient voulu produire un bœuf dont 
l'ossature fût aussi réduite, les muscles aussi déve- 
loppés et l'engraissement aussi rapide que possible. 
Or Bakwell opéra sur la race à longues cornes de 
Leicester, les frères Collins sur la race à courtes 
cornes de la Tees. Les points de départ n'étant pas 
les mêmes, les points d'arrivée ne se ressemblèrent 
pas davantage , et après une expérience longtemps 
continuée, après de vifs débats, il fut reconnu dans 
toute l'Angleterre que jamais le dishley, bien que 
très-supérieur à la race mère , ne pouvait égaler le 
durham; qu'il conservait une ossature beaucoup plus 
volumineuse et s'engraissait bien plus lentement. — 
Le dishley et le durham gardent donc encore une 
certaine empreinte du leicester et du tees-vv^ater ori- 
ginels, comme nous avons vu les chiens marrons 
d'Amérique garder la trace des modifications propres 
aux races domestiques d'où ils descendent. 

Un autre fait non moins intéressant pour nous, et 
qui ressort des expériences de sélection, c'est que, 
dans une race que l'on cherche à modifier, les carac- 
tères ne cèdent pas avec la même facilité. — Darwin 
nous apprend que sir John Sebright , le plus habile 
éleveur de pigeons , n'hésite point à dire : « En trois 



204 CHAPITRE XII. 

ans, je puis produire n'importe quel plumage qui 
m'aura été indiqué ; mais il me faut six ans pour 
façonner une tête ou un bec. » 

Enfin, lorsque Bakwell et ses successeurs ont voulu 
réduire le squelette du leicester et activer son en- 
graissement, ils n'ont pu réussir au même point que 
les frères Collins , qui agissaient pourtant par des 
procédés tout semblables sur la race de la Tees. Ces 
expériences poursuivies pendant bien des années par 
les plus habiles éleveurs d'Angleterre, établissent donc 
que certains caractères de race persistent en dépit des 
influences les plus propres à les effacer. 

Ces faits empruntés à une industrie toute récente , 
mais qui atteint déjà une perfection remarquable, 
trouveront bientôt leur application dans l'iiistoire de 
l'homme. 

C'est surtout par la sélection que l'homme perfec- 
tionne ses races domestiques, c'est-à-dire qu'il ac- 
croît, parfois jusqu'à l'exagération, les caractères en 
harmonie avec ses besoins. C'est aussi par elle qu'il 
fixe dans une série de générations constituant dès 
iors une race les caractères de ces variétés singulières 
qui apparaissent de loin en loin. — Tous les ancons, 
par exemple, descendent d'un bélier d'abord unique. 
Semblable à ses frères sous tous les autres rapports, 
cet animal avait les jambes trop courtes pour fran- 
chir les barrières dans lesquelles on tentait vaine- 
ment de parquer les autres moutons. 11 y avait là un 
avantage trop évident pour échapper à l'esprit pra- 
tique d'un fermier américain. Aussi chercha-t-on à 
multiplier ce mouton-basset. Marié à des brebis dont 
les pattes présentaient la longueur ordinaire, ce père 



FORMATION DES RACES ANIMALES. £05 

anomal engendra des fils dont quelques-uns seule- 
ment reproduisaient à des degrés divers son carac- 
tère exceptionnel. Ce furent ceux-ci qu'on rapprocha 
les uns des autres , et en assez peu d'années la race 
loutre fut créée. 

Les choses se sont passées de même pour nos mau- 
champs. A la vue de cette laine qui ressemblait à de 
la soie, M. Graux comprit tout le parti que pourrait 
en tirer un jour l'industrie ; mais la formation de la 
race présentait ici des difficultés très-multipliées. Le 
jeune agneau dont il s'agissait de la faire sortir était 
faible et mal bâti ; il fallait rendre ses fils robustes 
et bien faits tout en leur conservant la toison spé- 
ciale du père. Une sélection intelligente, continuée 
pendant plusieurs années, a résolu ce double pro- 
blème, et c'est ainsi que M. Graux est parvenu à do- 
ter la France d'une race de moutons entièrement 
nouvelle, qui raffranchira probablement un jour de 
l'impôt qu'elle paye encore h l'étranger pour les 
laines de Cachemire et d'Angora *. 

Dans la sélection artificielle, Thomme fait un appel 
direct à l'hérédité pour transmettre intacts et forti- 
fier de plus en plus les caractères qu'il recherche 
dans une espèce, dans une race. Plus cette action a 
été prolongée , plus la race s'est assise, et plus elle 
résiste aux diverses causes qui peuvent tendre à l'é- 

1. La laine de Maucbamp fut d'abord peu appréciée par nos 
plus habiles manufacturiers. Un seul, M. Davin, en comprit toute 
la valeur et n'hésita pas à faire les efforts et les sacrifices né- 
cessaires pour mettre en œuvre cette laine qui demandait des 
soins et un outillage particuliers. Les magnifiques produits qu'il 
a obtenus prouvent que les Moges donnés à la laine de Mauchamp 
n'ont rien d'exagéré. 

12 



206 CHAPITRE XII. 

carter du type que Ton cherche à réaliser; par con- 
séquent, moins un changement de heu, de climat, 
de nourriture, a de prise sur elle. Toutefois quelque 
ancienne qu'elle puisse être, un pareil changement 
l'ébranlé toujours plus ou moins. Citons ici quelques 
exemples. 

Le mérinos espagnol transporté dans les diverses 
contrées d'Europe dégénérait d'abord partout et re- 
produisait au bout de quelques générations les mou- 
tons du pays. Pour arriver à le conserver, on dut 
recourir à des soins spéciaux destinés à le défendre 
contre l'action du milieu en dehors duquel il s'était 
formé. — C'est ce qui s'est produit en France depuis 
l'époque de Colbert jusqu'au moment où Daubenton 
appliqua à l'élevage de cette race les principes qu'il 
devait à ses études scientifiques. Mais si les soins 
éclairés de ce naturaliste et de ses imitateurs ont em- 
pêché la dégénérescence du mouton d'Espagne , s'ils 
lui ont conservé la toison qui le fait rechercher, ils 
n'ont pu empêcher totalement les influences modifi- 
catrices de s'exercer. Le mérinos de Saxe , celui de 
Suède, celui de Rambouillet, quoique issus de la 
même souche et ayant conservé toute la pureté de 
leur sang, n'en présentent pas moins de légers ca- 
ractères qui leur sont propres et les distinguent de 
la race mère et entre eux. — Aujourd'hui la race 
espagnole est représentée, dans chacun des pays que 
je viens de nommer, par une race derme ayant ses 
caractères à elle ^ 

1. On donne assez souvent le nom de sous-races à ces races dé- 
tachées d'un tronc bien connu, et qui n'en diffèrent que par des 
nuances peu accusées. 



FORMATION DES RACES ANIMALES. 207 

L'histoire du cheval nous présenterait des détails 
entièrement semblables. Livré à lui-même dans le 
delta du Rhône, le cheval barbe est devenu le cheval 
Camargue; le cheval arabe, transporté dans les écu- 
ries d'Angleterre, s'est changé en cheval anglais^, et 
chaque région de l'Amérique a transformé nos di- 
verses races de chevaux d'Europe en autant de races 
américaines difïérentes entre elles et se distinguant 
plus ou moins nettement de leurs races mères. — Ce 
qu'on vient de voir chez le mouton et le cheval, on 
le retrouverait dans toutes nos espèces domestiques, 
et nous allons aussi le constater chez l'homme. 

I. M. Eugène Gayot a parfiitement prouvé dans ses Études hip- 
pologiques l'origine exclusivement arabe et barbe du cheval an- 
glais. Au reste, dans la création de la race pur sang , la sélection, 
dirigée vers un but exclusif, a contribué certainement pour une 
bonne part à l'acquisition des nouveaux caractères qui distin- 
guent cette race des deux races mères. 



<^/^ 



XIII 



Action de riiérédité et du milieu sur l'homme. — Apparilion 
de variétés. — Formation de races nouvelles. — Conclusion. 



En abordant celte partie de la question, je crois inu- 
tile d'insister beaucoup pour démontrer qu'il se pro- 
duit journellement dans l'espèce humaine des variétés 
comparables à celles qui, chez les animaux, s'éloignent 
le moins du type premier. La naissance d'un enfant 
à teint clair chez une population à teint foncé, d'un 
blond dans une race brune, ou réciproquement, ap- 
pellent à peine notre attention, à moins que la diffé- 
rence ne soit très-grande et le cas très-exceptionnel. 
C'est à ce dernier titre par exemple que divers voya- 
geurs ont signalé la présence d'individus , soit de 
l'un, soit de l'autre sexe, qui, au milieu de popu- 
lations malaises, présentaient le teint et les cheveux 
des races blanches les mieux caractérisées. — Re- 
marquons seulement que ces faits sont de même na- 
ture que ceux que nous voyons se montrer dans 
nos races les mieux assises, et que caractérise une 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 209 

couleur déterminée lorsqu'il naît un jeune qui pré- 
sente des teintes difTérentes. 

Il n'est guère plus nécessaire de prouver que l'é- 
cart est parfois chez nous, comme chez l'animal, 
beaucoup plus considérable. Alors nous le taxons de 
difjormité. La plupart de mes lecteurs, peut-être tous, 
auront sans doute rencontré un ou plusieurs indivi- 
dus à jambes de moitié trop courtes et tordues comme 
celles d'un basset, et ils n'auront pu refuser un re- 
gard de commisération à ces êtres disgraciés. 

Des variétés de cette importance, des modifica- 
tions plus étranges encore , pourraient-elles se per- 
pétuer chez nous, se transmettre de génération en 
génération et devenir la souche d'une race? Les faits 
répondent ici affirmativement, et de la façon la plus 
décisive. Indiquons rapidement quelques exemples. 

Edward Lambert, né en 1717 de parents parfaite- 
ment sains, ne présenta rien de remarquable pen- 
dant les neuf premières semaines qui suivirent sa 
naissance. A cette époque, sa peau commença à bru- 
nir et s'épaissit de plus en plus. A quatorze ans, il 
fut présenté à la Société royale de Londres, et voici 
ce qui fut constaté. Le visage, la paume des mains 
et la plante des pieds ne présentaient chez lui rien 
d'anomal, mais tout le reste du corps était couvert 
d'une sorte de carapace brunâtre, épaisse d'un pouce 
et plus, irrégulièrement fendillée, et qui, sur les 
flancs, était divisée de manière à figurer grossière- 
ment les piquants d'un porc-épic, circonstance qui 
valut à Lambert le surnom sous lequel il est resté 
célèbre. Tous les ans cette carapace tombait par suite 
d'une sorte de mue; la peau reparaissait saine et 



210 CHAPITRE XHI. 

lisse, mais bientôt elle s'épaississait de nouveau et 
reprenait son étrange enveloppe'. Baker revit Edward 
Lambert à l'âge de cinquante ans. — C'était un homme 
à teint fleuri, très-gai, très-bien portant. Le médecin 
en conclut qu'il pourrait bien donner naissance à une 
race. En effet, Lambert s'était marié. Il eut six en- 
fants, qui, tous à la même époque que leur père, 
commencèrent à montrer et acquirent peu à peu les 
mêmes particularités que lui. Cinq de ses enfants 
moururent. Le survivant se maria aussi et eut six 
tilles et deux fils, John et Richard. On manque de 
renseignements sur les filles, mais les deux enfants 
mâles, examinés en 1802 par Tilesius, lui montrèrent 
la carapace dont ils avaient hérité. — Malheureuse- 
ment, cl partir de cette époque, on perd de vue cette 
famille à'hommcs porcs-épics, et on ne sait jusqu'à 
quelle génération aura persisté l'étrange caractère 
apparu d'abord chez Edward. 

La famille de Colburn, le célèbre calculateur dont 
Carlisle nous a conservé la généalogie, présente un 
exemple non moins remarquable de transmission 
héréditaire. Cette fois il s'agit d'une difformité clas- 
sée avec raison par M. Isidore Geofïroy parmi les 
monstruosités légères ou hèmitérlcs. — L'aieide de 
Colburn avait six doigts à chaque main et six orteils 
à chaque pied. Elle épousa un homme qui n'avait 
rien d'extraordinaire. Trois enfants naquirent de ce 
mariage, et deux reproduisirent l'anomalie de leur 



1. A elle seule, Citte circonstance suffirait pour montrer cora- 
llien on a eu raison de retirer les faits de cette nature de la classe 
des ichthyoses, maladies parmi lesquelles Aliberl et quelques au- 
tres médecins ont voulu les placer. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 211 

mère. A la troisième génération , quatre enfants sur 
cinq eurent des doigts surnuméraires; h la qua- 
trième, sur huit enfants, quatre présentaient encore 
ce caractère. 

Burdach et Prosper Lucas citent d'après le docteur 
van Derbach un cas plus frappant peut-être. Il s'agit 
d'une famille espagnole du village de San-Martine. 
Ici la polydaclylie se compliquait d'une sorte de pal- 
mure qui réunissait l'un à l'autre deux ou trois 
doigts de chaque main. Yan Derbach compta quarante 
individus présentant tous à des degrés divers cette 
double anomalie, et qui , sous le rapport de la santé, 
ne différaient en rien de leurs voisins conformés 
comme à l'ordinaire. 

Il est impossible de ne pas être frappé de la force 
d'hérédité manifestée dans les exemples que nous 
venons de citer; il est impossible de ne pas admettre 
que si on avait opéré sur les Lambert et les Colburn 
comme on l'a fait sur le premier ancon , sur le pre- 
mier mauchamp, si on n'avait marié entre eux que 
des individus présentant le caractère exceptionnel, 
on eût formé une race humaine à carapace caduque, 
une autre race sexdigitaire. Qu'eût-il même fallu 
pour produire cette race ? Un simple accident de nau- 
frage qui aurait enfermé dans quelque île déserte les 
représentants de ces familles et les aurait forcés de 
se marier entre eux. Ce que nous avons vu se passer 
chez les animaux autorise à dire qu'en pareil cas la 
très- grande majorité de la population résultant de 
ces mariages, la totalité peut-être, n'eût pas fardé à 
présenter ces caractères regardés ajuste titre comme 
des difformités. — Quel argument pour les polygé- 



212 CHAPITRE XIJl. 

nistes que la découverte d'une terre ainsi peuplée! 
Certes l'écart serait ici bien autrement grand que 
dans le nègre ou l'Australien, et pourtant on vient 
de voir comment de pareilles rc/ct 5 pourraient prendre 
naissance de la façon la plus naturelle au milieu de 
notre espèce, et n'être même que des races dérivées 
d'un des rameaux blancs les plus purs. 

Mais aucun Lambert, aucun Colburn ne s'est allié 
avec un autre individu présentant la même anomalie 
que lui. La sélection, qui avait pour résultat de con- 
server, de perpétuer les caractères exceptionnels de 
l'ancon et du mauchamp, tendait donc ici au con- 
traire à effacer l'activité surabondante et tératolo- 
gique de la peau, le nombre exagéré des doigts. A 
chaque génération, l'influence du fait anomal pri- 
mitif diminuait forcément par le mélange du sang 
normal: elle a dû finir par disparaître promptement. 
— Ainsi s'expliquent quelques faits généraux consta- 
tés dans nos études précédentes, et dont le lecteur 
pourrait maintenant s'étonner. 

Nous avons vu que les limites des variations étaient 
bien moins étendues dans l'homme que dans les 
races domestiques. A qui demanderait pourquoi, 
nous répondrions que l'homme ne se soumet guère 
lui-même à la sélection, qu'il applique aux animaux 
avec tant de succès. Même lorsqu'il y va de la vie des 
enfants à naître, à peine s'inquiète-t-on de la santé 
des époux dans un trop grand nombre de mariages; 
à plus forte raison ne cherche-t-on guère h. perpétuer 
les traits caractéristiques des variétés qui peuvent 
surgir au milieu de nous, et les plus frappantes 
d'entre elles, comme celles que je viens de citer dis- 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 213 

paraissent sans former de race au bout d'un petit 
nombre de générations. 

Lorsqu'au contraire, par une cause quelconque, 
l'espèce humaine est traitée comme les animaux, le 
résultat est chez elle exactement le môme que chez 
ces derniers. — Frédéric-Guillaume et Frédéric- 11 
avaient la même passion pour les hommes de haute 
taille, et l'on sait comment ils mariaient souvent de 
gré ou de force les géants de leur garde avec les plus 
grandes filles que le hasard plaçait sur leur chemin. 
Forster nous apprend que, grâce à cette sélection, la 
population des environs de Potsdam présentait de 
son temps, surtout chez les femmes, une taille très- 
sensiblement supérieure à celle des habitants de 
toutes les contrées voisines*. 

L'absence de sélection artificielle est certainement 
pour une très-forte part , pour la plus grande sans 
doute , dans l'uniformité relative que présentent les 
groupes humains , comparés aux animaux domes- 
tiques ; mais d'autres causes non moins facilement 
appréciables concourent au même résultat. Parmi 
elles, nous citerons en particulier l'ancienneté des 
races. — L'origine des trois grandes races humaines, 
la blanche , la jaune et la noire , se perd absolument 
dans la nuit des temps antéhistoriques. Nous les 
retrouvons très-nettement représentées sur les plus 
anciens monuments. Aucune de nos races animales 
ne peut lutter d'antiquité avec elles , et nous consta- 



1. Un village d'Alsace où séjournait un prince de Deux-Ponts, 
qui partageait les goûts de Frédéric, présente encore aujourd'hui 
la même particularité que Potsdam. Je tiens ce renseignement de 
M. Stœber, professeur ù la faculté de médecine de Strasbourg. 



214 CHAPITRE Xni. 

tons cependant chez les plus anciennes d'entre elles, 
chez le pur sang arabe, le cochîani ou kohejlc, une 
résistance aux actions modificatrices, qu'il doit en 
grande partie à cette ancienneté. Or, même en for- 
çant les chiffres , en acceptant comme vrai tout ce 
qui a été dit de la pureté de race de certaines familles 
chevalines , on ne saurait guère reculer l'origine des 
cochîani au delà d'un millier d'années. — Les races 
humaines , dans ce qu'elles ont de plus caractérisé , 
seraient donc au moins six ou sept fois plus anciennes, 
et trouveraient dans cette circonstance une cause de 
plus de fixité. 

Il est une autre cause , tendant au même résultat , 
qui exerce certainement une influence bien plus con- 
sidérable et presque aussi grande que l'absence de 
sélection. — On a vu que l'homme dispose jusqu'à 
un certain point du milieu et qu'il use de son pouvoir 
pour conserver et fixer aussi bien que pour diversi- 
fier les races animales. Or, de ces deux actions, c'est 
incontestablement la première qu'il s'applique à peu 
près toujours à lui-même. Sédentaire, il lutte contre 
les inégalités de son climat et se défend autant qu'il 
est en son pouvoir contre les influences extérieures 
capables de déranger l'équilibre qui fait son bien- 
être ; émigrant, il transporte avec lui ses mœurs, ses 
croyances, ses institutions, ses habitudes, et applique 
son intelligence à se défendre avec plus de soin en- 
core contre le milieu nouveau qu'il affronte. Trans- 
porté dans l'Inde ou au Sénégal, l'Européen s'efforce 
d'échapper à la chaleur qui l'accable et menace sa 
vie; fixé en Sibérie ou au Canada, il perfectionne ses 
moyens de chaufl"age et se dérobe au froid. Partout, 



FORMATION DES RACES PIUMAINES. 215 

dans cette véritable îutle pour Vexistcncc, l'homme 
civilisé use de toutes les ressources qu'il tient de la 
nature et de l'éducation pour se conserver ce qu'il 
est. — Y a-t-il quelque chose d'étrange à ce qu'il 
réussisse sur lui - même aussi bien que sur les 
animaux ? 

Quand l'homme renonce à ces précautions et se 
livre à peu près sans défense aux actions de milieu , 
il ne tarde pas à en éprouver toute la puissance. — 
Des individus adultes, par conséquent moins faciles à 
modifier, sont toujours plus ou moins atteints par 
des changements de climat même fort peu considé- 
rables. Qui ne sait que la figure des femmes blondes 
se couvre de taches de rousseur au moindre coup de 
soleil ^? M. Pruner-Bey, qui a vu les frères d'Abba- 
die, M. Schimper, M. Baroni, passer en Egypte à leur 
allée et à leur retour d'Abyssinie ou d'Arabie, a pu 
constater sur ceux de ces voyageurs qui apparte- 
naient aux races blondes des changements très-mar- 
qués et durables. Lui-même a vu son teint se bronzer, 
ses cheveux se foncer et devenir bouclés, de clairs et 
lisses qu'ils étaient primitivement, à la suite d'un sé- 
jour de trois mois seulement à Tchama en iVrabie *. 

1 . Aujourd'hui que les recherches de M. Simon et d'autres mi- 
crographes nous ont appris ce que sont ces taches, aujourd'hui 
que nous savons que leur apparition subite tient à la coloration 
par petites plaques circonscrites du pigment auquel le nègre doit 
sa couleur, ce l'ail a une importance qui n'échappera à aucun de 
nos lecteurs. 

2. Tous ces détails sont extraits d'une note que M. le docteur 
Pruaer a bien voulu rédiger pour moi, et que je regrette vivement 
de ne pouvoir reproduire ici en entier. Les observations relatives 
au changement de couleur du nègre , signalées déjà par quelques 
écrivains, m'ont été confirmées par cet observateur. 



216 CHAPITRE XIII. 

— En revanche , le nègre transporté en Europe voit 
sa teinte caractéristique s'éclaircir, en commençant 
toujours par les parties du corps les plus saillantes, 
telles que les oreilles et le nez. — Ces changements 
peuvent aller jusqu'à donner à un individu toutes 
les apparences d'une race fort diiïérente de la sienne. 
Jérôme de Aguilar , l'interprète de Cortez, après 
huit années d'esclavage chez les Yukatèques, ne pou- 
vait plus être distingué des indigènes, dont il avait 
adopté les mœurs et le costume ; Langsdorf a trouvé 
à Noukahiva un matelot anglais que plusieurs années 
de séjour dans cette île avaient rendu entièrement 
semhlable aux Polynésiens ; et nous pourrions citer 
bien d'autres faits de même nature. 

Après ce que nous avons dit sur la formation des 
races animales, qui peut douter que de pareilles in- 
fluences s'exerçant sans obstacle sur une suite de gé- 
nérations n'aboutissent à la modification profonde du 
type qui aurait servi de point de départ, à la forma- 
tion d'une race nouvelle en harmonie avec un milieu 
capable d'agir avec tant d'énergie sur un organisme 
déjà formé ? 

Au reste, bien que se défendant du mieux qu'il 
peut, l'homme n'en paye pas moins au milieu le tri- 
but inévitable. — La difficulté qu'ont les Européens 
à se faire au climat de l'Afrique, ou les nègres à celui 
de l'Europe, l'effrayante mortalité qui, dans les deux 
cas, frappe les étrangers, en sont une preuve trop 
convainquante pour qu'il soit nécessaire d'insister sur 
ce point. Mais à vouloir entrer dans des considéra- 
tions de cet ordre, nous rencontrerions, dès les pre- 
miers pas, la question de racclimatation, question 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 217 

trop grave pour ne la traiter qu'en passant, et qui se 
trouve, à certains égards, en dehors de nos études 
actuelles. Laissons donc de côté ces milieux extrêmes, 
et par cela même meurtriers. Tenons-nous-en à ceux 
qui, plus rapprochés de la moyenne, se prêtent 
mieux à des expériences prolongées , en permettant 
presque d'emblée aux races étrangères de durer, et 
parfois de prospérer. — Ceux-là mêmes, disons-nous, 
n'en exercent pas moins sur l'homme une action en 
tout comparable à celle que nous avons vue modi- 
fier les animaux. 

C'est là une vérité que repoussent en général les 
polygénistes. Pour eux , les différences qui séparent 
les groupes humains sont essentiellement primitives, 
et à ce compte elles doivent être aussi stables que les 
caractères qui distinguent entre elles les espèces ani- 
males. Or les faits, chaque jour plus nombreux, 
démontrent de la manière la plus nette tout ce qu'ont 
d'inexact les assertions tant de fois répétées sur l'im- 
mutabilité des divers types humains. — Celte immu- 
tabilité n'existe que là où le milieu lui-même est 
immuable et n'a alors rien que de très-naturel. Il 
suffira de citer ici un exemple pour faire comprendre 
notre pensée sur cette question et pour répondre aux 
arguments que les polygénistes ont cru pouvoir tirer 
de faits analogues. — MM. Nott et Gliddon ont con- 
sacré un long chapitre et beaucoup d'érudition à dé- 
montrer que la race égyptienne était restée la même 
pendant la longue suite de siècles qui remonte jus- 
qu'aux premières dynasties. Bien loin de mettre ce 
résultat en doute , nous l'aurions prédit d'avance. — 
La vallée du Nil impose à ses habitants des condi- 



218 CHAPITRE XIII. 

tions d'existence particulière; il n'y a rien d'étrange 
à ce qu'elle ait produit un type spécial, au moins à 
certains égards ^ Ce type une fois formé, comment, 
pourquoi eût-il changé? Nous trouvons aujourd'hui 
ces fils des anciens Egyptiens vivant exactement 
comme le faisaient leurs ancêtres , conservant les 
mêmes mœurs, jusqu'aux mêmes outils, aux mêmes 
ustensiles, sur les bords du même fleuve qui arrose 
régulièrement la même terre et sous le même ciel. 
Ce n'est donc pas la constance des' caractères qui 
peut nous surprendre ici. Ce qui serait inexplicable, 
c'est que ces caractères eussent changé, car depuis 
les temps des Manéfru et des Spetkemka -, toutes les 
influences de milieu n'ont tendu qu'à fixer, à con- 
solider de plus en plus la race humaine qu'elles 
avaient créée. — Dans des conditions semblables, la 
race animale la plus instable n'eût pas varié. 

Ce que nous disons des Égyptiens s'applique évi- 
demment à toutes les populations sédentaires et 
stationnaires. — Ainsi s'expliquent par un peu de 
réflexion et par l'application des lois que nous dé- 
fendons ici la ijlupart des exemples de fixité de type, 
que citent différents auteurs. 

Mais, parmi les faits invoqués par les polygénistes, 

1. Ce type est toutefois bien moins arrêté et bien moins général 
que ne l'admeltent les auteurs des Types du genre humain. Il 
suffit pour s'en convaincre de comparer les figures mêmes em- 
pruntées aux peintures et aux bas-reliefs égyptiens reproduits 
dans cet ouvra.^e. En Egypte comme partout, c'est à travers 
une diversité très-réelle qu'il faut chercber le type de la race, 
et on ne trouve celui-ci réalisé complètement que dans un nom- 
bre proportionnellement petit d'individus. 

2. Souverains de la quatrième ou delà cinquième dynastie cités 
par MM. Nott et Gliddon. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 219 

il en est d'une catégorie très -différente. A les en 
croire, les populations mêmes qui changent de patrie 
et se transportent sous de nouveaux cieux conserve- 
raient dans les milieux les plus divers leurs carac- 
tères premiers; nulle part, d'après eux, ne se mani- 
festerait dans l'espèce humaine la moindre tendance 
à la formation de races nouvelles dérivant des races 
actuelles, comme on le voit chez les animaux. — Ces 
assertions fussent-elles vraies, on pourrait répondre 
que l'action des causes conservatrices signalées plus 
haut et le petit nombre de générations sur lesquelles 
porte l'expérience suffisent pour expliquer la con- 
stance des races humaines. Mais elles sont inexactes, 
et ici encore les faits contredisent nettement les doc- 
trines que nous combattons. — Ne pouvant les citer 
tous ici, bornons-nous à constater les changements 
subis par le nègre d'Afrique et le blanc d'Europe 
quand ils quittent leur terre natale. 

Le premier, se propageant dans le nord des États- 
Unis, ne devient pas blanc, nous dit- on; il tourne 
seulement au grisâtre. — Or n'est-ce pas là un chan- 
gement considérable. S'il s'agissait d'un cheval ou 
d'un bœuf, regarderait-on la couleur grisâtre comme 
identique avec la teinte noire? Non certes, et d'ail- 
leurs les modifications ne s'arrêtent pas au teint. — 
Là même oi^i le nègre se propage avec le plus de fa- 
cilité, il s'en manifeste qui ont une bien autre im- 
portance. «L'Africain, nous dit M. de Reiset, arrive 
aux Antilles avec tous ses caractères de nègre. L'en- 
fant créole de nègre et, de négresse purs reproduit 
ces caractères, mais atténués. La face en particulier 
perd le caractère de museau. Les cheveux et la cou- 



220 CIIAriTRE XIII. 

leur persistent; mais sous tous les autres rapports 
le nègre créole se rapproche de plus en plus du 
blanc '. » — Les mêmes observations ont été recueil- 
lies dans les États du sud de l'Union américaine, là 
où la race se reproduit avec une facilité telle qu'il 
s'y est créé un élevage de nègres comme nous avons 
chez nous un élevage de moutons et de bœufs. — 
« M. Lyel a trouvé, après de nombreuses recherches 
faites auprès des médecins résidant dans les Etats à 
esclaves , et par le témoignage de tous ceux qui ont 
porté leur attention sur ce sujet, que, sans aucun 
mélange de races , la tète et le corps des nègres pla- 
cés en contact intime avec les blancs se rapprochent 
de plus en plus à chaque génération de la configura- 
tion européenne ^. » 

Ce ne sont pas seulement les formes qui se modi- 
fient, c'est la constitution qui change dans ces mêmes 
contrées. — M. Pruner-Bey, confirmant une obser- 
vation déjà faite, mais contestée à diverses reprises, 
a reconnu qu'en Afrique le sang du nègre est à la 
fois plus foncé et plus épais que celui de l'Européen. 
M. le docteur Visinié, qui a exercé la médecine en 
Louisiane pendant un grand nombre d'années, a 
constaté au contraire que, dans l'Amérique méridio- 
nale, le sang du nègre est devenu remarquablement 
plus fluide et plus pâle. 

L'intelligence elle-même participe à ces modifica- 
tions. M. de Lisboa déclare qu'au Brésil, en dépit des 



1. Bulletins de la Société ethnologique. 

2. Docteur Hall, introduction à l'ouvrage de Pickering intitulé: 
The Races of man. 



FORMATION DES RACES ^ÎU]MAI^'ES. 221 

précautions prises pour tenir les nègres dans l'igno- 
rance, le nègre créole est, dès les premières généra- 
tions, bien plus intelligent que la souche originelle ; 
et M. Elisée Reclus, confirmant par ses observations 
propres tout ce qui précède, s'exprime de la manière 
suivante dans la Revue des Deux-Mondes : « Nous ne 
voulons pas toucher à la question brûlante de l'escla- 
vage; nous constaterons seulement un fait certain, 
le progrès constant des nègres dans l'échelle sociale. 
Même sous le rapport physique, ils tendent sans cesse 
à se rapprocher de leurs maîtres. Les nègres des 
États-Unis n'ont plus le même type que les nègres 
d'Afrique. Leur peau est rarement d'un noir velouté, 
bien que presque tous leurs ancêtres aient été achetés 
sur la côte de Guinée; ils n'ont pas les pommettes 
aussi saillantes, les lèvres aussi épaisses, le nez aussi 
épaté, la laine aussi crépue, la physionomie aussi 
bestiale, l'angle facial aussi aigu que leurs frères de 
l'ancien monde. Dans l'espace de cent cinquante 
ans, ils ont, sous le rapport de l'apparence exté- 
rieure, franchi un bon quart de la distance qui les 
séparait des blancs ^ >> — Voilà à quelle appréciation 
les faits qui se passent à la Louisiane conduisaient 
un observateur intelligent, et qui n'avait évidemment 
aucun parti pris dans la question qui nous occupe. 

Voici qui est plus concluant encore. — Toutes les 
appréciations qui précèdent sont acceptées comme 
vraies dans ce qu'elles ont d'essentiel par MM. Nott 
et Gliddon eux-mêmes ^ Ces deux auteurs, partisans 

1. Le Missùsipi et ses bords, — le Delta et la Noiirelle-Odéans. 
(Revue des Deux-Mondes, livraison du 1"' août 1859.) 

2. Types of Mankind, — Negro type. 



222 CHAPITRE XIII. 

si déclarés de la multiplicité des espèces humaines et 
de l'invariabilité de ces espèces, ne peuvent s'empê- 
cher d'avouer que le nègre créole des États-Unis a 
gagné physiquement et intellectuellement. Ils vont 
jusqu'à donner deux portraits où certes on ne recon- 
naîtrait guère le type africain K Sans doute ils cher- 
chent à atténuer la signihcation de ce fait si grave 
en l'attribuant au contact habituel avec les blancs 
et h l'amélioration du régime, en aflh-mant que le 
double progrès dont nous parlons s'arrête dès la se- 
conde ou troisième génération. — De ces deux asser- 
tions, la première a sans doute beaucoup de vrai; la 
seconde est contredite par une foule de faits, et fût- 
elle exacte de tout point, on expliquerait aisément 
cet arrêt si brusque par la situation que la loi dans 
les États à esclaves, les mœurs dans les États libres, 
font à tout individu nègre,. et par suite à la race en- 
tière. Mais nous ne voulons discuter ici ni la cause ni 
l'étendue des modifications subies. C'est la modifica- 
tion elle-même, se manifestant toujours d'une ma- 
nière constante et générale, qui est à nos yeux le fait 
capital, car elle démontre qu'il s'est formé, sous 
l'influence de conditions d'existence nouvelles, une 
race nègre américaine dérivée de la race nègre africaine. 
— Or, c'est là ce que l'évidence amène les disciples de 
Morton à reconnaître quand il s'agit de l'Amérique, 
quelque opposé que soit cet aveu à tout ce qu'ils ont 
dit dans les chapitres du même ouvrage consacrés à 
l'Egypte. 

1. On comprend que ces portraits ne sont pas flattés, et les au- 
teurs avouent eux-mêmes que l'un d'eux est une vraie caricature 
(may be considered caricatured). 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 223 

Pour démontrer que les races blanches, les peuples 
européens, présentent des faits analogues, nous n'au- 
rions, à vrai dire, que l'embarras du choix. Chacun 
d'eux a pour ainsi dire ses sous-races dans les colo- 
nies qu'il a fondées. — Ne pouvant les passer tous 
en revue, bornons-nous à examiner ce qu'est deve- 
nue la race anglaise sous les climats divers oi^i elle 
s'est répandue et mulipliée. — Certes aucune autre , 
on le sait, ne transporte dans ses migrations avec 
un soin égal les croyances, les mœurs et jusqu'aux 
habitudes journalières delà mère patrie; aucune, en 
un mot, ne s'enveloppe, pour ainsi dire, avec autant 
de scrupule de tout ce qu'il est possible de conserver 
dans ses conditions d'existence originelles; aucune 
par conséquent n'apporte dans ses luttes avec de nou- 
veaux milieux autant de moyens de défense, et ce- 
pendant nous allons voir que c'est encore au milieu 
que reste la victoire, et que la race anglaise, comme 
toutes les autres, se modifie en s'expatriant. 

En Australie, les caractères anglais sont entamés 
dès la première génération. — Voici ce qu'écrivait Gu- 
ningham en 1826 : « Les currcncys^ deviennent grands 
et sveltes comme les Américains, et sont en général 
remarquables par le caractère saxon des cheveux 
blonds et des yeux bleus ; mais leur teint , dans la 
jeunesse même, est cVun jaune pâle. Dans un âge plus 
avancé, ils sont facilement reconnaissables auprès 
des individus nés en Angleterre. Les joues de rose 
ne sont point de ce climat, non plus que de celui de 



1. On donne ce nom aux créoles australiens, par opposition au\ 
sterlings, nom appliqué aux Européens. 



224 CHAPITRE XIII. 

l'Amérique, où un teint fleuri attirera indubitable- 
ment cette observation : « Vous êtes du vieux pays, 
vous? » — On voit que Cuningham constate deux faits 
à la fois. Suivons-le donc en Amérique ; là l'expé- 
rience, déjà plus ancienne, a donné des résultats 
plus évidents et mieux étudiés. 

Déjà , dans son Histoire des Indes occidentales , 
Edwards avait remarqué, entre autres changements, 
l'augmentation de la taille et l'agrandissement des 
orbites. Plus tard, Smith, Carpenter, etc., ont signalé 
d'autres modifications, et le premier, frappé de la 
tendance générale qu'elles indiquent , n'avait pas hé- 
sité à dire qu'abandonné à lui-même , l'Anglo-Amé- 
ricain se transformerait en Indien semblable à ceux 
qui peuplaient autrefois les États-Unis. — Knox s'in- 
digne de cette conclusion ; mais il ne nie aucun des 
faits sur lesquels s'appuie son prédécesseur. Il les 
précise au contraire , et signale en particulier la 
diminution du tissu graisseux et de tous les appa- 
reils glandulaires comme un fait général aux États- 
Unis*. — M. Desor, dans une étude sur le climat de 
l'Amérique du Nord, a confirmé tous ces faits et si- 
gnalé en outre l'allongement du cou comme devenu 
un trait caractéristique du type yankee. — Quant au 

1. Le docteur Knox est un des polygénistes les plus décidés qui 
aient écrit sur la question qui nous occupe. Il est du très-petit 
nombre de ceux qui n'ont pas craint de suivre la doctrine de la 
pluralité des espèces jusque dans ses dernières conséquences; 
aussi aurons-nous souvent occasioa de le citer. Dans le cas pré- 
sent, les modilications subies en Amérique par les races anglo- 
saxonne, française , etc. , sont à ses yeux la preuve que ces races 
ne peuvent se propager et subsister dans le nouveau continent. 
Jusqu'ici les faits ne lui donnent guère raison , comme nous le ver- 
rons plus tard avec quelques détails. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 225 

résultat général de ces altérations du type anglais , 
voici comment l'apprécie un homme d'intelligence 
et desavoir, qui a longtemps habité et étudié l'Amé- 
rique, et qui se trouve entièrement d'accord avec 
Smith ' : « Un petit nombre d'années a suffi pour 
établir une distinction, déjà très-marquée, entre les 
Américains modernes et les Anglais, dont ils descen- 
dent.... Nous demanderons au voyageur attentif qui 
a parcouru les États-Unis de nous dire ce qu'il pense 
de certaines familles de New- York et de la Pensyl- 
vanie dont le sang est demeuré pur depuis un siècle 
ou deux , et des populations le plus anciennement 
établies dans le Kentucky et sur les bords du Missis- 
sipi. N'a-t-il pas observé, comme nous, une altéra- 
tion sensible non-seulement dans les traits, mais dans 
le caractère? A part la civilisation européenne, qui les 
a suivis, on retrouve déjà chez les uns, avec l'angle 
facial, la fierté et l'esprit de ruse de l'Iroquois, chez 
les autres, avec l'extérieur, la rudesse, la franchise 
et l'indépendance de l'Illinois et du Cherokee. » Cette 
appréciation est acceptée aux États-Unis même par 
les hommes de bonne foi, et M, l'abbé Brasseur nous 
citait à ce sujet le propos d'un homme éminent qui 
résumait devant lui une conversation sur ce sujet en 
disant : « Par les traits et par le caractère, nous 
sommes devenus des Hurons. » 

Grâce à l'obligeance de M. Pruner-Bey, on peut 
ajouter l'appréciation raisonnée et scientifique des 



1. M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, Histoire des t^ations civi 
Usées du Mexique et de l'Amérique centrale durant les siècles an- 
térieurs à Cliristoplie Colomb. 



226 CHAPITRE XIII. 

anatomistes à ces témoignages de voyageurs, de gens 
du monde éclairés. Ici je ne fais que transcrire K — 
« L'Anglo-Saxon-Américain présente dès la seconde 
génération des traits du type indien qui le rappro- 
chent des Lenni-Lénapes , des Iroquois, des Ghero- 
kees.... Plus tard le système glandulaire se restreint 
au minimum de son développement normal; la peau 
devient sèche conmie du cuir; elle perd la chaleur 
du teint et la rougeur des joues, qui sont rempla- 
cées chez rhoninie par une teinte limoneuse, et chez 
la femme par une pâleur fade. La tète se rapetisse et 
s'arrondit ou devient pointue; elle se cou^re d'une 
chevelure lisse et foncée en couleur. Le cou s'allonge. 
On ohserve un grand développement des os zygoma- 
tiques ^ et des masséters ^ Les fosses temporales sont 
profondes, les mâchoires massives. Les yeux sont 
enfoncés dans des cavités très-profondes et assez 
rapprochées l'une de l'autre; l'iris est foncé, le re- 
gard perçant et sauvage. Le corps des os longs s'al- 
longe , principalement à l'extrémité supérieure , si 
bien que la France et l'Angleterre fabriquent pour 
l'Amérique des gants à part dont les doigts sont ex- 
ceptionnellement allongés. Les cavités de ces os sont 
très-rétrécies ; les ongles prennent facilement une 
forme allongée et pointue. Le bassin de la femme se 
rapproche de celui de l'homme. » — Nous avons cru 
devoir adoucir quelques traits de cette description. 



1. Des médecins compatriotes de M. Pruner lui ont adressé les 
détails suivants, qu'il a bien voulu me communiquer. 

2. Os de la pommette. 

.3. Muscle qui va de l'arcade zygomatique à la mâchoire infé- 
rieure, sur le côté des joues. 



for:\iation des BACES IIUMAIXES. 227 

Telle qu'elle est, elle suffit pour démontrer l'exacti- 
tude de notre proposition. Elle ne retrace rien moins 
que le portrait de l'Anglais d'Europe et coniirme en 
tout point les dires des auteurs précédemment cités. 

En présence d'un tel concours dans le jugement 
d'hommes qui ne se sont certainement pas donné le' 
mot, il faut bien reconnaître que le milieu américain 
a modifié le type anglo-saxon , qu'il a enfanté une 
nouvelle race blanche dérivée de la race cmylaise^ et 
qu'on peut nommer la race yankee^. 

Pour que des modifications, ou pareilles ou plus 
profondes, s'accomplissent dans une race, il n'est 
même pas nécessaire qu'elle émigré et aille subir au 
loin les influences qu'exercent un ciel, un climat, 
une terre étrangère. Elle peut les éprouver sans sor- 
tir de chez elle. Il suffit pour cela que ses conditions 
d'existence soient sérieusement changées. — Per- 
sonne n'ignore avec quelle rapidité dégénèrent nos 
plus beaux animaux domestiques, par suite d'un dé- 
faut de soins continué pendant quelques générations. 
Il en est exactement de même pour l'homme. 

Citons ici un exemple frappant rapporté par le doc- 
teur Hall dans son inlroduction à l'ouvrage de Picke- 
ring. — « A la suite des guerres de 1641 et 1689 entre 
l'Angleterre et l'Irlande, de grandes multitudes d'Ir- 
landais furent chassées des comtés d'Armagh et de 



1. c'est avec intention que je n'insiste ici que sur les change- 
ments pliysiques subis en Amérique par la race anglo-saxonne. 
Les modifications intellectuelles et morales nous présenteraient 
des faits non moins frappants; mais l'appréciation en est plus 
difficile, et les témoignages que je pourrais invoquer pourraient 
être contestés, tandis qu'il n'y a rien à répondre à une description 
anatomique. 



228 CHAPITRE XlII. 

Down dans une région montagneuse qui s'étend à 
l'est de la baronie de Flews jusqu'à la mer. Sur un 
autre point du royaume, la môme race fut repoussée 
dans les comtés de Leitrim, Sligo et Mayo. Depuis 
cette époque, ces populations ont eu à subir presque 
"constamment les effets désastreux de la faim et de 
l'ignorance, ces deux grands agents de dégradation. 
Les descendants de ces exilés se distinguent aisé- 
ment de leurs frères du comté de Meath et des autres 
districts où ils n'ont pas été placés dans des condi- 
tions physiques de dégradation. Leur bouche est 
entr' ouverte et projetée en avant; les dents sont 
proéminentes, les gencives saillantes, les mâchoires 
avancées, le nez déprimé. Tous leurs traits portent 
l'empreinte de la barbarie. Dans le Sligo et la partie 
nord du Mayo , les conséquences de deux siècles de 
dégradation et de misère se montrent dans toute 
l'organisation physique de ces populations, et ont 
altéré non-seulement les traits du visage, mais la 
charpente même du corps. La taille s'est réduite à 
cinq pieds deux pouces * ; le ventre s'est ballonné ; 
les jambes sont devenues cagneuses; les traits sont 
ceux d'un avorton. » — Tout lecteur quelque peu au 
courant des caractères qui distinguent les races hu- 
maines aura reconnu dans cette description, à la 
couleur près, les traits attribués aux populations 
nègres les plus inférieures, aux tribus australiennes 
les plus dégradées. 

L'auteur que nous venons de citer ajoute : « Tout 
le monde sait que, dans d'autres parties de l'île, là 

1. Mesure anglaise; c'est environ l'°,54. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 229 

O'J la population n'a jamais subi l'influence de ces 
causes de dégradation, la même race fournit des 
exemples parfaits de beauté et de vigueur physique 
et morale. » — Ces deux groupes si différents, dont 
l'un rappelle les peuplades les plus inférieures de 
l'Australie, dont l'autre supporte la comparaison avec 
tous les blancs, sont-ils donc de même race? Non, di- 
rons-nous au docteur Hall. L'Irlandais du comté de 
Meath représente seul l'ancienne souche. Pour lui , 
le milieu est resté le même, et il n'a pas changé : 
mais l'Irlandais de Flews, soumis à des conditions 
d'existence tout autres, s'est modifié : il a formé une 
race nouvelle dérivée de la première, et en harmonie 
avec le déplorable milieu qui lui a donné naissance. 
Il y a maintenant dans ces contrées si voisines deux 
races au lieu d'une seule. — C'est du moins ainsi que 
l'on conclurait s'il s'agissait de moutons , de che- 
vaux ou de bœufs; c'est donc ainsi que nous conclu- 
rons alors qu'il s'agit de l'homme lui-même. 

Des faits que nous venons d'inditjuer, de tous ceux 
que nous pourrions invoquer encore, il résulte que, 
placée dans des conditions défavorables, la race la 
mieux douée perd son rang et tombe assez rapide- 
ment à l'un des derniers échelons de l'humanité; 
que, même armé de toutes les ressources que lui 
prêtent la science, l'industrie, la civilisation mo- 
derne, l'homme n'en subit pas moins les actions de 
milieu ; enfin que ces actions se trahissent par leurs 
effets bien plus promptement et d'une façon beau- 
coup plus marquée qu'on ne l'admet d'ordinaire. — 
II n'a pas fallu deux siècles, huit générations, pour 
transformer sur place le Celte irlandais en une sorte 



230 CHAPITRE XlII. 

d'Austalien; deux siècles et demi, dix ou douze gé- 
nérations au plus, ont suffi pour substituer le Yan- 
hce à FAnglo-Saxon*. — Qu'on juge, après cela, des 
effets qu'ont pu, quont dû produire sur l'homme des 
séries de siècles, des centaines de générations, alors 
que les populations entièrement ou à demi sauvages 
subissaient à peu près sans défense aucune toutes les 
influences exercées par des terres nouvelles et lut- 
taient à la fois contre la nature animale et végétale, 
contre les forces physico-chimiques qui avaient 
jusque-là régné sans partage! Combien la lutte pour 
f existence devait être ici plus rude et plus meurtrière 
qu'elle ne l'est de nos jours pour ces voyageurs, 
pour ces pionniers dont nous admirons pourlant le 
courage ! Combien les traces de cette lutte devaient 
être plus profondes et plus durables ! 

Certes tout lecteur qui aura présent à l'esprit ce 
que nous ont enseigné les races anin:iales, et qui tien- 
dra compte de toutes ces circonstances de temps 
et de lieu , ne s'étonnera plus de trouver entre les 
groupes humains, considérés comme clo même espèce, 
les différences qu'on y remarque; il sera plutôt sur- 
pris qu'elles ne soient pas beaucoup plus grandes 
encore. 

Les polygénistes , qui veulent voir dans ces diffé- 
rences des caractères d'espèce, sont bien forcés de les 
considérer comme primitives et invariables , car ac- 



1. La plupart fies essais sérieux de colonisation accomplis sur 
le territoire des États-Unis ne remontent guère qu'à 1620, éiioque 
où les puritains coramencèrentà peupler le Massachusetts, et ce 
n'est qu'en 1G81 que Penn reçut en don de Charles H la contrée 
iju'il paya aux indigènes et qui a conservé son nom. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 231 

corder qu'elles peuvent être accidentelles et chan- 
geantes, ce serait pour eux convenir de la faiblesse, 
ou mieux de la nullité des arguments qu'ils em- 
pruntent à cet ordre de considérations , et en réalité 
ils n'en ont pas d'autre. — Or, cette nécessité les met 
en présence d'une alternative dont les conséquences 
sont en tout cas contraires à leur doctrine. — Ou 
bien ils étendront leurs idées aux autres êtres orga- 
nisés , afin de faire rentrer l'homme dans des lois 
générales , et nieront la variabilité de l'espèce ani- 
male, comme ont essayé de le faire d'une manière 
plus ou moins nette quelques-uns d'entre eux^ ; ou 
bien, tout en reconnaissant que l'espèce animale et 
végétale peut se modifier ainsi que nous l'avons in- 
diqué, ils persisteront à soutenir que les espèces hv- 
maines sont invariables. 

Dans le premier cas, la doctrine polygéniste se met 
en contradiction flagrante avec des faits journaliers, 
connus de tout le monde, tombés dans la pratique 
industrielle la plus vulgaire , et dont nos études ac- 
tuelles n'ont fait en réalité que préciser les limites et 
la portée scientifique auprès de nos lecteurs. 

Dans le second cas , la doctrine polygéniste fait de 
l'homme une exception unique et inexplicable. — 
Forcée de voir en lui un être organisé et vivant , elle 
n'en affirme pas moins qu'il échappe à des lois qui 
régissent tous les autres êtres de même nature; elle 
le met en dehors de la physiologie générale. Quels 
arguments apporte-t-elle à l'appui de cette singulière 



1. Voy. surtout Vllisloire monumentale des chiens dans Types 
of Mankind. 



232 CHAPITRE XIII. 

assertion? Aucun : elle se borne à déclarer qu'il en 
est ainsi ' ; mais par cela même il lui faut nier des 
faits aujourd'hui trop nombreux, appuyés de témoi- 
gnages trop divers et trop précis, pour pouvoir être 
mis en doute. 

En résumé la doclrinc polygénistc explique la per- 
sistance du type égyptien et tous les cas analogues, 
soit ; mais elle ne saurait rendre compte de la trans- 
formation des Irlandais de Flews, de la formation de 
la race yanJîce , non plus que de tous les faits sem- 
blables. — En outre, elle conduit inévitablement soit 
à séparer l'homme de tous les autres êtres organisés 
dans des questions où l'identité générale de nature 
commande la similitude des phénomènes, soit à le 
maintenir à côté d'eux , mais en attribuant aux ani- 
maux des qualités que nous savons positivement leur 
manquer. 

La doclrinc monogénislc , appuyée sur ces actions de 
milieu qui se manifestent partout , rend compte à la 
fois de la constance des caractères et de leurs varia- 
tions; elle accepte tous les faits constatés et n'est en 
contradiction avec aucun : elle ne fait de l'homme 
physique que ce qu'il est réellement, un être orga- 
nisé et vivant, soumis en cette qualité à toutes les 
influences , à toutes les lois de la physiologie géné- 
rale commune à tout ce qui vit. 

Jusqu'ici les deux doctrines avaient pu paraître à 
peu près également fondées; il était permis d'hésiter. 
Mais ici il se manifeste entre elles un contraste 
sérieux, et de nature telle que tout homme libre 

1 ; Voy. les Races of man du dccleur Knox. 



FORMATION DES RACES HUMAINES. 233 

d'opinion préconçue, et se plaçant uniquement sur le 
terrain des sciences naturelles, devrait peut-être 
adopter dès à présent la doctrine de V unité de V espèce. 
— Nous ne demandons pourtant pas que le lecteur 
se décide encore : nous tenons à lui montrer com- 
ment le contraste, déjà si marqué, se prononce de 
plus en plus, et toujours dans le même sens, à me- 
sure qu'on pénètre davantage dans l'intimité des 
phénonènes et dans l'application des lois de la phy- 
siologie. 



Ç^Q^O^ 



XIV 



Du croisement chez ks plantes et les animaux. 
— Métissage et hybridation. 



Nous avons vu clans le chapitre vi combien est 
considérable le rôle joué dans la formation des races 
par la sélection naturelle ou artiOcielle; mais nous 
n'avons encore examiné que le cas où les deux pa- 
rents sont de la même race. — Or, l'éleveur qui veut 
améliorer et diversifier ses produits , l'horticulteur 
qui cherche à perfectionner, à varier ses fruits et 
ses fleurs, ne se renferment ni l'un ni l'autre dans 
d'aussi étroites limites. Souvent ils empruntent le 
père et la mère à deux races différentes, souvent en- 
core ils rapprochent et marient deux individus ap- 
partenant chacun à une espèce distincte; ils opèrent 
ainsi ce qu'on a appelé des unions croisées ou des 
croisements. Des faits de même nature se produisent 
en dehors de l'action de l'homme. 

L'étude des phénomènes qui se manifestent alors 
est pour nous d'une importance capitale, et que le 
lecteur doit déjà pressentir. — Dans aucun autre 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. 23d 

ordre de fonctions, les êtres organisés ne se rappro- 
chent autant que dans celles qui ont la reproduction 
pour objet. Il y a ici non plus seulement des ressem- 
blances générales, mais de véritables identités. Or on 
verra que l'étude de ces fonctions , faite chez les ani- 
maux et les plant(3s au point de vue de la question 
qui nous occupe, conduit à deux résultats également 
importants. D'une part, elle confirme tout ce que 
nous avons dit de l'espèce et justifie les termes de la 
définition que nous avons proposée; d'autre part, 
elle différencie nettement Vcspèce et la race, et donne 
le moyen de les distinguer. — Ce terme de compa- 
raison une fois acquis, l'application à l'homme en 
sera facile, et le lecteur jugera mieux encore que par 
tout ce qui précède laquelle des deux doctrines que 
nous comparons l'une à l'autre concorde avec les 
faits, laquelle est en opposition avec eux. 

Définissons d'abord quelques termes qui vont re- 
venir à chaque instant. — Les botanistes ont désigné 
depuis longtemps par le mot cV hybride le produit d'un 
croisement quelconque; mais, éclairés par l'expé- 
rience, ils ont distingué de bonne heure les hybrides 
vrais des faux hybrides. Tout a confirmé la justesse 
de cette distinction. D'autre part, les zoologistes ont 
généralement employé le nom de métis, passé aujour- 
d'hui dans le langage des éleveurs. 

En conservant ces deux termes, nous en étendrons 
la signification aux deux règnes. — Le mélis sera 
l'animal ou le végétal produit par le croisement d'in- 
dividus de races différentes^; Vhybride sera l'animal 

1. Nos mélis répondent aux hybrides faux des botanistes, aux 
métis homoidcs de M. Isido ve Geoiïroy. 



236 t'JIAPITRE XIV. 

OU le végétal produit par le croisement d'individus 
de deux espèces di/lèrentes^. Ces deux sortes de croi- 
sements seront d'ailleurs exprimés par les termes 
de métissage et d'hybridation. Celui-ci est consacré par 
un usage général chez les botanistes ; le premier est 
employé fréquemment par les zootechnistes. Tous 
deux devront d'ailleurs s'appliquer aux animaux aussi 
bien qu'aux végétaux. 

Occupons-nous d'abord du métissage dans les deux 
règnes, et distinguons, comme lorsqu'il s'est agi de 
la sélection, le cas où les forces naturelles agissent 
seules de celui où l'intervention de l'homme joue un 
rôle toujours considérable et parfois prépondérant. 

Le métissage naturel chez les végétaux semble 
d'abord assez difficile à comprendre. — Les plantes, 
les arbres sont fixés au sol, les pistils et les étamines 
soudés à demeure et protégés d'ordinaire par une 
double enveloppe ^ Il semble impossible que le mé- 
lange des races s'opère. — Mais des étrangers pénè- 
trent dans ces asiles si bien clos en apparence. Le 
vent par exemple secoue les anthères ouvertes*, se 
charge du pollen qu'elles laissent échapper, et vient 
le déposer sur des stigmates* auxquels il n'était pas 
destiné. Les insectes, surtout ceux qui vivent de butin 



1. Nos hybrides répondent aux hybrides vrais desbotanistes, 
aux métis hybrides de M. Isidore Geoffroy. 

2. Par Its feuilles du calice et de la corolle. On sait que l'un 
des deux manque souvent. 

3. Lantlière est un petit sac membraneux porté à l'extrémité 
du filet de l'élamine (organe mâle) , et dans lequel se développe 
le pollen ou poussière fécondante des végétaux. 

4. Le stigmate est l'exlrémité du pistil (organe femelle) sur le- 
quel le pollen se dépose lors de la fécondation. 



MÉTISSAGE ET PIYBRIDATIOX. 237 

et pénètrent jusqu'au fond des corolles pour y trou- 
ver leur propre vie, sont encore des agents très-ac- 
tifs de croisement. Leur corps se couvre de poussière 
fécondante ; ils la transportent avec eux, la secouent 
pour ainsi dire de fleur en fleur, et si la fécondation 
est possible, il est clair qu'elle doit s'accomplir. — 
Or, de race à race, elle n'est pas seulement possible, 
elle est extrêmement facile et se passe journellement 
sous nos yeux. 

La constatation de ce fait suivit de près la décou- 
verte de l'existence des sexes chez les végétaux. Dès 
1744, Linné attribua au croisement l'apparition des 
tulipes flambées ou panachées qui se montraient au 
milieu des semis de graines provenant de fleurs uni- 
colores. Cette observation a été cent fois confirmée, 
non pas seulement sur la tulipe , mais sur une foule 
d'autres plantes. En même temps, on reconnut qu'à 
la suite de ces unions croisées toutes les parties de 
l'organisme végétal pouvaient présenter un mélange 
de caractères analogue à celui qu'avait trahi la colo- 
ration des tulipes. — Parmi tous les exemples que 
nous pourrions citer ici, nous en choisirons un dû à 
M.Naudin, aide-naturaliste au Muséum, et qui s'est 
occupé depuis plusieurs années avec un remarquable 
succès de toutes les questions se rattachant à celle 
que nous traitons nous-même. Dans une seule an- 
née, cet observateur suivit avec soin le développe- 
ment de plus de douze cents courges; il vit les 
graines extraites d'un même fruit reproduire toutes 
les races que renfermait le jardin livré à ses études. 
Or, on sait combien les courges diffèrent entre elles 
sous le rapport de la forme, du volume, de la qua- 



238 CHAPITRE XIV. 

lité, etc. — Certes aucun fait ne peut mieux démon- 
trer l'égalité de l'action exercée par les poussières 
fécondantes de ces individus, si différents en appa- 
rence; rien ne peut mieux démontrer que de race à 
race, quelque disparates que soient les caractères ac- 
quis, la fécondation s'opère avec la môme facilité 
qu'entre les individus le plus entièrement semblables 
entre eux. 

Nous retrouvons exactement les mêmes circon- 
stances dans le métissage naturel et spontané des 
animaux. Bien plus, facilité par la locomotion dont 
jouissent ces derniers, il s'accomplit journellement 
dans nos fermes, dans nos maisons, dans nos basses- 
cours, dans nos chenils, malgré les efforts et la sur- 
veillance du maître. — Tous les éleveurs savent par 
expérience que la difficulté n'est pas de croiser les 
races, mais bien de les maintenir pures en empê- 
chant le sang étranger de venir se mêler à celui que 
l'on préfère. — Là aussi se constate bien souvent 
chez les mères mal gardées cette égalité d'action 
dont les végétaux nous ont fourni un exemple si 
frappant. On a vu des chiennes courtisées successi- 
vement par des mâles de diverses races mettre bas 
des petits qui accusaient le mélange de trois sou- 
ches différentes. — Tout s'était passé chez elles 
comme dans les courges de M. Naudin. 

Il est pre^sque inutile d'ajouter maintenant que le 
métissage artificiel ne présente aucune difficulté, et 
que les unions croisées de cette espèce, accomplies 
sous le contrôle de la volonté de l'homme, sont aussi 
sûrement fécondes que celles qu'il peut former entre 
individus de même race. Aussi nous bornerons-nous 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. ^39 

à rappeler qu'elles sont depuis longtemps entrées 
dans la pratique journalière et qu'elles constituent 
un des procédés le plus fréquemment employés pour 
améliorer, modifier, diversifier les végétaux aussi 
bien que les animaux sur lesquels s'exerce l'indus- 
trie humaine. 

A^'ous n'ajouterons qu'une seule remarque, dont 
l'importance ressortira de la comparaison avec d'au- 
tres faits. Nous avons dit dans une autre étude com- 
ment, à force de perfectionner une race animale ou 
végétale, on arrivait souvent à diminuer d'une ma- 
nière sensible, parfois à éteindre complètement chez 
elle les facultés de reproduction. Dans ce cas, le 
croisement avec une race moins modifiée ravive en 
quelque sorte ces facultés. — Par exemple, des porcs 
de race anglaise, importés en France, oii ils avaient 
cessé de se reproduire après quelques générations, 
redevinrent féconds dès qu'on les croisa avec la race 
locale, plus maigre et moins précoce, mais plus ro- 
buste et moins éloignée du type primitif ^ La vigueur 
de l'une vint évidemment en aide h la faiblesse de 
l'autre. — Ici encore le règne végétal présente des 
faits tout semblables. 

E;i résumé, le métissage, c'est-à-dire le croisement 
entre individus de races différentes, est toujours facile, 
et les résultats en sont aussi certains que ceux de 
l'union des individus appartenant à la même race. 
Bien plus, dans certains cas, la fécondité s'accroît ou 
reparaît sous l'influence de ce croisement. — L'hy- 



l. Ce fait m'a été communiqué par M. le marquis de Ginestous, 
président du comice agricole du Vigan. 



240 CHAPITRE XIV. 

bridation, c'est-à-dire le croisement entre individus 
d'espèces différentes, va nous montrer des faits diamé- 
tralement opposés. 

Voyons d'abord ce qu'elle est chez les végétaux 
qui se reproduisent sans l'intervention de l'homme. 

Dans les champs comme dans nos jardins, les con- 
ditions générales de l'hybridation ne diffèrent pas de 
celles du métissage. Dans les champs mêmes, les 
chances de croisement semblent être bien plus mul- 
tipliées entre espèces qu'entre races, car le nombre 
des premières qui fleurissent en même temps est in- 
finiment supérieur à celui des races sauvages pro- 
venant d'une seule d'entre elles, et les agents de 
fécondation sont les mêmes. Les abeilles et les co- 
léoptères volent indifféremment de l'une à l'autre; 
pour les espèces comme pour les races, les vents se- 
couent le pollen avec la même énergie, le répandent 
avec la même profusion. — Par conséquent, si tout 
se passait d'espèce à espèce comme de race à race, les 
hybrides devraient être au moins aussi communs que 
les mèlis. Eh bien ! en est-il ainsi? Entrons ici dans 
quelques détails, et le lecteur jugera par lui-même. 

Sous l'influence de la magnifique découverte de 
l'existence des sexes dans la fleur, Linné crut voir 
des hybrides dans la majorité des espèces végétales : 
il crut en outre avoir confirmé ses idées à ce sujet 
par l'observation directe, et décrivit, comme autant 
d'hybrides résultant du croisement d'espèces ac- 
tuelles, dix-sept individus. Mais de Candolle, sou- 
)iiettant au contrôle d'une science plus avancée les 
faits signalés par le père de la botanique moderne, 
les regarda tous comme erronés, et lui-même, après 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. 241 

avoir fait rinventairc de tous les cas qu'il pouvait 
croire bien avérés et qu'avaient recueillis les bota- 
nistes de tous pays, n'en comptait qu'environ qua- 
rante. Mais bon nombre des observations acceptées 
par l'illustre auteur de la Physiologie vry claie ont 
été regardées à leur tour comme inexactes ou très- 
douteuses. Bien que l'attention, dS plus en plus 
éveillée, ait amené des recherches plus actives, le 
nombre des cas de cette nature bien constatés ne 
s'est pas accru d'une manière très-sensible. A me- 
sure qu'on y regarde de plus près, il semble au con- 
traire décroître'; et en définitive ce nombre est 
demeuré tellement restreint, que des botanistes émi- 
nents semblent admettre l'hybridation naturelle plu- 
tôt à titre de théorie que de fait expérimental. 

Évidemment on ne peut tirer de ce court histo- 
rique qu'une seule conclusion : c'est que les hybrides 
naturels sont chez les végétaux d'une rareté extrême. 
Que serait même une quarantaine de cas recueillis 
dans l'espace de plus d'un siècle , si l'on songe à la 
multitude des espèces qui tous les ans fleurissent 
pêle-mêle et dans les conditions les plus propres à fa- 
voriser le croisement? Que devient ce ciiiffre, sur- 
tout si on le met en regard de ces milliers de métis 
qui se forment constamment sous nos yeux? — 
Constatons d'ailleurs, avec tous les botanistes, que 
l'hybridation naturelle n'est pas plus fréquente entre 
les plantes cultivées qu'entre les plantes sauvages, 
en sorte que nos jardins, surtout nos jardins de bo- 

1. M. Decaisne pense que le chifTre des hybrides végétaux sé- 
rieusement constatés s'élève tout au plus à une vingtaine. 

14 



242 CHAPITRE XIV. 

tanique, offrent un champ de comparaisons rigou- 
reuses, lorsque nous opposons la fréquence des mé- 
tissages à la rareté des hybridations. 

Quand il s'agit des animaux, il y a plus d'intérêt à 
distinguer les espèces sauvages des espèces domes- 
tiques. L'hybridation des premières a été longtemps 
niée, et l'est p^ut-ètre encore, par certains natura- 
listes. Toutefois M. Isidore Geoffroy, qui a cité et 
discuté sévèrement dans son ouvrage tous les exem- 
ples rapportés par divers auteurs, en admet un cer- 
tain nombre comme bien démontrés. Or il résulte de 
cette discussion que la classe des oiseaux seule peut- 
être présente quelques cas de croisement fécond entre 
individus d'espèces différentes vivant en pleine li- 
berté. — M. Geoffroy, dont la parole emprunte ici 
une double autorité à ses études spéciales et à la ten- 
dance philosophique de ses doctrines, ne regarde 
comme authentique aucun des faits de cette nature 
signalés par divers auteurs chez les mammifères; et 
quant aux prétendus hybrides naturels de poissons 
décrits par les anciens zoologistes, ils ne sont aux 
yeux de M. Valenciennes que des espèces distinctes, 
mais qu'on n'avait pas encore su caractériser. Peut- 
être quelques-uns de ceux qu'on a cru trouver, en 
très-petit nombre, chez les insectes, méritent-ils de 
prendre place dans la science ; mais M. Isidore Geof- 
froy regarde comme plus que douteux tout ce qui a 
été dit à ce sujet des mollusques ^ — Aucun autre 



1. A part toute autre considération, le témoignage de M. Isi- 
dore Geofl'roy , lorsqu'il est contraire à des assertions émises au 
sujet de prétendus hybrides sauvages, doit avoir d'autant plus 
de poids, que ce savant, en rejetant les faits dont il s'agit, s'en- 



METISSAGE ET HYBRIDATION. 243 

groupe du règne animal n'est indiqué comme ajant 
fourni des Iiybrides sauvages, si bien qu'en somme 
le chiffre des cas authentiques constatés chez les ani- 
maux est tout au plus égal à celui qu'ont présenté 
les végétaux. 

Dès que la domestication intervient, les croise- 
ments entre espèces différentes deviennent plus fré- 
quents. Nous avons vu comment l'instinct et les 
fonctions de la reproduction étaient exaltés chez 
quelques-unes des races soumises par l'homme. Il 
n'est donc pas étrange de voir deux espèces voisines 
se croiser parfois, alors même que l'une d'elles S2u- 
lement a subi l'action exercée par l'esclavage. — 
C'est ainsi que nos chiens s'unissent de temps à autre 
au loup, nos chats à diverses espèces de chats sau- 
vages % et ces unions sont fécondes. Des faits de 
même nature ont été maintes fois signalés chez d'au- 
tres mammifères et chez les oiseaux, mais ils se sont 
passés entre individus maintenus en captivité dans 
des ménageries, dans des volières, et rentrent par 
conséquent dans les cas d'hybridation artificielle, qui 
vont maintenant nous occuper. 

De tout ce qui précède on peut conclure que, chez 
les espèces animales ou végétales livrées à elles- 
mêmes, l'hybridation est excessivement rare. L'in- 
tervention active de l'homme a considérablement 



lève en quelque sorte des armes à lui-même. Il est vrai qu'il lui 
en reste assez, et de bien' meilleures, pour combattre les exagé- 
rations de l'école positive, contre laquelle il lutte dans cette por- 
tion de son livre. 

1. M. Isidore Geoffroy, en rappelant les faits de cette nature 
consignés dans les ouvrages de divers auteurs, en fait connaître 
de nouveau.x. 



244 CHAPITRE XIV. 

multiplié CCS unions; mais, chose bien remarquable, 
elle n'en a presque pas reculé les limites 

Linné avait cru au croisement entre espèces de 
familles différentes. On reconnut bientôt qu'il était 
allé beaucoup trop loin. — Dès 1761, Kœlreuter fit 
connaître les premiers résultats des belles recherches 
qu'il continua pendant vingt-sept ans, et posa les 
règles qu'ont de plus en plus confirmées toutes les 
recherches entreprises depuis lors. Or, parmi les 
lois découvertes par Kœlreuter, il en est une qui ne 
souffre pas d'exception. Jamais on ne parvient à 
croiser des espèces appartenant à deux familles diffé- 
rentes'. Entre genres différents même, l'hybridation 
est très-rare, toujours difficile, ou même impossible 
dans certaines familles. Enfin il est des familles en- 
tières qui paraissent se refuser d'une manière absolue 
au croisement des espèces; nous citerons surtout celle 
des cucurbitacées, si bien étudiée par M. Naudin, et 
où nous avons constaté un croisement cle races si facile, 
si universel. 

Dans les genres où l'hybridation est le plus facile, 
lorsqu'on opère sur les espèces qui se prêtent le 
mieux à l'expérience, de grandes et très-minutieuses 
précautions sont toujours nécessaires pour accroître 
les chances de succès. — Il faut isoler absolument la 
fleur qui doit jouer le rôle de mère ; enlever avec 
soin toutes les étamines avant que le pollen ne soit 



1. Je crois devoir rappeler aux lecteurs peu familiers avec le 
langage des naturalistes que les mots famille et genre sont pris 
ici dans un sens technique, et désignent des groupes de valeur 
différente dans la classification des végélaux et des animaux. Une 
famille renferme plusieurs genres. 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. 245 

développé ; déposer sur le pistil avec un pinceau le 
pollen emprunté au père, et maintenir l'isolement 
jusqu'à ce que la réussite de l'opération soit hors de 
doute. En dépit de toutes ces précautions, on échoue 
souvent, tant il est vrai que l'hybridation, sans être 
complètement en dehors des lois de la nature ac- 
tuelle, ne semble pouvoir se montrer qu'à titre d'ex- 
ception. 

Deux faits généraux, bien propres à faire sentir la 
différence qui existe entre le croisement des espèces et 
le croisement des races, ressortent d'ailleurs de toutes 
les recherches poursuivies dans cette direction. — 
Kœlreuter et tous ses successeurs déclarent que toute 
fleur ayant subi, même le moins possible, l'action du 
pollen de sa propre espèce devient absolument inca- 
pable d'être fécondée par un pollen étranger. Quelle 
différence avec l'égalité d'action que nous ont si bien 
montrée les pollens des races\es plus éloignées ! — En 
outre tous les expérimentateurs s'accordent à recon- 
naître que, dans l'hybridation, la fécondité est tou- 
jours remarquablement diminuée, et parfois dans 
d'énormes proportions. Ici encore il y a opposition 
complète entre elle et le métissage, qui ne diminue 
pas, qui au contraire accroît souvent cette même fé- 
condité. 

Le croisement artificiel des espèces présente chez 
les animaux exactement les mêmes phénomènes que 
chez les végétaux. — Chez eux aussi les faits se sont 
multipliés, le nombre des espèces croisées a augmenté 
par suite de l'intervention de l'homme, et ce résultat 
s'explique aisément. Ici, comme dans bien d'autres 
cas, l'homme n'a fait que détourner un instinct pré- 



246 CHAPITRE XIV. 

existant et le diriger vers le but qu'il se propose. 
Pour obtenir ces croisements, on sépare les individus 
de même espèce et on les rapproche d'individus d'es- 
pèces différentes. Quand l'instinct de la reproduction 
s'éveille, il parle haut, et ce n'est pas sans raison que 
nos campagnards désignent par le mot significatif 
de folie l'état dans lequel se trouvent alors les ani- 
maux. Ne trouvant pas à se satisfaire normalement, 
cet instinct, destiné à assurer la durée des espèces, 
s'égare, et transforme en époux de simples compa- 
gnons de captivité. — Voilà comment on a vu s'unir, 
par exemple, le lion et le tigre, qui, libres dans leurs 
déserts, n'eussent certes jamais songé à de pareils 
embrassements^ Entre espèces depuis longtemps 
domestiquées, entre individus élevés et nourris en- 
semble , la communauté d'habitudes , la familiarité 
journalière, favorisent la déviation. Ainsi s'expliquent 
certaines amours bizarres signalées par divers au- 
teurs, et que nous avons pu nous-même constater 
dans un cas fort peu d'accord avec le proverbe qui 
fait du chien et du chat des ennemis irréconci- 
liables. 

Mais ces dernières unions sont-elles fécondes? Non, 
pas plus que celles que l'homme pratique entre végé- 
taux trop éloignés. — Ici comme dans le règne végé- 
tal, son intervention multiplie les cas d'hybridation, 

1. Ces unions ont été fécondes. On cite surtout l'exemple d'un 
lion et d'une tigresse appartenant à une ménagerie ambulante et 
qui produisirent successivement cinq portées. Le père était né 
lui-même en captivité, et était fils d'un lion de Barbarie et d'une 
lionne du Sénégal. La mère était originaire de CalcuUa. {Histoire 
Maturelle des mammifères , par M. Paul Gervais, professeur à la 
acuité des sciences de Montpellier.) 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. 247 

sans pour cela reculer les limites fort étroites au- 
delà desquelles cesse ce phénomène. M. Isidore Geof- 
froy a montré ce qu'il fallait penser de certains faits 
cités comme preuve d'un croisement entre espèces 
de familles différentes. Pas plus, pour les animaux 
que pour les plantes, l'hybridation n'est encore allée 
jusque-là. 

De l'ensemble des faits réunis et discutés par le 
juge si compétent que je viens de citer, il résulte en 
outre que si les unions fécondes entre espèces de genre 
différent sont incontestables, elles sont néanmoins 
bien plus rares que les croisements entre espèces 
congénères. Celles-ci elles-mêmes sont loin d'être 
nombreuses, surtout dans les groupes élevés. — Il y 
a donc, sous tous les rapports, identité entre les 
deux règnes. Ce fait est d'autant plus remarquable 
que l'hybridation artificielle des animaux remonte 
à la plus haute antiquité, au moins pour quelques- 
unes de nos espèces domestiques. Le mulet était 
connu des Hébreux avant l'époque du roi David, des 
Grecs dès le temps d'Homère, et les hybrides qu'en- 
fante le croisement du bouc avec la brebis, du bé- 
lier avec la chèvre, avaient reçu des Romains des 
noms différents. 

Un autre point de ressemblance se manifeste entre 
les hybridations animales et végétales dans l'incer- 
titude des résultats, dans la diminution de la fécon- 
dité. — A la ménagerie du Muséum, des singes d'es- 
pèces parfois très-voisines s'unissent fréquemment 
entre eux, et pourtant M. GeofTroy ne compte que 
trois cas d'unions fécondes. — On a tenté au Muséum, 
à diverses reprises, de reproduire ces titircs et ces 



248 CHAPITRE XIV. 

musriions* que connaissaient si bien les éleveurs ro- 
mains : Buflbn et Daubenton en obtinrent deux 
exemples; M. Isidore Geoffroy a été moins heureux, 
tandis que ces mêmes hybrides sont dans l'Amérique 
du Sud l'objet d'une industrie sur laquelle nous re- 
viendrons. — Le croisement du lièvre et du lapin, 
tenté des milliers de fois , et probablement sur tous 
les points du globe où se rencontrent ces deux es- 
pèces, par des éleveurs aussi bien que par des sa- 
vants, a constamment échoué, excepté dans deux ou 
trois cas, sans que rien permette de juger des con- 
ditions qui ont amené ces succès exceptionnels*. — 
Tous les amateurs d'oiseaux savent combien sont 
irrégulières les couvées, d'ailleurs faciles à obtenir, 
du canari marié à notre cini ou à notre chardonne- 
ret, etc. — Une oie ordinaire croisée avec le cygne 
chanteur ne donna à Frédéric Cuvier qu'un seul œuf 
fécond sur neuf qu'elle avait pondus. — Enfin, en 
tenant compte de tous les faits connus, on voit qu'il 
n'existe peut-être que deux espèces, l'âne et le che- 

1. Le premier est le fils du bouc et de la brebis, le second des- 
cend du bélier et de la chèvre. 

2. On trouvera tous les détails relatifs aux lêporides issus de ce 
croisement dans une brochure où M. Broca, secrétaire général de 
la Société d'anthropologie, aborde avec beaucoup de savoir et 
d'esprit, mais dans un sens tout opposé, plusieurs des questions 
que nous avons traitées ici. (Rechcnhcs sur riiijhridùé en général 
et sur rhyhridite humaine en partiatlicr.) M. Broca donne en 
particulier des détails Irès-circonstanciés sur les lêporides ob- 
tenus par M. Roux, président île la Société d'agriculture de la 
Charente, qui a fondé sur le croisement dont nous parlons une 
véritable exploitation. M. Broca, qui a fait deux fois le voyage 
d'Ai;goulème j)Our étudier les procédés d'élevage de M. Roux, n'a 
d'ailleurs pas été ]dus heureux que la presque totalité de ses de- 
vanciers, malgré de nombreuses tentati^'es. 



MÉTISSAGE ET HYBRIDATION. 249 

val, dont le croisement soit à peu près toujours et par- 
tout fécond. Ici, quelle que soit l'espèce qui fournisse 
le père ou la mère, le succès paraît être également 
assuré. Si le bardot fils du cheval et de l'ànesse est 
plus rare que le mulet issu de l'une et de la jument, 
le fait ne doit être attribué qu'au choix de l'homme, 
qui ne saurait tirer du premier, toujours plus petit 
et plus faible, d'aussi bons services que du second. 

Nous venons d'examiner, succinctement il est 
vrai, ce que sont chez les végétaux et les animaux le 
métissage et l'hybridation accomplis soit sous la seule 
influence des conditions normales, soit sous la direc- 
tion imprimée par la volonté et l'intelligence de 
l'homme. — Ce que nous avons dit suffit, pensons- 
nous, pour mettre hors de doute une grande vérité 
générale, à savoir que, naturel ou artificiel, chacun 
de ces phénomènes présente ses caractères propres et 
que, dans les deux règnes ces caractères sont iden- 
tiques et ressortent des mêmes lois. 

Or il existe entre les ordres de faits embrassés par 
le métissage et l'hybridation des différences pro- 
fondes qu'il ne sera pas inutile de résumer. — Le 
métissage, c'est-à-dire le croisement de race à race, est 
partout et toujours facile, quelque différentes que 
soient les races; il s'effectue journellement entre in- 
dividus entièrement livrés à eux-mêmes, et l'homme 
a souvent plus de peine à l'empêcher qu'aie produire. 
Sous son influence, la fécondité demeure régulière; 
elle est égale et parfois supérieure à celle qui se ma- 
nifesterait dans l'union de deux individus de même 
race. — L'hybridation, c'est-à-dire le croisement d'es- 
pèce à espèce, est dans l'immense majorité des cas 



250 CHAPITRE XIV. — MÉTISSAGE, ETC. 

impossible , alors même que les espèces mises en 
rapport présentent en apparence les affinités les plus 
prononcées. Extrêmement rare chez les individus 
sauvages et libres , elle n'a guère lieu entre indi- 
vidus, domestiques ou captifs, qu'à l'aide de ma- 
nœuvres, de procédés qui échouent fréquemment. 
Sous son influence, même dans les cas les plus fa- 
vorables, la fécondité, à une seule exception près , 
devient irrégulière et se trouve diminuée dans une 
proportion souvent énorme. 

Tels sont les résultats généraux auxquels conduit 
l'étude des unions croisées , considérées en elles- 
mêmes et dans leurs suites immédiates. A eux seuls, 
ces résultats fourniraient presque les moyens de re- 
connaître si deux individus différant plus ou moins 
l'un de l'autre appartiennent à deux races d'une 
même espèce ou bien à deux espèces distinctes. Nous 
allons voir cette conséquence pratique devenir bien 
plus évidente par l'examen des produits des croise- 
ments. 



«ê^ 



XV 



Des produits du crùiseraent chez les plantes et les animaux. - 
Métis et hybrides. — Caractère fondamental de la race et l ; 
l'espèce. 



La manière dont les caractères se transmettent au 
métis ou à l'hybride dans le croisement des races et 
des espèces, les différences qui distinguent ces deux 
cas ont été très-diversement appréciées par les philo- 
sophes aussi bien que par les expérimentateurs. 
Nous pourrions opposer ici Kant à Maupertuis et à 
Burdach, M. Godron à Girou de Buzareingues. La 
doctrine de Kant conduit à regarder les hybrides 
comme devant être nécessairement moyens entre les 
deux espèces^ ; celle de Maupertuis présente ce carac- 
tère comme devant être attribué aux mélis des races 
les plus voisines possible, et à plus forte raison aux 



1. On doit à M. Isidore Geoffroy d'avoif rappelé l'attention des 
naturalistes et des anthropologistes sur le travail où Kant a ex- 
primé ses idées sur cette question. — M. Prosper Lucas a discuté 
l'opinion de Maupertuis. 



252 CHAPITRE XV. 

métis de variété. — Ce désaccord nous apprend à lui 
seul que des deux parts on s'est laissé aller à des 
exagérations. Sans entrer dans des détails qui nous 
entraîneraient beaucoup trop loin, nous dirons que 
l'ensemble des faits très-nombreux signalés par une 
foule d'auteurs conduit à adopter, à peu de chose 
près, l'opinion de M. Lucas, qui regarde toute union 
croisée comme devant donner naissance à un produit 
mixte, et la théorie rend facilement compte de ce ré- 
sultat. — En efl'et on sait déjà que les deux sexes ten- 
dent à se reproduire dans leur descendant chacun 
avec tous ses caractères* ; on sait aussi que les divers 

1. Cette règle, une des plus constantes de l'hérédité, est beau- 
coup trop généralement oubliée jiar un grand nombre d'éleveurs. 
— Si son imporlance était mieux connue , on ne verrait pas sur- 
tout persister l'étrange engouement dont le cheval pur sang, le 
cheval de course anglais, est l'objet de la part de ceux ([ui veulent 
régénérer nos races chevalines dans un intérêt d'utilité publique. 
Cette race tout arlificielle a été créée en vue d'un but unique 
qu'elle atteint admirablement. On lui demande de dépenser le 
plus de force possible dans le moins de temps possible. Par cela 
même, elle est absolument impropre à rendre les services qui 
exigent des efforts soutenus pendant un temps considéraljle. Or, 
l'étalon pur sang ne transmet pas à son poulain sa force seule; il 
lui transmet aussi sa manière de dépenser celte force, sa délica- 
tesse, son irritabilité nerveuse.... Voilà pourquoi les croisements 
de ce genre ont eu de si tristes résultats pour nos agriculteurs, 
comme l'a foit bien montré .M. Richard (du Cantal). Avec l'hono- 
rable vice-président de la Société d'acclimatation, on peut dire 
que langl manie mal entendue des hommes qui exercent sur les 
questions chevalines une influer.ce prépondérante a fait dépenser 
à la France plus de cent millions pour compromettre notre pro- 
duction. On assure que l'expérience va être tentée de nouveau. 
Nous ne craignons point de prédire que le résultat sera encore le 
même. Au reste, on sait très-bien en Angleterre tout ce que nous 
indiquons ici, et lorsqu'il s'agit de chevaux de service, et non de 
chevaux de luxe et de jeu , les Anglais viennent nous acheter des 
reproducteurs pris dans les excellentes races que possède la 
France. 



MÉTIS ET IirBRIDES. 253 

caractères d'une race présentent, relativement les 
uns aux autres, une indépendance telle qu'il en est de 
presque indélébiles à côté de ceux qui se transfor- 
ment le plus aisément. Lors donc que deux races se 
croisent, pour que l'une d'elles fût seule représentée 
dans le produit, il faudrait que tous ses caractères 
sans exception fussent d'une ténacité supérieure à celle 
des caractères correspondants de la race antagoniste. 
Or, si cette coïncidence n'est pas rigoureusement im- 
possible, elle doit au moins être excessivement rare. 
Sans donc nier d'une manière absolue qu'il puisse 
se produire des faits de ressemblance unilatérale^, 
nous croyons qu'ils doivent être beaucoup plus rares 
que ne semblent l'admettre la plupart des écrivains. 
Dans bien des cas cités comme exemples de cette 
sorte d'hérédité , les observateurs ne mentionnent 
qu'un seul caractère, la couleur par exemple, et se 
taisent sur tous les autres. vSouvent aussi les indivi- 
dus dont il s'agit n'ont été observés que peu après 
leur naissance. — Or, chez les végétaux comme chez 
les animaux, qu'il s'agisse de métis ou d'hybrides, il 
arrive parfois que les caractères changent avec l'âge, 
et que la ressemblance du produit passe pour ainsi 
dire d'un parent à l'autre. Girou a vu des veaux issus 
d'un taureau noir et d'une vache rousse présenter 
souvent la couleur de la mère pendant leur jeune 
âge et revêtir plus tard celle du père. — Parfois la 
nature mixte d'un hybride ne se révèle que dans ses 



1. On a désigné par les mots de ressemblance unilatérale les cas 
où le fils reproduit les caractères d'un seul de ses parents, et par 
l'expression de ressemblance bilatérale ceux où le fils ressemble 
;i la fois au père et à la mère. 

15 



254 CHAPITRE X^■. 

propres enfants. Girou de Buzareingues a donné l'his- 
toire d'une famille de chiens, d'où il résulte qu'un 
métis d'épagneul et de braque ressemblant lui-même 
à un braque pur, et uni à une chienne braque de 
race pure, a donné naissance à de véritables épa- 
gneuls, ne manifestant ainsi le croisement d'où il 
était sorti que dans sa descendance. 

Toutefois M. Isidore Geoffroy a mis hors de doute 
que les hybrides sont généralement plus constants et 
se rapprochent d'ordinaire bien plus de la moyenne 
que les métis de races, et surtout les métis de varié- 
tés. — C'est parmi ces derniers que l'on constate le 
plus de cas de ressemblance unilatérale, ou parais- 
sant telle, et que les frères diffèrent le plus entre 
eux. C'est ainsi que M. Geoffroy a vu le croisement du 
daim noir et du daim blanc produire des métis alter- 
nativement blancs, noirs, gris, ou tachés de noir et de 
blanc. — En revanche, les métis de races ancienne- 
ment fixées se rapprochent des hybrides sous ce double 
rapport. La stabilité ou l'instabilité des caractères pa- 
ternels et maternels se révèle ainsi dans les descen- 
dants. — Les faits de cette nature, observés entre 
groupes humains, peuvent donc jeter quelque lumière 
sur la question générale qui nous occupe, et sur quel- 
ques-unes des questions secondaires qui s'y rattachent. 

La ressemblance du fils avec le père et la mère de 
races ou d'espèces différentes peut résulter de deux 
causes bien distinctes. — Les caractères propres à 
chacun des parents peuvent se juxtaposer sans être 
sensiblement altérés, ou bien ils peuvent se fondre 
pour ainsi dire les uns dans les autres de manière 
à donner au produit des caractères intermédiaires. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 255 

Y a-t-il là le moyen de distinguer le métis de l'ii}- 
bride? 

Un certain nombre d'auteurs ont pensé qu'il en est 
ainsi et ont regardé la juxtaposition des caractères 
comme étant la conséquence du croisement de deucv 
races, tandis que la fusion indiquerait le croisement 
de deux espèces. — L'ensemble des faits nous paraît 
peu propre à confirmer cette règle générale. Qu'il 
s'agisse d'un métissage ou d'une hybridation chez 
les végétaux ou chez les animaux, la même espèce 
fournit souvent des faits manifestement contradic- 
toires. La plupart des races végétales qui donnent 
dans nos parterres des fleurs unicolores, mais de 
couleurs différentes, étant croisées entre elles, en- 
gendrent des fleurs qui tantôt reproduisent la teinte 
d'un des parents , tantôt présentent la teinte qui ré- 
sulterait du mélange sur une palette des deux cou- 
leurs primitives , tantôt enfin sont panachées par la 
juxtaposition de ces teintes. — Prosper Lucas parle 
d'un hybride de pigeon noir et de tourterelle blanche 
dont le plumage était en damier noir et blanc. — 
Girou a vu le croisement de bœufs noirs avec des 
vaches blanches donner des métis tantôt pies et tan- 
tôt gris, et selon Grognier ce dernier cas serait le 
plus fréquent chez les chevaux dans des circonstances 
semblables K — On ne saurait donc tirer de conclu- 

1. Je pourrais multiplier considérablement les citations rela- 
tives aux variations nombreuses que présente l'hérédité sous le 
rapport du mode de transmission des caractères ; mais les quel- 
ques exemples cités suffiront, je pense. Les lecteurs curieux de 
connaître un plus grand nombre de faits les trouveront pour la 
plupart réunis dans les ouvrages de MM. Geoffroy , Godron , 
Prosper Lucas, et dans le Traité de j^hijsiologie de Burdach. 



256 CHAPITRE XV. 

sioiis bien nettes de cet ordre de considérations; 
mais nous verrons que, même en acceptant comme 
vraie jusqu'à un certain point l'opinion que je viens 
de rappeler, les faits observés dans l'espèce humaine 
s'accorderaient fort bien avec la doctrine monogé- 
niste. 

Tout ce que nous venons de dire des caractères 
plîvsiques est également vrai pour les facultés et les 
instincts chez les animaux. — Quelques voyageurs 
affirment que les Esquimaux cherchent à croiser les 
chiennes de leurs attelages avec le loup , et que les 
hybrides résultant de ces unions sont à la fois plus 
forts , plus vigoureux , mais aussi bien plus féroces 
que les chiens de race pure. — En revanche, Bur- 
dach cite, d'après Marolles, l'exemple de semblables 
hybrides doux et maniables comme des chiens, et 
dont la souche sauvage ne se trahissait que par leur 
goût vorace pour la viande. — Parfois dans la même 
famille on rencontre les deux extrêmes , et les deux 
espèces que nous venons de citer fournissent encore 
un exemple curieux de ce mélange. Le croisement 
d'un chien et d'une louve produisit deux mâles sem- 
blables à la mère par la forme, par les mouvements, 
par l'aversion pour les hommes et les chiens. Une 
femelle de la même portée avait une tête de chien , 
se plaisait avec les individus de l'espèce paternelle, 
et avait pour les hommes beaucoup moins d'aversion 
que ses frères. Burdach, qui rapporte ce fait d'après 
Masch, emprunte au même auteur un fait tout sem- 
blable présenté par une famille de métis ayant pour 
p'^re un sanglier et pour mère une truie. — Ces 
faits et bien d'autres que nous pourrions ajouter 



MÉTIS ET HYBRIDES. 257 

encore trouveront leur application ù l'histoire tic 
l'homme. 

Abordons maintenant et étudions avec quelque dé- 
tail la question la plus intéressante sans contredit de 
celles qui se rattachent à la transmission des facultés 
que possèdent les parents. 

Les métis, les hybrides sont-ils féconds, et le sont- 
ils également? Peuvent-ils aussi bien les uns que les 
autres se marier entre eux et donner ainsi naissance 
à des séries de générations dont une paire , métisse 
ou hybride, aurait été le point de départ? En d'autres 
termes, existe-t-il naturellem.ent ou peut-on former 
artificiellement des races métisses et des races hybrides, 
dérivant, les premières, de deux races diffèr entes d'une 
même espèce, les secondes de deux espèces distinctes , 
et dont tous les représentants possèdent ù des degrés 
plus ou moins marqués des caractères empruntés 
aux deux races ou aux deux espèces ? 

Le doute n'est pas permis quand il s'agit des métis. 
— Une expérience journalière s'accomplissant sans 
cesse, et parfois sans l'intervention de l'homme, 
prouve que les produits du premier croisement entre 
races végétales sont aussi féconds que les parents. — 
Nos parterres, nos potagers, nos jardins fruitiers 
présentent un grand nombre de races qui se sont 
fixées et caractérisées après avoir été obtenues par 
l'intervention soit de deux races préexistantes , soit 
de deux variétés. Le chiffre en serait certainement 
bien plus élevé encore sans les facilités que les procé- 
dés généagénétiques fournissent à l'agriculteur pour 
abréger sa tache. Excepté lorsqu'il s'agit de végétaux 
annuels se reproduisant exclusivement par graines, le 



258 CHAPITRE XV. 

jardinier se donne rarement la peine de constituer 
une race nouvelle, dont l'établissement exige tou- 
jours des soins plus ou moins prolongés. Il préfère 
employer les tubercules, les ognons, la greffe, le 
marcottage, etc., pour multiplier les variétés qui ont 
à un titre quelconque attiré son attention , et le mé- 
tissage n'est bien souvent employé qu'à produire ces 
variétés. 

Toutefois ces dernières même ont fourni à M. Go- 
dron une observation importante qui doit trouver sa 
place ici. Chez les métis, on ne remarque jamais une 
prédominance marquée des organes de la végétation 
sur les appareils floraux, organes de la reproduc- 
tion. — Ce fait seul atteste l'intégrité des fonctions 
reproductrices. Il indique que l'équilibre existant 
naturellement entre celles-ci et les autres fonctions 
de l'organisme a été respecté par le métissage. Nous 
verrons qu'il en est tout autrement dans les cas d'hy- 
bridation. 

La fécondité des métis est peut-être plus universel- 
lement démontrée chez les animaux. Ici il n'existe 
plus ni greffes, ni marcoltages pouvant reproduire 
à volonté l'individu résultant d'une seule union croi- 
sée. C'est seulement par la répétition des mariages 
qu'on peut établir et fixer une race mixte. — Or, que 
dit ici l'expérience? Ne nous apprend-elle pas qu'à 
quelque degré qu'on les prenne, ces mariages sont 
partout et toujours féconds, à moins qu'il n'existe 
quelque circonstance locale contraire? Nos métairies, 
nos champs sont remplis de races métisses, et si ces 
races se maintiennent, ce n'est que grâce à la sur- 
veillance. Dès que celle-ci se relâche, l'instinct de la 



MÉTIS ET HYBRIDES. 259 

reproduction, agissant sans contrôle, confond et 
mêle tous les sangs avec une promptitude qui atteste 
mieux que toute autre chose la parfaite féccgidité des 
métis à n'importe quel degré. — Demandez au pre- 
mier éducateur venu ce qui arriverait, si on lâchait 
dans le plus pur troupeau de mérinos cinq ou six bé- 
liers de races différentes. Il vous répondra en vous 
montrant nos chiens de rues et nos chats de gout- 
tières. Là se fait en effet une expérience en grand et 
journalière; là les races livrées à elles-mêmes et s'al- 
liant en tout sens ont produit cette multitude d'ani- 
maux qui n'ont plus de place précise dans nos cadres, 
mais qui , examinés avec soin et rapprochés métho- 
diquement , conduiraient par nuances insensibles et 
graduées à toutes nos races de chiens et de chats les 
mieux caractérisées *. — Chez les animaux comme 
chez les végétaux, la fécondité facile, continue, indé- 
tînie, soit entre eux, soit avec les races mères, est 
donc un des caractères des métis. 

Nous allons constater, en arrivant aux hybrides, le 
contraste le plus complet. 

Remarquons d'abord avec M. Godron, que dans 
l'hybride végétal, les organes servant à la nutrition, 
à l'entretien de l'individu, comme la tige et les feuilles, 
l'emportent souvent d'une manière très-marquée sur 
('eux qui se rattachent à la vie de l'espèce, c'est-à-dire 



1. Ce fait qui se passe sous nos yeux entre individus doraesli- 
((ues de races différentes, mais de même espèce, justifie l'appré- 
ciation portée par les naturalistes , lorsqu'il s'agit des races sau- 
rages. Le lecteur doit comprendre à présent toute la valeur qu'ont 
en botanique et en zoologie ces séries naturelles graduées dont 
nous parlions dans un de nos précédents chapitres. 



260 CHAPITRE W. 

sur les fleurs. De là résulte dans la plante p'ius de 
robusticité et de vigueur. — L'hybride animal le plus 
commun, le mukl, fils de l'une et de la jument, pré- 
sente des faits analogues. Voilà pourquoi cet animal 
est si éminemment propre à rendre les services qui 
exigent une grande résistance à des fatigues long- 
temps soutenues. Mais cette circonstance à elle seule 
annonce que l'équilibre entre les deux ordres de fonc- 
tions a été rompu au détriment des fonctions de re- 
production , et en effet celles-ci sont tellement ré- 
duites, que certains naturalistes, même des plus 
éminents, les ont considérées comme devant toujours 
disparaître. 

C'est là une exagération. L'infécondité absolue des 
hybrides, professée par certains auteurs, attaquée ou 
défendue au nom de la religion dans les temps du 
moyen âge et de la renaissance, ne saurait être ad- 
mise en présence des faits précis enregistrés par la 
science. — En revanche, l'on a récemment exagéré 
d'une manière étrange et parfois présenté d'une ma- 
nière inexacte ces mêmes faits. Une courte discussion 
permettra au lecteur de juger par lui-même, et le 
convaincra que la fécondité chez les hybrides, nulle 
dans l'immense majorité des cas, se renferme tou- 
jours dans des limites extrêmement restreintes, et a 
même pour résultat de faire disparaître les traces du 
croisement. 

Parlons d'abord des hybrides végétaux.- 
Kœlreuter, à qui l'on doit toujours remonter lors- 
qu'il s'agit de Thybridalion chez les plantes, n'a pas 
seulement constaté le fait général de l'infécondité des 
hybrides ; il a de plus rendu compte de ce phéno- 



MÉTIS ET HYBRIDES. 261 

mène en soumettant à l'examen microscopique le con- 
tenu des organes reproducteurs de ces êtres mixtes. 
De nombreux observateurs l'ont suivi dans cette voie, 
et de leurs travaux réunis il résulte que, dans l'im- 
mense majorité des cas, les anthères ne renferment 
plus de pollen proprement dit, mais seulement des 
granulations irrégulières et sans caractère. — L'élé- 
ment paternel a donc disparu. — Les ovaires con- 
tiennent un peu moins rarement des ovules en bon 
état. — L'élément maternel est donc moins rude- 
ment atteint que l'élément paternel. — Kœlreuter 
pensa qu'il pourrait suppléera l'absence de celui-ci, 
et dans cet espoir il féconda artificiellement des fleurs 
hybrides avec du pollen emprunté à la plante père. 
Il obtint amsiun végétal quarteron, c'est-h-dire tenant 
pour un quart à l'espèce qui avait fourni la mère, et 
pour trois quarts à l'espèce dont faisait partie la 
plante père. Parfois la fécondité se réveilla en partie 
dans ces plantes quarteronnes. En continuant ainsi, 
Kœlreuter ramena promptement au type paternel les 
descendants du premier hybride. D'autres expéri- 
mentateurs, employant le pollen de l'espèce mater- 
nelle, arrivèrent au môme résultat. Dans les deux cas, 
par conséquent, il ne reste plus de traces de la pre- 
mière hybridation. 

Les hybrides de première génération, avons-nous 
dit, ne sont pas toujours absolument inféconds. Leur 
faculté de reproduction est seulement constamment 
amoindrie, et d'ordinaire dans d'énormes propor- 
tions'; mais leurs graines ne reproduisent pas in- 

1. On peut en juger par l'exemple suivant que cite M. Ducliar- 



262 CHAPITRE XV. 

définiment le type mixte de la plante qui les a pro- 
duites. — Un certain nombre des individus sortis de 
ces graines, au lieu de ressembler à l'hybride dont 
ils descendent, reproduisent tous les caractères de 
l'une ou de l'autre des deux espèces primitivement 
croisées, si bien qu'en trois ou quatre générations 
toute trace du croisement a disparu. — Ce retour aux 
types naturels a souvent lieu dès le premier semis des 
graines hybrides. Dans une des expériences de M. Le- 
coq, le mirabilis à longues fleurs, vulgairement ap- 
pelé merveille du Pérou, avait été fécondé parle pollen 
de la belle-de-nuit, ou mirabilis faux jalap. L'hybride 
obtenu était parfaitement intermédiaire entre les 
deux espèces ; mais les graines qui en sortirent, 
mises en terre, reproduisirent toutes la plante pater- 
nelle, c'est-à-dire des belles-de-nuit. — Dans d'autres 
cas, c'est au contraire la mère qui reparaît de la 
même manière. Dans quelques expériences, on a vu 
les graines d'hybrides se partager pour ainsi dire 
entre les types paternel et maternel. M. Naudin, 
ayant croisé la primevère à grandes fleurs avec la pri- 
mevère officinale, obtint un hybride qui lui donna sept 
graines fertiles. De ces graines, trois produisirent 
des plantes entièrement semblables à la primevère 
officinale; de trois autres sortirent des individus que 
rien ne distinguait d'une variété bien connue de la 
primevère à grandes fleurs : une seule reproduisit 
l'hybride d'où elle était sortie, mais cet hybride de 



Ire. Une fleur liybride de pavot ne donna que six grains fertiles, 
tandis qu'une capsule non croisée de la même plante en conte- 
nait deux mille cent trente parfaitement développées. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 263 

.seconde (jènvrnlion fut complètement stérile, si bien 
qu'ici encore toute trace d'hybridation disparut. 

Les hybrides quarterons dont nous avons déjà parlé 
sont quelquefois fertiles pendant plusieurs généra- 
tions. M. Lecoq, M. Naudin surtout, ont indiqué des 
faits intéressants sous ce rapport. — Toutefois, dans 
toutes leurs expériences, la fécondité s'est constam- 
ment montrée fort réduite ; les graines fertiles ont 
été peu nombreuses, il y a eu des retours fréquents 
au type paternel ou maternel, et les hybrides ont fini 
par s'effacer. 

La culture, qui est aux plantes ce que la domes- 
tication est aux animaux, s'est donc montrée ici im- 
puissante. Elle a bien pu rendre fertiles pendant un 
nombre extrêmement restreint de générations des 
hybrides qui, dans la nature, sont constamment sté- 
riles ; elle n'a pas pu encore fixer et faire durer chez 
les végétaux une seule race hybride comparable en 
quoi que ce soit à ces races métisses que nous savons 
être si nombreuses, si faciles à obtenir, et qui s'éta- 
blissent d'elles-mêmes*. — Voilà le fait général, ce- 
lui qui embrasse et domine tous les faits particu- 
liers. 



1. Les observations et les expériences lie M. Godron démontre- 
ront peut-être que l'on connaît un exemple de race hybride végé- 
tale. On sait que l'origine du blé est inconnue. Or M. Esprit 
F'abre, d'Agde, en 1857 , crut avoir montré que cette céréale pro- 
venait de la transformation d'un œgilops modifié par la culture. 
M. Godron regarda au contraire Yœgilops triticoïdes et le blé œgi- 
lops de M. Fabre comme n'étant, le premier qu'un hijhride demi- 
sang d'œgilops et de froment, le second qu'un hybride quarteron 
des mêmes plantes dans lequel le froment serait intervenu deux 
fois. A l'appui de son opinion, il cite les produits qu'il a obtenus 
en opérant directement sur Vcegilops ovata et diverses races de 



'264 CHAPITRE XV. 

Passons maintenant aux animaux, et constatons 
que, s'il se produit quelquefois entre espèces sau- 
vages et libres des croisements féconds, les hybrides 
sortis de ces unions n'ont nulle part trahi d'une ma- 
nière quelconque leur aptitude à se reproduire dans 
les conditions normales. — On n'a par exemple ja- 
mais dit avoir rencontré des individus intermédiaires 
entre le loup ordinaire et le loup lycaonK Si ce der- 
nier s'est reproduit en se croisant avec l'espèce ma- 
ternelle, ses fils, sCiOn toute probabilité, sont retour- 
nés au type primitif, comme nous venons de le voir 
chez les végétaux. 

Dans les espèces domestiques, il en est parfois au- 
trement, surtout chez les oiseaux. Toutefois nous 
retrouvons ici tout ce que nous avons rencontré àéyd 
dans les plantes. — Chez ces hybrides la fécondité 
est considérablement diminuée et s'arrête souvent 
de bonne heure ; la ponte est plus rare chez les fe- 
melles, et les œufs sont très-souvent clairs, c'est-à-dire 
incapables d'être fécondés; le mâle présente des faits 
analogues. 

Enfin au-dessus de tous les faits particuliers s'élève 
le fait général que nous signalions tout à l'heure. — 
Malgré des tentatives incessantes, les amateurs d'oi- 
seaux, si nombreux aujourd'hui, n'ont pu encore 



l)lé; mais des botanistes éminents regardent encore la plante qui 
se reproduit depuis près de vingt ans dans le jardiii de M. Fabre 
comme une simple espèce tWerjilops distincte de Vorata. La ques- 
tion est donc encore indécise, mais les expériences de M. Godron, 
en tout cas trè.«-inléressantes et très-curieuses, la résoudront 
certainement. 

1. On a décrit sous ce nom, comme espèce distincte, l'hybride 
i.alurel du chien et de la louve. 



MÉTIS ET HYBRIDKS. 265 

former une seule race hybride, tandis qu'ils obtiennent 
des races métisses aussi souvent et aussi aisément 
qu'ils le veulent. — On a dit le contraire et tout ré- 
cemment encore. En présence de ces deux assertions 
je n'ai pas cru devoir m'en tenir à ma seule expé- 
rience; j'ai questionné le savant à qui ses études 
spéciales et la nature philosophique de ses travaux 
donnaient le plus d'autorité, M. Isidore Geoflfroy. Sa 
réponse a été aussi nette que possible, et il m'a dé- 
claré que, malgré tout ce qui avait été dit à ce sujet, 
il ne connaissait pas un seul exemple qui pût être re- 
gardé comme positif. 

Voilà ce que proclame l'expérience et ce que la 
science explique. — Rodolphe Wagner, faisant sur 
ces hybrides d'oiseaux des recherches analogues à 
celles que Kœlreuter avait faites sur les plantes, a 
constaté des faits identiques. Ici encore l'élément pa- 
ternel est souvent entièrement vicié, toujours plus ou 
moins altéré, et les organes eux-mêmes, par leur 
peu de développement, accusent le défaut d'équilibre 
qui existe dans cet organisme d'origine mixte. 

L'histoire des mammifères présente des faits un 
peu plus complexes. 

Remarquons d'abord que les deux seules espèces 
dont l'hybridation se soit montrée régulièrement 
féconde n'engendrent qu'un hybride à fécondité à 
bien peu près absolument nulle. — Ici l'expérience 
remonte haut. Il y a plus de deux mille ans qu'Hé- 
rodote considérait comme un prodige la fécondité 
du mulet et près de dix-huit cents ans que Pline 
a reproduit cette opinion. Cependant on lit dans 
quelques ouvrages modernes que la fécondité des mu- 



266 CHAPITRE XV. 

Icts est aujourd'hui dcmonlrcc, et quelle est assez fré- 
quente dans les pays chauds, en Afrique en particu- 
lier. Le lecteur pourra juger par le fait suivant de la 
valeur de ces assertions. — En 1858, une mule conçut 
près de Biskra en Algérie. Un pareil fait ne pouvait 
passer inaperçu au milieu de populations qui accor- 
dent une si grande importance à tout ce qui se rattache 
au cheval. Voici comment des témoins oculaires ra- 
content l'impression produite par cet événement : « Le 
phénomène de la conception chez les mules est extrê- 
mement rare en Europe et ne l'est pas moins en 
Afrique, si l'on en juge par l'épouvante où le fait 
dont nous parlons jeta les Arabes. Ils crurent à la 
lin du monde, et, pour conjurer la colère céleste, se 
livrèrent à de longs jeûnes. Aujourd'hui encore ils ne 
parlent de cet événement qu'avec une terreur reli- 
gieuse'. » 

Yoilà donc tout un peuple qui proteste contre les 
exagérations indiquées plus haut, qui atteste l'exacti- 
tude de Pline et d'Hérodote, qui témoigne de l'exces- 
sive rareté de la fécondité chez la mule. — Or c'est à 
elle seule, à Vhybride femelle, que se rapportent les 
quelques faits précis recueillis pendant une longue 
suite de siècles. — Quant à Vhybride m die ou 7nulet, 
nulle part on ne trouve une seule preuve réelle de 
son aptitude à la reproduction. 

1. Ce passage est extrait du mémoire présenté à l'Académie des 
sciences par M. Gratiolet, aide -naturaliste au Muséum, qui avait 
reçu de M. Schmilt , pharmacien militaire, l'hybride dont il s'agit 
k i'état de fœtus, car cette grossesse exceptionnelle ne vint pas 
à terme. Cet avortement chez les mules qui ont conçu est d'ail- 
leurs très-fréiiuent comparativement au très-pelil nombre des cas 
cités. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 267 

Ici encore la science rend compte de cette diffé- 
rence. Gleicli, Bechstein, Prévost et Dumas, Rodolphe 
Wagner, ont porté l'investigation microscopique chez 
le mulet ; Brugndne, Gerber, ont de même étudié la 
mule. — De cet ensemble de recherches il résulte 
que l'élément mâle est à peu près toujours et complè- 
tement transformé de manière à devenir impropre à 
la fécondation. — L'élément femelle, quoique mo- 
difié, s'est montré moins profondément atteint. 

On retrouve donc chez ces hybrides de mammi- 
fères le résultat général constaté déjà chez les hj- 
brides de végétaux et d'oiseaux, tant sont communes 
à tous les êtres organisés et vivants les grandes lois 
qui président à la reproduction. 

Mais ces lois n'établissent pas une identité rigou- 
reuse entre les espèces et laissent en outre à l'action 
du milieu, à celle de l'homme, une certaine latitude. 
Nous avons constaté ces faits chez les '\égétaux, nous 
les retrouvons chez les mammifères. A diverses 
reprises, on a vu des hybrides mâles ou femelles, 
croisés avec l'espèce paternelle ou maternelle, se 
montrer, à des degrés divers, aptes à la reproduc- 
tion. — Par exemple, un hybride mâle d'ânesse 
et d'hémione, obtenu au Muséum par les soins 
de M. Isidore Geoffroy, a fécondé des ânesses et 
des hémionesses'. — Plus rarement les hybrides se 



1. Depuis bien des années, M. Isidore Geoffroy a entrepris au 
Muséum, sur le métissage et l'iiybridation , une série d'expé- 
riences qui se poursuivent constamment. Nous voudrions pouvoir 
en citer ici tous les résultats; mais on comprend qu'il nous faut 
renvoyer le lecteur à son livre. Disons seulement que toutes les 
espèces du genre cheval, à l'exception de l'hémippe tout récem- 
ment découvert, ont été croisées entre elles et ont donné des pro- 



268 CPIAPITRE XV. 

sont montrés féconds entre eux et ont donné quel- 
ques générations qui se sont succédé ; telle est la fa- 
meuse expérience commencée par le marquis de 
Spontin-Beaufort et poursuivie par Buffon. Une louve 
prise trois jours après sa naissance, nourrie artifi- 
ciellement, élevée en domesticité et unie à un chien 
braque, devint le point de départ de quatre généra- 
tions d'hybrides, et en eût peut-être fourni un plus 
grand nombre, si l'expérience avait été continuée'. 
— Bien plus rarement encore on a obtenu ce que 
quelques auteurs ont appelé des races hybrides résul- 
tant de croisements plus ou moins répétés entre deux 
espèces différentes ^ — Examinons avec quelque dé- 
tail ces trois cas, trop souvent assimilés l'un à l'autre, 
et voyons quelle en est la signification réelle. 

Les deux premiers cas n'ont rien de nouveau, nous 
les avons rencontrés chez les végétaux , chez les oi- 
seaux , et nous savons qu'ils n'ont pourtant pas con- 
duit à la formation de vraies races hybrides. — En 
serait-il autrement chez les mammifères? Ici quel- 
ques détails sont nécessaires. 

Écartons d'abord un exemple qui est devenu pour 
ainsi dire classique sur la foi de Buffon, qui lui-même 
avait été induit en erreur par d'anciens voyageurs. 



tluits. Diverses espèces de ceifs ont aussi donné des hybrides 
remarqua! les. Une famille d'axis et de pseudo-axis a, entre autres, 
donné trois générations hybrides. 

1. Buffon avait quatre-vingts ans à l'époque de la nais.?ance de 
la quatrième génération , composée de quatre petits. La mère en 
mangea deux. On ne sait ce que sont devenus les deux autres. 

2. Ce point de doctrine a été développé plus spécialement en 
Amérique par Morton et par Nott (Tijpes of Mankind), en France 
par M. Broca dans la brochure que nous avons citée plus haut. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 269 

— Tout le monde a admis que le chameau et le dro- 
madaire donnaient ensemble des produits indéfini- 
ment féconds , soit entre eux , soit avec les deux 
espèces. On a dit et répété partout que ces liybrides, 
plus forts, plus vigoureux que leurs parents, étaient 
extrêmement communs, et rendaient en Oiient des 
services analogues à ceux qu'on demande aux mulets 
en Europe. Eversmann, précisant les faits, indique 
la Boukharie comme étant le siège de cette indus- 
trie '.—Or, depuis longtemps, il me paraissait étrange 
qu'un animal aussi utile ne fût mentionné par aucun 
des nombreux voyageurs qui ont raconté au public 
leurs courses en Afrique et en Asie, depuis le Maroc 
jusqu'en Perse et au delà. Gomment raconter une 
simple promenade en Espagne ou en Sicile sans par- 
ler de mules et de mulets? L'hybride du chameau 
était-il donc confiné aux environs de Boukhara ? 
Serait-ce une production toute locale comme celles 
dont nous parlerons plus loin? 

Ces doutes, publiquement exprimés, me valurent 
de la part d'un voyageur russe bien connu du monde 
savant ^ M. de Khanikof, une lettre dont je repro- 



1. Je ne connais le travail de ce voyageur que par l'extrait 
donné par ^v'olt; mais là même on trouverait peut-èlre l'explica- 
tion de l'erreur d'Eversmann. Cet auteur admet l'existeiice de 
trois espèces de chameaux, le chameau à deux bosses, le droma- 
daire , qui n'en a qu'une, et le hich , ([ui, comme ce dernier , n'au- 
rait qu'une seule bosse. Il paraît évident d'après ce lait qu'Ever- 
smann a pris au moins dans ce dernier cas pour des espèces de 
simples races dont le croisement habituel et ftccnd n'aurait dès 
lors rien que de très-naturel. 

'1. On sait que M. de Khaniiiof, placé par son gouvernement ;'i 
la tète d'une grande expédition scientifuiue dans les contrés don 
nous parlons, a mérité par ses travaux la médaille d'or de la Société 



270 CHAPITRE XV. 

iluis un passage : « J'ai voyagé pendant vingt ans dans 
toute la partie nord-ouest de l'Asie, où le chameau 
est élevé; en 1839, j'ai fait partie d'une expédition 
militaire dont les bagages étaient transportés par 
plus de douze mille chameaux. Dernièrement, j'ai 
visité toute la partie occidentale de la zone où les 
deux espèces^ vivent ensemble; mais je n'ai jamais 
entendu parler d'un croisement intentionnel et pré- 
médité entre elles. » M. de Khanikof ajoute qu'il n'a 
pas non plus entendu dire qu'on prît des mesures 
pour l'empêcher ; mais des renseignements oraux 
qu'il a bien voulu ajouter à sa note écrite, il résulte 
qu'il n'a pas rencontré un seul exemple de ce croi- 
sement, et quiconque aura lu dans BufTon même 
l'histoire des froides amours des animaux dont il 
s'agit , comprendra aisément que, si le fait se pro- 
duit quelquefois, il doit au moins être extrêmement 
rare. — Il faut donc renoncer à citer le chameau et 
le dromadaire comme fournissant un exemple d'hy- 
bridation ^ 



de Géograpliie de Paris. Dans la répartition des objets dont les di- 
vers meiTibres de l'expédition devaient s'occuper, M. de Khanikof 
s'était réservé tout ce qui concerne l'ethnologie. On comprend ce 
que cette circonstance ajoute de valeur à son témoignage dans la 
question dont il s'agit. 

1. Le chameau et le dromadaire. M. de Khanikof estime que 
cette zone est comprise entre le 34° et le 39' degré de latitude 
nord. 

2. Depuis quelques années, on a dit du yak et du zébu ou bœuf 
à bosse de l'Inde ce qu'on avait dit depuis si longtemps du cha- 
meau et du dromadaire. Sans repousser les témoignages recueillis 
sur cette question, il est permis de faire observer que des détails 
précis sont nécessaires pour les faire définitivement accepter; 
mais, fussent-ils reconnus vrais dans tous leurs détails, ils ne 
prouveraient pas encore l'existence d'une hybridation comparable 



MÉTIS ET HYBRIDES, 271 

Passons maintenant à quelques exemples qu'on est 
surpris de voir invoquer comme preuve d'une fécon- 
dité continue entre espèces ditTérentes. 

Un savant suédois , Hellenius , a croisé le bélier de 
Finlande, peut-être avec une chevrette de Sardaigne, 
et plus probablement avec une mouflonne^ Il a ob- 
tenu des hybrides. Une seule fois ces hybrides ont 
été unis entre eux et ont donné un petit. Dans trois 
autres cas, c'est le bélier lui-même qui a été rappro- 
ché des hybrides d'abord , puis d'un produit quar- 
teron. Dès cette troisième génération, on a vu repa- 
raître complètement les caractères du mouton. 

Nott conclut de ces faits qu'on peut produire et 
perpétuer une race mixte de cerf et de mouton. Mais 
n'est-ce pas forcer, jusqu'à la dénaturer, la significa- 
tion de cette expérience? N'est-il pas évident qu'elle 
ne fait que reproduire chez les animaux ce que Kœl- 
reuter et tant d'autres ont obtenu chez les végétaux, 
sans qu'il se soit pour cela formé une race hybride? 

au mclissage. Nous ne connaissons que très-imparfaitement les 
diverses races que le bœuf, cette espèce dont la domestication 
remonte à l'origine des sociélés humaines, a données à l'extrême 
Orient et à l'Asie centrale. S'il nous était arrivé de l'Inde et du 
Thilet quelques rares individus de basset et de lévrier, certes ils 
auraient été regardés comme des espèces, peut-être comme des 
genres différents. En les voyant s'unir sans peine et donner des 
produits indéfiniment féconds, on n'eût pas manqué de voir dans 
ce fait un exemple d'hylndalion, et nous savons qu'il n'y aurait eu 
qu'un simple wéiissnge. Cet exemple doit au n oins nous engager 
à suspendre tout jugement lorsqu'il s'agit du zebu et du yak. 

1. M. Isidore Gecffroy se demande s'il n'y a pas eu erreur dans 
la détermination du savant suédois, et paraît pencher pourl'af- 
lirmalive. Le chevreuil, d'après quelques auteurs que cite notre 
savant confrère, n'existe pas en Sardaigne, et le mouflon, bien 
peu connu au dernier siècle des médecins suédois, aurait été con- 
fondu avec celte espèce de cerf. 



272 CHAPITRE XV. 

Ces observations s'appliquent à tous les faits du 
même genre. 

Il se passe probablement quelque chose d'analogut' 
dans les croisements du bison et de notre bœuf. — 
Les unions entre ces deux espèces paraissent ètrv. 
assez fréquentes aux États-Unis, et, sur le témoignage 
de Ralinesque , quelques auteurs ont admis que les 
hybrides de demi-sang étaient féconds entre eux. — 
Nous avons ici à leur opposer un témoignage bien 
peu suspect, celui de Morton et de Nott eux-mêmes. 
Ces auteurs reconnaissent que la fécondité ne repa- 
raît qu'après un nouveau croisement avec le taureau 
domestique'. 

Nous rentrons donc encore dans ce que nous avaient 
montré les végétaux, et ce qui complète la ressem- 
blance , c'est qu'en dépit de cette fécondité il ne s'est 
pas plus formé de racé hybride permanente dans les 
fermes du Kentucky que dans nos jardins de bota- 
nique -. 

Abordons enfin ici le fait le plus grave, celui qui 
semble attester le plus hautement l'existence d'une 
véritable race h} bride, celui que présentent les clta- 
bins ou ovicaprcs, issus du croisement des espèces 
chèvre et mouton. — Ils étaient, avons-nous dit, 

1. Tijpps of Mankind. — Les renseignements fournis par 
M. Wtddel sur le troupeau d'alpa-vigognes du curé Cabrera au 
Pérou iious ont appris de même quaprèi bien des insuccès cet 
expérinnentateur n'était parvenu à former son troupeau de ving'- 
qualre tètes qu'en évitant de croiser entre eux les hybrides de 
demi-sang. On voit que tous ces faits se ressemblent. 

2. Je tiens ce renseignement de M. Francis Flanagan, éleveur 
distingué, qui avait fa:l exprès le voyage d'Eurojie pour se pro- 
curer des reproducteurs. M. Flanagun admettait d'ailleurs la fé- 
condité des croisements. 



MÉTIS ET IIYimiDES, 273 

connus des anciens, et devaient être assez communs, 
jmisque le langage du temps possédait deux termes 
distincts pour exprimer le sens dans lequel s'était 
faite l'hybridation. — Existe-t-il pour cela en Italie 
entre la chèvre et le mouton ces intermédiaires sans 
nombre qui s'établissent en dépit de tant d'efforts 
entre nos diverses races de chiens? Non. — Dans le 
midi de la France, les moutons et les chèvres sont à 
chaque instant mêlés ensemble, conduits aux mêmes 
pâturages, parfois enfermés dans la même étable. 
Voit-on apparaître au milieu d'eux des titires ou des 
musmons? Pour ma part, je n'en connais pas un seul 
(ixemple. — Le croisement dont nous parlons est, 
ajoute-t-on, des plus faciles; il a réussi à Buffon, et 
doit réussir de même à tout expérimentateur, ('eci 
est inexact. Depuis Buffon, de nombreux essais ont 
été faits au Muséum pour répéter son expérience; ils 
ont été inutiles , alors qu'on obtenait d'autres croi- 
sements, considérés comme plus difficiles et plus 
rares. — De ces faits il faut bien conclure que Thy- 
bridation du mouton et de la chèvre est loin d'être 
aussi commune qu'on l'a prétendu, et qu'elle est fort 
incertaine, au moins sous le climat de Paris '. 

Mais, dira-t-on encore, la fécondité de ces unions 
est tellement assurée au Chili et au Pérou, qu'elle sert 
de base à une industrie vulgaire et prospère. — Cela 
est vrai, et ici se montre l'influence de ces actions 
de milieu que l'on retrouve à chaque instant dans 
l'histoire des êtres organisés et vivants. Voyons donc 

1. Les unions entre le bouc et la brebis, tentées à plusieurs 
reprises par M. Isidore Geofl'roy , ont toujours été très-faciles, 
mais se sont constarameat montrées infécondes. 



274 CIIAPITPxE XV. 

ce que sont les chabins dans ces contrées où ils se 
produisent si aisément. 

Au Chili', au Pérou % ces hybrides ont une véri- 
table importance commerciale. La toison qui les cou- 
vre, modifiée par le croisement, présente un poil à 
la fois long et souple, qui rend les peaux préparées 
propres à une foule d'usages. Ces pellones servent de 
descente de lit, de manteau, de matelas, de couver- 
ture aux selles de bois, etc. Mais pour obtenir un 
'pdlon présentant les qualités requises, un premier 
croisement du bouc avec la brebis ne suffit pas. Les 
hybrides de première génération ont la forme de la 
mère et le pelage du père. On manque de détails sur 
la manière dont se comportent, au point de vue qui 
nous intéresse, ces hybrides demi-sang. On assure 
qu'ils sont féconds entre eux ; mais rien ne nous dit 
si cette fécondité est indéfinie, ni quels changements 
ils pourraient présenter au bout de quelques géné- 
rations. Quoi qu'il en soit, on les croise avec la bre- 
bis. — Cette seconde génération possède donc trois 
quarts de sang de mouton et un quart de sang de 
chèvre. Ces hybrides sont féconds , leur toison est 
belle d'abord; mais, si on les allie entre eux trois 
ou quatre fois de suite , celle toison reprend les carac- 
tères du poil de bouc. — Nous constatons donc ici 



1. Tout ce qu'on sait de positif sur les chabins, appelés au Chili 
carneros linudos , est dû à M. Claude Gay , memlire de l'Institut, 
qui a bien voulu compléter par des renseignements oraux ceux 
qu'il avait déjà publiés dans son Historia de Chile. 

2. Au Chili, on croise le bouc avec la brebis. D'après une note 
manuscrite de M. de Castelnau, citée par M. Isidore Geoffroy, le 
croisement se fait le plus souvent en sens contraire au Pérou, 
c'est-à-dire qu'on allie le bélier avec la chèvre. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 27£ 

cette même tendance au retour vers les espèces pri- 
mitives que nous avaient montrée les hjbrides vé- 
gétaux. 

Pour fixer davantage les caractères mixtes, on 
croise une femelle de cette seconde génération avec 
un mâle de la première. On a ainsi des animaux 
ayant trois huitièmes de sang de chèvre et cinq hui- 
tièmes de sang de mouton. Ce sont eux qui fournis- 
sent les pelloiies du commerce. Toutefois, malgré 
leur fécondité, on ne peut les propager indéfiniment. 
Au bout d'un nombre indéterminé de générations , 
quelques précautions que l'on prenne, il faut recom- 
mencer toute la série des croisements , parce que la 
toison s'altère encore, « parce que, nous disait 
M. Gay, il se manifeste un retour vers les deux es- 
pèces primitives, exactement comme on Vobserce chez 
les hybrides féconds des espèces végétales après quelques 
générations. » 

L'importance de cette observation n'échappera 
à personne. — A elle seule, elle répond à tout ce 
qu'on a dit des chabins comme constituant une race. 
— Certainement aucun éleveur , aucun jardinier , 
n'appellerait de ce nom une série d'individus prove- 
nant, il est vrai, par voie de génération d'une double 
souche commune , mais que l'on sait devoir perdre 
pour ainsi dire à jour fixe les caractères mixtes qui 
les distinguent, pour reprendre ceux des premiers 
parents. Le savant, qu'il soit botaniste ou zoologiste, 
ne peut pas davantage désigner une pareille série par 
le nom de race sans donner à ce mot une acception 
toute nouvelle. — Cet exemple, le plus grave incon- 
testablement de tous ceux qu'on pourrait nous oppo- 



276 CHAPITRE XV. 

ser, ne fait donc qu'attester une fois de plus l'exis- 
tence des lois générales communes aux deux règnes; 
et que parmi ces lois il en est évidemment une, qu'on 
l)ourrait nommer loi de retour, qui tend à faire 
rentrer les séries hybrides animales ou végétales 
dans l'une ou l'autre des deux espèces qui leur ont 
donné naissance. 

En résumé, partout, toujours nous avons vu que 
le métissage est facile et régulièrement fécond : 1'%- 
bridation au contraire s'est montrée souvent fort dif- 
ficile ; la fécondité n'est chez elle que l'exception, et 
cette fécondité, sauf dans un seul cas, est constam- 
ment irrégulière'. 

Partout, toujours les métis se sont montrés féconds 
entre eux, à la façon des individus de même race-; 
toujours au contraire, excepté dans quelques cas in- 
dividuels, la fécondité est diminuée chez les hybrides 
qui se propagent entre eux. Enfin, sans que l'homme 
intervienne et souvent contre sa volonté, il se crée 
des races mélisses; en dépit de tous ses efforts, il n'a 
pu encore constituer une véritable race hybride com- 
parable aux métisses. — Là est le grand fait général, 
celui qui résume et domine tous les autres. 

Dans l'état actuel de la science, il est impossible 
de citer une seule série ou un seul ensemble d'hy- 



1. En accordant que le croisement de l'àne et du cheval est 
aussi régulièrement fécond que les unions d'àne à âne ou de che- 
val achevai, je crois encore faire une véritable concession. 

2. M. Geod'royt en traitant la même question, a réservé avec 
raison les cas où il existe des vices individuels, et nous njouterons 
que certaines- conditions locales peuvent aussi apporter des obs'a- 
cles à la fécondité des méiis. Mais il est évident que ces deux ex- 
ceptions s'appliqueraient éj^alement à des individus de même race. 



MÉTIS ET HYBRIDES. , 277 

hrtdcs animaux ou végétaux qui se soient établis et 
(|ui se comportent comme se sont établis et se com- 
portent les ensembles, les séries de mctis, qui offrent 
de si nombreux termes de comparaison. — Il est im- 
possible de citer deux espèces réunies l'une à l'autre 
par ces mélanges de tout sang qui relient entre elles 
les races les plus disparates. 

Voilà pour le passé et pour le présent. 

L'avenir modifiera-t-il cet état de choses? — Tout, 
on le voit , autorise à regarder ce fait comme en- 
tièrement improbable ; mais nous ne voudrions 
pourtant pas en afiirmer l'impossibilité absolue. 
La puissance de l'homme est bien grande, et moins 
que personne nous sommes porté à lui assigner des 
limites dont la détermination reposerait sur notre 
savoir actuel. Cette puissance s'est déjà montrée 
d'une manière frappante dans l'ordre des faits mêmes 
dont il s'agit. On ne connaît pas un seul cas d'hybri- 
dation entre mammifères sauvages, et l'homme a 
obtenu des unions fécondes, non-seulement entre es- 
pèces résignées depuis des siècles à sa domination, 
mais encore entre celles qu'il est le moins prêt à 
soumettre, entre le tigre et le lion. Il a fait bien plus, 
lorsqu'en dépit de tentatives cent fois infructueuses 
il a créé des séries d'hybrides. — Ira-t-il plus loin 
encore? Fixera-t-il ces êtres mixtes de manière à ob- 
tenir une lignée durable, intermédiaire entre le lama 
et la vigogne, entre le lièvre et le lapin, entre le 
bouc et le mouton? Nos successeurs seuls pourront 
répondre; mais ces éventualités vinssent-elles à se 
réaliser, on n'en saurait pas moins que ces races hy- 
hr'ulcs se sont établies à travers des diflicultés sans 

16 



278 , CHAPITRE XV, 

nombre, sous l'influence incessante de l'homme. — 
Par conséquent , pour être moins absolu, le con- 
traste entre elles et les races mélisses n'en persisterait 
pas moins. 

Ainsi, tout en faisant à ceux dont nous combattons 
les doctrines les plus larges concessions , en leur ac- 
cordant comme possible la réalisation d'un fait qui ne 
s'est produit depuis les temps historiques nulle part 
dans le monde entier, le métissage et l'hybridation 
n'en restent pas moins deux phénomènes parfaitement 
distincts. — Le premier se passe uniquement entre ra- 
ces, le second uniquement entre espèces. — Il y a donc là 
un moyen expérimental de distinguer l'une de l'autre 
ces deux sortes de groupes si souvent confondus. 

Certes nous ne sommes pas les premiers à tirer 
cette conclusion des résultats du croisement. — Sans 
remonter au delà de BufTon, on rencontre bien sou- 
vent dans l'œuvre de ce grand maître des exemples 
de cette argumentation. — Sous une forme ou sous 
une autre, elle a été mille fois reproduite; on l'a 
même poussée beaucoup trop loin, et en exagérant 
ou en restreignant certains faits et leurs conséquences 
légitimes, on en est parfois arrivé à faire de la fécon- 
dité l'attribut à peu près exclusif des laétis, h la refu- 
ser presque absolument aux hybrides. M. Chevreul, 
M. Isidore Geoffroy et d'autres naturalistes avant 
nous ont à bon droit fait justice de ces exagérations. 
Mais il s'était produit, surtout depuis quelques an- 
nées, des exagérations en sens contraire contre 
lesquelles ces mêmes auteurs ont protesté, et qu'il 
fallait examiner à leur tour en tenant compte de 
toutes les données fournies par la science actuelle. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 279 

C'est ce que nous avons entrepris, et nous croyons 
pouvoir conclure celle étude en disant que confondre 
encore la race et V espèce, ne pas admettre que, sous 
l'empire des conditions d'existence actuelles^, celle-ci 
est quelque chose d'essentiel, de fondamental dans 
l'ordre général des choses, c'est refuser à l'expérience 
à l'observation toute autorité dans les sciences. 

Ici se présente une difficulté. — Les descendants 
d'un hybride végétal ou animal qui, en vertu de la 
loi de retour ou par le fait de croisements successifs, 
ont repris tous les caractères de l'une des deux espèces 
primitives, doivent-ils être regardés comme appar- 
tenant à cette espèce au même titre que les individus 
dont les pères n'ont jamais mêlé leur sang à un sang 
étranger ? 

Pour quiconque se tiendra sur le terrain de l'ob- 
servation et de l'expérience, la réponse n'est pas 
douteuse. — Oui, ces arrière-petits-fils d'un père ou 
d'une mère hybride doivent être considérés comme 
appartenant oi entier à l'espèce dont ils reproduisent 
intégralement les caractères. Qu'il y ait eu absorption 
ou élimination d'un type par l'autre, que la sélection 
répétée de l'un des deux sangs momentanément fu- 
sionnés ait rendu inappréciable ou réellement im- 
puissante l'influence de l'autre, toujours est-il qu'on 
ne saurait refuser à l'individu qui présente ces ca- 
ractères la qualité d'animal d'espèce pure. Voilà pour- 

1. Suivant en cela Texemple de M. Chevreul, je tiens à répéter 
que tout ce que je dis de l'espèce et des races s'applique seule- 
ment aux temps sur lesquels peuvent porter l'expérience et l'ob- 
servation ; mais le lecteur voudra bien ne pas oublier que ces 
temps-là sont précisément les seuls dont il importe de tenir compte 
dans la question qui nous occupe. 



280 CIIAPIT]{E XV. 

quoi, tout en reconnaissant que quelques-unes de nos 
espèces domestiques peuvent s'être croisées plus ou 
moins souvent, nous n'en regardons pas moins leur 
distinction spécifique comme aussi bien fondée que 
celle des espèces sauvages le plus à l'abri de tout 
soupçon de croisement. — Agir autrement serait se 
jeter dans des abstractions inapplicables et qui n'au- 
raient plus rien de scientifique. Évidemment de nos 
jours un bouc et un bélier d'Italie, à quelque race 
qu'ils appartiennent, sont bien un vrai bouc, un vrai 
bcUcr, alors même qu'ils compteraient parmi leurs 
ancêtres quelque titire ou quelque musmon du temps 
d'Eugénius'. 

Avec M. Chevreul, qu'il faut encore citer ici, pre- 
nons donc un de ces ensembles d'animaux plus ou 
moins semblables, et dont les unions, toujours fa- 
ciles, toujours fécondes, donnent naissance à des 
métis; remontons par la pensée jusqu'à l'origine : 
nous le verrons se décomposer en familles, dont cha- 
cune se rattache à un père et à une mère ; à chaque 
génération, nous verrons décroître le nombre de ces 
familles. — Nous arriverons ainsi à trouver pour 
terme initial une paire primitive unique. 

Cette paire unique a-t-elle réellement existé? Ou 
bien y a-t-il eu au début plusieurs paires entièrement 
semblables? Ceci est une question de fait, que la 
science ne doit pas aborder, car ni l'observation ni 
l'expérience ne lui fournissent la moindre donnée. 
Tout ce qu'elle peut affirmer, c'est que les choses 

1. Auteur du septième siècle cité par M. Isidore Geoffroy pour 
uiie pièce de vers latins où se trouvent les deux noms donnés aux 
hybrides de chèvre et de mouton. 



MÉTIS ET HYBRIDES. 281 

sont comme si cliaque espèce avait commencé par une 
paire unique, et cette conclusion rigoureusement dé- 
duite des faits n'est, on le voit, qu'un des termes de 
notre définition de l'espèce \ 

1. Bien que la définition de M. Chevreul paraisse conçue en 
termes un peu plus absolus que la mienne, la réserve que je fais 
ici ne pouvait échapper à un esprit aussi judicieux. Elle ressort 
de tout ce qui précède; elle est formellement exprimée quelques 
lignes plus loin. Je suis heureux de constater cet accord dans des 
questions aussi ardues. Lorsque j'ai donné pour la première fois 
la définition de l'espèce, j'avais le tort de ne pas connaître celle 
de M. Chevreul. Mon illustre confrère et collègue y avait été con- 
iluit surtout par l'étude des végétaux et des plantes cultivées. J'y 
suis arrivé par l'examen des animaux et des espèces domestiques. 
La similitude des résultats est certainement une preuve de plus 
lie l'identité des lois qui régissent les deux règnes. 



XVI 



Du croisement entre groupes humains. — Conclusion. 



De tout ce que nous venons de voir, il résulte que, 
lorsqu'il s'agit des lois générales de la reproduction, 
on peut appliquer aux animaux les résultats fournis 
par l'étude des végétaux. — Peut-on conclure des 
animaux à l'homme? 

La réponse à cette question ne saurait être dou- 
teuse. — Dans le règne animal et dans le règne hu- 
main, les appareils anatomiques sont de même nature ; 
les éléments appelés à jouer un rôle actif ont exacte- 
ment la même structure intime; les phénomènes 
physiologiques sont identiques. 

Donc si les groupes humains constituent autant 
d'csjjéccs différentes, nous devrons constater dans 
leur croisement les phénomènes généraux de V hybri- 
dation; s'ils ne sont que des races d'une même espèce^ 
nous devrons rencontrer ceux du mélissage. Voyons 
ce que disent les faits. 



DU CROISEMENT CHEZ L'HOMME. 283 

Les unions entre hommes appartenant à des grou- 
pes divers sont-elles partout et toujours faciles? Ces 
unions sont-elles partout et toujours fécondes? — 
On a dit non pour quelques groupes. — Nous exa- 
minerons plus tard avec soin ce que valent ces asser- 
tions, car il ne faut laisser aucun doute à ce sujets 
Bornons-nous à indiquer ici ce qui se passe entre les 
deux extrêmes, entre le nègre et le blanc. 

L'esclavage les a rapprochés depuis environ trois 
siècles, et de nombreuses unions ont eu lieu entre 
ces deux types. Est-il nécessaire d'en préciser les ré- 
sultats? — Qu'il s'agisse de ces comptoirs où les deux 
races se rencontrent avec une liberté égale ; qu'on 
étudie les colonies oii le nègre vit esclave ; qu'on 
tourne ses regards vers les contrées où le noir af- 
franchi trouve parfois, malgré les préjugés, une 
compagne blanche et la négresse un époux blanc , y 
a-t-il dans l'immense majorité de ces unions quelque 
chose qui rappelle cette exaltation des instincts re- 
producteurs qui , nous l'avons vu , est presque tou- 
jours nécessaire pour amener le croisement des es- 
pèces ? — Est-il nécessaire, comme pour le chien et le 
loup, le lièvre et le lapin, le lama et la vigogne, que 
les deux époux soient élevés ensemble pour vaincre 
leur répugnance mutuelle ? — Ne voit-on pas au con- 
traire à chaque instant ces unions s'accomplir à la 
suite de rencontres momentanées, fortuites, ou dans 



1. Après avoir exposé les misons qui militent directement en 
faveur des doctrines monogénistes, j'examinerai séparément les 
principales objections adressées à ces doctrines. Je reviendrai 
alors sur certains détails que j'ai été obligé de négliger pour ne 
pas faire de digressions. 



284 CHAPITRE XVI. 

les conditions les plus défavorables en apparence / 
— Nous ne pouvons sans doute entrer ici dans des 
détails ; mais que le lecteur se rappelle tout ce qu'il 
a lu ailleurs ; qu'il songe aux scènes de débauche et 
de violence si justement reprochées à l'esclavage ; 
qu'il se rappelle ces maîtres éleveurs de mulâtres, qui 
s'entourent d'un sérail pour se procurer à meilleur 
compte des esclaves qui sont leurs fils , et qu'ils des- 
tinent à les servir ou à alimenter un infâme com- 
merce ; et il reconnaîtra que l'effrayante immoralité 
de certains propriétaires fournit ici des faits presque 
trop probants; — car toutes ces unions sont fécondes, 
car, partout où le nègre et le blanc sont en contact, 
on voit naître et se développer une population mulâtre. 

S'il fallait ajouter h ce fait général des preuves de 
détail, on en trouverait par exemple dans les traités 
de médecine légale. A propos de questions d'une tout 
autre nature, plusieurs auteurs ont parlé de jumeaux 
différents par la couleur, et qui ont pour mère tantôt 
une blanche , tantôt une négresse. — Ainsi une né- 
gresse mit à la fois au monde trois enfants : l'un était 
noir, le second blanc, le troisième cabre*. — L'éga- 
lité d'action entre hommes de couleur différente se 
montre ici tout aussi clairement qu'entre races ani- 
males ou végétales. 

A ne considérer donc que les parents , le croise- 
ment des groupes humains présente tous les carac- 
tères du mélissagc , et nullement ceux de l'hybrida- 
tion; ces groupes sont des races et non des espèces^. 

1 . On appelle cabre dans certains États d'Amérique le fils d'un 
mulâtre et d'une négresse. 

2. Depuis Bulfou jusqu'à MûUer et à Humboldt, le résultat du 



DU CROISEMENT CHEZ l/HOMME. 285 

— Vojons si l'étude des produits conduit à la môme 
conclusion. 

Nous avons dit que le mode général de trans- 
mission des caractères et les rapports de ressem- 
blance avec les deux parents ne fournissent guère 
que des présomptions pour la solution du problème 
qui nous occupe; mais, d'une part, on a exagéré 
parfois la portée des observations empruntées à cet 
ordre de faits, en même temps qu'on y cherchait des 
preuves en faveur des doctrines que nous combat- 
tons; et d'autre part il règne sur les questions de 
cette nature des idées un peu vagues qu'il est bon de 
préciser. 

Quand il s'agit de croisements entre groupes hu- 
mains, l'Européen ne songe guère qu'au blanc et au 
nègre. Dès lors toute autre considération disparaît 
devant celle de la couleur, et comme celle-ci est assez 
généralement moyenne , on en conclut qu'il en est 
de même pour tous les autres caractères. — Or rien 
n'est moins exact. Sans sortir de Paris , en regardant 
avec quelque attention les mulâtres qu'on rencontre 
assez fréquemment dans les rues, il est facile de se 
convaincre que souvent les traits de la figure tiennent 
bien plus du blanc que du noir, et l'on accumulera 
sans peine des exemples dejuxtaposition parfaitement 
caractérisés. 

En voici un bien remarquable à plusieurs titres , 



croisement entre les différents groupes humains a été le principal 
et le plus sérieux argument opposé aux polygénistes. Ceux-ci ont 
essayé d'y répondre par diverses objections dont quelques-unes 
sont discutées dans ce chapitre. ?^ous examinerons les autres dans 
un chapitre spécial. 



286 CHAPITRE XVI. 

déjà cité par M. Duvernoy, et sur lequel j'ai pu re- 
cueillir à la même source que mon ancien maître des 
renseignements très-précise — Lislet Geoffroy, in- 
génieur à l'Île-de-France , était fils d'une négresse 
très-bornée et d'un Français appartenant aux classes 
éclairées de la population. Par la couleur, les traits, 
la chevelure , et jusqu'à l'odeur caractéristique , il 
reproduisait tous les caractères extérieurs de la race 
maternelle, de telle sorte qu'on l'eût pris pour un 
nègre pur sang. S'il s'était agi d'un mouton ou d'un 
bœuf, on l'eût cité comme un exemple frappant de 
ressemblance unilatérale. Mais son intelligence et ses 
sentiments étaient tout européens ; si bien qu'il avait 
vaincu le préjugé de la couleur et s'était fait accepter 
dans la société. Enfin Lislet Geoffroy est mort cor- 
respondant de l'Institut de France. — Ici le partage 
avait été complet : l'homme physique était tout nè- 
gre, l'homme intellectuel et moral était tout blanc. 

L'exemple de Lislet montre que la couleur elle- 
même est loin d'être constamment d'une teinte 
moyenne chez les mulâtres. — Ce fait est attesté par 
une foule d'auteurs, et il résulte de leurs témoi- 
gnages que la balance penche tout aussi souvent du 
côté du blanc que du noir. Lawrence, White, Parsons, 
Prichard , Prosper Lucas , rapportent même un grand 
nombre d'exemples de mariages mixtes firoduisant 
des fils de couleur tantôt claire , tantôt foncée , sem- 



1. M. Duvernoy et moi-même avons dû ces renseignements à 
M. Catûire de Bioncourt, ancien administrateur à l'Ile-de-France, 
qui a donné toute sa vie des preuves de son amour éclairé pour 
les sciences, et en particulier pour les sciences naturelles. M. de 
Bioncourt avait connu personnellement Lislet Geoffroy. 



DU CROISEMENT CHEZ L'HOMME. 287 

blables en tout à de vrais blancs, à de vrais nègres. 
— Parfois, de deux jumeaux incontestablement fils 
d'un même père, l'un possède la couleur et les che- 
veux du nègre, Tautre la couleur et les cheveux du 
blanc. Parmi les faits de cette nature , il en est deux 
qui gagnent à être rapprochés, le nombre des enfants 
ayant été le même et les phénomènes de coloration 
identiques, tandis que le rôle des parents était in- 
verse. Dans l'un, le père était nègre, la mère blan- 
che ; dans l'autre, le père appartenait à la race blan- 
che, et la mère, qui se donnait pour mulâtresse, 
avait tous les caractères d'une négresse pur sang. 
Dans les deux familles , il y eut trois enfants ; dans 
toutes deux, le sang noir prédomina d'abord d'une 
manière très-marquée , perdit ensuite son influence , 
et sembla s'effacer presque complètement dans les 
derniers nés'. 

Dans les exemples précédents , la couleur claire ou 
foncée était d'ailleurs uniforme ; mais il arrive aussi 
que les deux teintes peuvent se juxtaposer, et de là 
résultent des individus j^ies. Les faits de cette nature 



1. Il me paraît utile de résumer sous forme de tableau les ren- 
seignements donnés par M. Prosper Lucas, qui avait eu sous les 
yeux peudaut un an la seconde de ces familles : 

Père noir, mère blanche. 

1° Négrillon pur sang par la couleur; 
2° Vrai mulâtre; 

3° Fils blanc d'une figure agréable, à cheveux blond rouge très- 
frisés. 

Père blanc, mère noire. 

1° Mulâtre tirant sur le nègre ; 

2° Mulâtre brun plutôt que noir; 

3° Fille blanche, d'une figure agréable et pétillante d'esprit. 



288 CHAPITRE XVI. 

cités par les auteurs sont assez nombreux , et BufTon 
s'en était déjà préoccupé. White signale deux indi- 
vidus dont le corps était en quelque sorte mi-parii; 
mais dans l'un la moitié inférieure du corps était 
noire, et la moitié supérieure blanche; dans l'autre, 
les couleurs étaient disposées à droite et à gauche. 
Tous deux sortaient d'unions croisées. 

J'emprunterai encore au docteur Parsons , cité par 
Prichard, un fait intéressant par les détails naïfs qui 
semblent en attester l'authenticité autant que le nom 
de celui qui les raconte. « Un domestique nègre se 
maria avec une femme blanche qui servait dans la 
même maison. Vers la fin de la première grossesse, 
le maître emmena le serviteur, qui fut absent pen- 
dant quelques jours. Dans l'intervalle, la femme ac- 
coucha d'une jolie petite fille, semblable à celle de 
deux parents blancs , présentant tous les traits de sa 
mère. A son retour, le mari fut profondément trou- 
blé en apercevant cette enfant, et se prit à jurer 
qu'elle n'était pas de lui ; mais la nourrice calma 
bientôt sa colère : elle déshabilla la petitefilleet fit voir 
au père que, du côté droit, le bas du dos et le haut 
du membre inférieur étaient aussi noirs que lui- 
même. Le mari se réconcilia sur-le-champ avec sa 
femme et son enfant. Je fus informé du foit , ajoute 
Parsons, et, m'étant rendu sur les lieux, je trouvai 
que tous ces détails étaient vrais. » 

On le voit, en admettant que la ressemblance uni- 
latérale et la juxtaposition des caractères ne se ren- 
contrent que chez les métis, le produit de croisement 
entre groupes humains satisfait pleinement à cette 
condition. — Dans cet ordre d'idées, les faits que 



DU CROISEMENT CHEZ L'HOMME. 289 

nous venons de citer indiqueraient même le croise- 
ment soit entre des races extrêmement voisines , soit 
entre de simples variétés ; tant ils rappellent ce que 
nous avons vu se passer entre le daim noir et le daim 
blanc. 

Toutefois l'étude des races et espèces animales 
nous montre une telle variabilité dans les faits de 
cette nature , que nous n'attacherions pas grande im- 
portance aux résultats précédents, sans une circon- 
stance qui mérite d'être signalée. — Tous les exem- 
ples que nous avons reproduits, et ceux, en bien plus 
grand nombre , que nous aurions pu citer encore , 
ont été recueillis chez des nègres vivant loin de leur 
patrie originelle, et dans des régions plus tempérées. 
Le docteur Winterbottom , qui a étudié avec tant de 
soin la race noire dans son pays natal , paraît n'avoir 
connu aucun fait du même genres Serait-ce que le 
croisement ne produirait de semblables résultats 
qu'en dehors du climat africain , et sous l'influence 
d'un changement de milieu ? Il est encore difficile de 
répondre avec certitude à cette question. Nous ne 
voulons que la poser et appeler sur elle l'attention des 
observateurs placés dans des conditions favorables 
pour la résoudre ; mais si la réponse était affirmative, 
comme les faits connus porteraient à le croire , il y 

1. Le docteur WinterboUora s'est beaucoup occupé de Valhi- 
nismc chez les nègres, et c'est en se fondant en partie sur quel- 
qu s-uns des faits rapportés par cet auteur que Prichard a été 
conduit à penser que certains nègres blancs, regardés comme de 
vrais alhi7ios . pouvaient fort bien être d"s espèces d'intermé- 
diaires entre les races noires et les races blanches à cheveux 
rouges. Il y a certainement du vrai dans cette idée de l'anthro- 
pologisle anglais; mais nous ne pouvons exnminer ici cette 
question avec tout le développement qu'elle exigerait. 

17 



290 CHAPITRE XVI. 

aurait là une preuve de plus en faveur de nos doctrines. 
— En effet, le changement de milieu ne paraît pas mo- 
difier le résultat de l'hybridation Les caractères du 
mulet et du bardot, par exemple , restent les mêmes 
partout où ils se produisent. Au contraire ce change- 
ment, on l'a vu , modifie les races ; il ébranle, on le 
sait, le type nègre. Il serait donc tout simple que 
celui-ci cédât plus aisément à l'influence du type 
blanc dans les croisements effectués en France, en 
Angleterre , aux États-Unis , que dans ceux qui ont 
lieu à Sierra-Leone ou sur la côte de Mozambique. 

Au reste, si nous arrêtons un instant le lecteur sur 
les considérations de cet ordre , c'est uniquement 
pour montrer combien la doctrine de l'unité s'ac- 
corde avec les lois générales jusque dans les moin- 
dres détails. La grande preuve de la vérité de cette 
doctrine n'est pas là. Elle est avant tout dans la ma- 
nière dont se comportent les groupes humains dans 
les unions croisées. Or, nous avons vu ce qu'était le ré- 
sultat immédiat de ces unions. La fécondité constante 
qu'elles présentent atteste le mélissagc , et écarte 
bien loin toute idée (ï hybridation. 

Mais cette fécondité se conserve-t-elle dans les en- 
fants? Quand il s'agit de se reproduire , ceux-ci se 
conduisent-ils comme des métis ou comme des hy- 
brides? 

Ici encore tenons -nous -en provisoirement aux 
grands faits, et bornons-nous à rappeler ce qui s'est 
passé, ce qui se passe encore sous nos yeux dans 
l'Amérique centrale et méridionale. — Là se sont trou- 
vés juxtaposés les représentants du groupe blanc, 
ceux du groupe noir, et ceux d'un troisième type dif- 



DU CROISEMENT CHEZ L'HOMME. 291 

férent des deux précédents, mais nullement intermé- 
diaire entre eux; trois espèces bien dislincles, disent 
les polygénistes, trois races d'une seule et même espèce, 
disons-nous. En dépit de tout ce qui séparait, de tout 
ce qui sépare encore ces trois groupes si divers, si 
inégaux, des unions ont eu lieu de l'un à l'autre. 
Nous savons qu'elles ont été faciles et fécondes. Les 
enfants ont-ils hérité de cette fécondité? Ont-ils été 
capables de se reproduire à leur tour? 

Ici ce n'est plus un seul homme illettré ou savant, 
naturaliste ou anthropologiste , qui répond ; ce sont 
les populations elles-mêmes qui , pour traduire les 
résultats dans le langage , ont été forcées d'inventer 
partout un vocabulaire nouveau*, et encore, bien des 

1. Nous empruntons à l'Histoire du Mexique, par M. de Lare- 
naudière, le vocabulaire suivant, qui indi(iue les divers degrés 
du mélange opéré entre les trois races blanche, noire et rouge. Il 
est d'ailleurs facile de voir que ce tableau est lui-même incom- 
plet, puisqu'il renferme un mot dont la définition manque. 

Mestisa, produit d'un Espagnol et d'une Indienne; 

Castisa, — d'une métisse et d'un Espagnol; 

Espa(j)iola, — d'un casliso et d'une Espagnole; 

Sluhllrc , — d'une Espagnole et d^un nègre ; 

Morisqne, — d'une mulâtresse et d'un Espagnol; 

Albino , — d'un morisque et d'une Espagnole; 

Tornatras , — d'un albinos et d'une Espagnole; 

Tentinelaire , — d'un tornatras et d'une Espagnole; 

Lovo, — d'une Indienne et d'un nègre; 

Carilmjo, — d'une Indienne et d'un lovo; 

Barxino , — d'un coyote et d'une mulâtresse; 

Grifo, — d'une négresse et d'un lovo; 

Alhara::ado , — d'un coyote et d'une Indienne; 

Canisa, — d'une métisse el d'un Lidien; 

Mechino, — d'une lova et d'un coyo/e. 

Quelques-uns de ces termes ont ailleurs qu'au Mexique une si- 
gnification différente ; plusieurs sont remplacés par d'autres ex- 
pressions. 



292 CHAPITRE XVI. 

voyageurs l'attestent , ce vocabulaire est-il loin de 
rendre toutes les nuances de traits, de couleurs, de 
caractères de toute sorte que présentent ces popula- 
tions cent fois croisées et toujours fécondes à tous les 
degrés de ce croisement illimité. Partout c'est par 
degrés, par nuances insensibles, que l'on passe de 
l'homme rouge à Thomme blanc, de celui-ci à 
l'homme noir; et ce mélange des sangs, cette fusion 
des races, commencée aux premiers temps de la con- 
quête , aux premiers jours de l'introduction des 
nègres, n'a nulle part présenté plus de difficulté à se 
produire que s'il se fût agi de trois peuples de même 
race. 

Ainsi cette grande expérience accomplie pendant 
trois siècles sur des milliers de lieues carrées, entre 
des millions d'individus, proclame hautement que le 
croisement des trois groupes qui se sont donné ren- 
dez-vous en Amérique est un métissage, et nullement 
une hybridation. Par conséquent ces groupes sont [rois 
races cf une mcmc cspl'cc ,etnonpas t rois cspcccsdist'mctes . 

On ne saurait citer des termes de comparaison 
plus éloignés que l'homme blanc, l'homme noir et 
l'homme rouge ^, et certes ce qui est vrai pour eux 
ne peut que l'être pour les autres groupes-. Citons 

1. Je me conforme ici à un langage presque convenu en dési- 
gnant sous le nom d'Iioinme rouge 1 ensemble des races améri- 
caines; miiis on sait que déjà d'Orbigny avait distingué plusieurs 
races dans ces populations si longtemps confondues, et les ren- 
seignements réunis aujourd'hui montrent qu'il faut porter la 
division plus loin encore que ne l'avait fait not:e célèbre voya- 
geur. Dans l'Amérique méridionale en paiticulier l'Iiomme roia^e 
est en minorité. 

2. Nous reviendrons sur cette question en répondant aux objec- 
tions des polygénistes. (Voir les chapitres xvii et xviii.) 



DU CROISEMENT CHEZ L'HOMME. 293 

pourtant encore un de ces faits généraux, témoi- 
gnages naïfs, dus à des populations entières, et d'au- 
tant plus concluants qu'ils répondent aux assertions, 
aux théories, sans avoir eu l'intention de le faire. — 
« Un bill introduit dans la chambre basse de la légis- 
lature californienne le 30 janvier 1861, porte que 
tout blanc qui à l'avenir sera convaincu de s être ma- 
rié ou suaplcmcnl d'avoir cohabite avec un nègre, mu- 
lâtre, chinois ou indien, sera puni d'amende ou d'em- 
prisonnement ou des deux ensemble; que le fait 
qu'une personne a logé, cohabité ou vécu maritalement 
avec un individu d'une des dites races , sera une 
preuve jirima facie que cette personne n'est pas un 
citoyen blanc et la rendra sujette à toutes les incapa- 
cités constitutionnelles imposées aux personnes de 
couleur'. » 

La législature californienne se conduit ici comme 
le propriétaire d'un troupeau de race pure qu'il veut 
préserver de tout niélange ; elle est plus sévère que 
l'Arabe qui rejette tout produit du cochlani avec un 
cheval commun, quelles que puissent être ses qualités, 
mais qui du moins ne dégrade ni le père ni la mère 
noble qui se sont oubliés un moment. — Pourc[uoi cette 
exagération de précaution? Les journaux américains 
le proclament bien haut. — C'est pour empêcher la 
fusion, r amalgamation des races. — Est-ce cVcspèce à 
espèce qu'il est nécessaire d'employer de pareilles me- 
sures pour prévenir cette fusion, cette amalgamation? 

L'humanité tout entière ne forme donc qu'une 



1. J'emprunte ce curieux document à un excellent article de 
M. Mouttet, inséré dans le Journal du Havre (12 avril 1861). 



294 CHAPITRE XVI. — DU CROISEMENT, ETC. 

seule espèce; les groupes qu'on y reconnaît ne sont 
que des races de cette espèce. 

Telle est la conclusion ù laquelle conduisent, non 
pas une théorie, non pas une idée préconçue, non 
pas un dogme, mais uniquement l'observation et 
l'expérience scientifiques appliquées à l'étude de 
l'homme comme on les applique à l'étude des autres 
êtres vivants; non pas l'observation s'exerçant de- 
puis quelques années sur un petit nombre de faits 
isolés, l'expérience portant sur quelques générations 
d'animaux ou de végétaux, mais l'observation et 
l'expérience agissant depuis des siècles, embrassant 
toutes les espèces animales ou végétales soumises à 
l'action de l'homme pour conclure d'elles à lui. 

Si la méthode est juste, s'il n'}^ a réellement, 
comme nous le pensons, qu'une seule physiologie 
générale soumettant aux mêmes lois tous les êtres 
organisés, il n'existe qu une seule espèce d'hommes. 

Pour soutenir qu'il existe plusieurs espèces d'hommes, 
il faut admettre que les espèces humaines sont ré- 
gies par une physiologie à part , étrangère aux vé- 
gétaux et aux animaux, se manifestant dans une foule 
de circonstances et surtout dans les phénomènes de 
la reproduction, c'est-à-dire dans ceux où tout con- 
court à démontrer une identité fondamentale. 

Entre deux croyances qui entraînent des consé- 
quences aussi opposées , le naturaliste, le physiolo- 
giste ne peuvent hésiter. — Voilà pourquoi nous 
croyons à Vunilé spècifuiue de l'homme, pourquoi nous 
combattons ceux qui proclament la multiplicité des 
espèces humaines. 



XVII 



Examen des objections faites à la doctrine raonogéniste. — Ob- 
servations générales. — Nature de l'espèce. — Accord des na- 
turalistes. 



L'ensemble des faits exposés aans les chapitres 
précédents conduit à affirmer deux choses, savoir?» 
réalité de Vcspccc et lunitè de Vcspcce humaine. 

L'espèce, dans le règne végétal et dans le règne 
animal, s'est montrée comme quelque chose de fon- 
damental, d'essentiel à la nature organisée de notre 
âge géologique. — A'ariable dans des limites bien 
plus' étendues qu'on ne l'admet d'ordinaire, elle peut 
enfanter un nombre indéfini de races sous l'empire 
de conditions pour la plupart encore indéterminées, 
mais toujours dépendantes du milieu. 

Ces rac£s peuvent différer l'une de l'autre autant que 
diffèrent entre elles des espèces , et même des espèces 
de genres voisins quoique distincts. Mais, dit M. Isidore 
Geoffroy, « si différents qu'ils puissent être , tous les 
êtres organisés qui, dans la nature, se relient intime- 



296 CHAPITRE XVII. 

ment entre eux sont aussi bien d'une seule et même 
espèce que toutes les branches qui tiennent de près 
ou de loin à un même tronc constituent un seul et 
même arbre. Et de même que des arbres, pour être 
très-semblables et très-voisins , n'en restent pas 
moins essentiellement distincts ; de même toute col- 
lection naturellement formée d'individus, fût-elle 
très-restreinte et caractérisée par de très-légères dif- 
férences, est une espèce distincte, si ces différences 
suftisent pour l'isoler de toute autre suite d'indi- 
vidus*. » 

La race et l'espèce se distinguent d'ailleurs l'une 
de l'autre par deux ordres de faits. — D'une espèce à 
l'autre, on ne trouve jamais ces suites graduées dont 
parle M. Isidore Geoffroy ; ces suites existent au con- 
traire d'une race à l'autre dans les espèces les plus 
profondément altérées, les plus diversifiées. — Entre 
espèces, toutes les unions croisées présentent, à des 
degrés divers , les phénomènes de l'hybridation ; 
entre races^ les mêmes unions donnent naissance aux 
phénomènes du métissage. 

Or, d'un groupe humain à l'autre, on trouve tous 
les intermédiaires imaginables , et de plus entre 
groupes humains, le croisement présente au plus 
haut degré les caractères d'un métissage. — Ces 



1. Je ne pouvais mieux résumer mes propres idées qu'en em- 
pruntant ce passage au livre de M. Isidore Geoiïroy. On voit que 
dans les conclusions générales raccord entre mon érainent con- 
frère et moi se soutient jusque dans la forme employée pour les 
traduire. C'est certainement bien à linsu l'un de l'autre que nous 
avons comparé l'espèce au tronc et les races aux hranches d'un 
arbre, M. Geoffroy dans son livre et probablement dans ses leçons 
orales , comme moi dans mes cours. 



ACCORD DES NATURALISTES. 297 

groupes sont donc autant de races d'une espèce 
unique. 

Comme toutes les espèces végétales ou animales, 
cette espèce est variable. Le milieu agit sur elle et 
la transforme. — Cet action s'exerce sous nos yeux 
dans des races en voie de formation ; elle est et doit 
être plus prononcée dans les races plus anciennement 
constituées, et pourtant jamais dans l'espèce humaine 
la variation n'atteint les limites extrêmes constatées 
chez les plantes ou les animaux, parce que, grâce à 
son intelligence, l'homme se défend toujours plus ou 
moins contre le milieu. 

Telle est la solution que la doctrine monogéniste 
donne du problème posé au début de ce travail. Pour 
y arriver, elle se borne à étudier soigneusement les 
faits, h les grouper, à les interpréter en vertu des 
lois de la physiologie générale. Est-ce à dire qu'elle 
fasse disparaître ainsi toutes les difficultés , qu'elle 
ferme la bouche à toutes les objections? Non certes; 
mais ces difficultés ont été singulièrement exagérées, 
ces objections sont rarement sérieuses, et il en est 
souvent qui ne font que dévoiler le peu de fondement 
des doctrines polygénistes. Notre travail serait in- 
complet si nous n'entrions pas ici dans quelques dé- 
tails. — Passons donc maintenant en revue les prin- 
cipaux arguments invoqués par les adversaires des 
idées que nous défendons. 

Écartons d'abord certains reproches qui ne sont 
pas, à vrai dire, des objections, et qu'on est surpris 
de voir se reproduire constamment et toujours sous 
la mèVne forme. — A qui soutient la réalité, la per- 
manence des espèces et à plus forte raison l'unité de 



298 CHAPITRE XVII. 

l'espèce humaine, les railleries, les sarcasmes, les in- 
jures mêmes n'ont jamais manqué depuis que ces 
questions s'agitent. Il est à regretter de voir les po- 
lygénistes employer de nos jours encore ces armes 
de mauvais aloi. L'école de Morton, pas plus que 
les autres, n'échappe à ce reproche. Pour elle, le 
monogénisme est tout au moins une hypothèse rétro- 
grade, fondée uniquement sur des préjugés tradition- 
nels et un esprit de secte indigne du dix-neuvième 
siècle; c'est un dogme et non pas une doctrine scien- 
tifique; la raison, affranchie par la science, doit sa- 
voir s'élever plus haut, et sur ce thème bien rebattu 
elle sème quelquefois des plaisanteries spirituelles, 
parfois aussi de bien lourdes déclamations. 

Après ces marques de dédain , après ces fières 
déclarations , on s'attend naturellement à voir cette 
école rester sur le terrain scientifique et abandonner 
aux théologiens, si rudement traités par elle, le ter- 
rain des livres de Moïse. — Eh bien ! non. — Plus elle 
a attaqué le dogme en opposition avec ses théories, 
plus elle semble éprouver par moments le besoin de 
réconcilier celles-ci avec la Bible. En Amérique, les 
représentants les plus distingués de cette école, sui- 
vant la voie ouverte par la Peyrère , ont publié dans 
cette direction des travaux considérables *, et, à en 
juger par les comptes rendus de quelques séances de 
sociétés ou de meetings scientifiques, les polygénistes 
ont mêlé la théologie à l'anthropologie tout autant 
que leurs adversaires. — Pourquoi donc se montrer 
si sévères envers ces derniers, et leur reprocher avec 

1 . Yoy. surtout les Types of Mankind. 



ACCORD DES NATURALISTES. 299 

tant d'upreté précisément ce qu'ils sont toujours prêts 
à faire eux-mêmes? 

Les polygénistes européens tombent plus rarement 
dans la contradiction que nous venons de signaler. 
Ont-ils le droit pour cela d'employer le même lan- 
gage et d'opposer aux partisans du monogénisme 
une sorte de fin de non-recevoir fondée sur la con- 
cordance de cette doctrine avec un dogme quelconque ? 
Évidemment pas davantage. 

Il y a deux manières d'être esclave d'un livre, 
d'une croyance. — Celui qui nie partout et toujours 
ce qu'il y trouve ou croit y trouver, n'est pas plus 
libre de préjugés que celui qui affirme aveuglément 
les mêmes choses. Qu'on aille chercher dans la Bible 
des raisons pour ou contre, qu'on veuille arguer de 
la vérité ou de la fausseté d'un dogme pour résoudre 
une question d'histoire naturelle, ce sera toujours 
mêler à la science des considérations d'un autre or- 
dre. Peu importe que le point de départ soit une 
affirmation ou une négation. Pour être de la théo- 
logie retournée, ce n'en sera pas moins de la théo- 
logie. — Ainsi, à qui ne parle qu'au nom de la 
science, les polygénistes doivent répondre par des 
raisons exclusivement de même nature, sous peine 
de mériter tous les reproches qu'ils prodiguent si 
aisément. 

Mais, nous dit-on, « tous les monogénistes ont eu 
et ont encore le tort immense d'invoquer comme 
preuve à l'appui de leurs idées une autorité qu'il 
n'est pas permis de discuter'. » — Cette assertion est 

l. De la pluralité des races humaines, par M. George Pouchet. 



300 CHAPITRE XVII. 

au moins étrange. — Si, comme le polygénisme, mais 
pas jjIus que lui, le monogénisme a ses théologiens, 
il a aussi, et en plus grand nombre peut-être que 
son antagoniste, des partisans qui n'ont jamais quitté 
le terrain des sciences naturelles. Pour ne citer que 
trois noms, Bufibn, Mùller et llumboldt n'ont cer- 
tainement pas cherché leurs convictions ailleurs. Or, 
qu'on ouvre l'Histoire naturelle, le Manuel de physio- 
lorjie ou le Cosmos, on n'y trouvera guère d'arguments 
tirés de la Bible, mais bien des opinions en complète 
harmonie avec toutes celles que nous avons expo- 
sées, des conclusions semblables aux nôtres. A vrai 
dire, nous n'avons fait que marcher dans la voie ou- 
verte par ces grands maîtres , et c'est au lecteur à 
juger si nous avons eu recours à des autorités sur- 
naturelles. — Laissons donc de côté ces assertions 
sans fondement, ces allégations inexactes; laissons 
à chacun ses croyances religieuses ou philosophi- 
ques, et arrivons aux seules objections qui méritent 
qu'on s'y arrête , à celles qu'on soulève au nom de 
la science même. 

Nous ne pouvons en vérité accepter comme sé- 
rieuses celles qui n'ont d'autre fondement que l'in- 
certitude de quelques résultats de la pratique jour- 
nalière. — 11 est très-vrai que les botanistes, que les 
zoologistes ont parfois de la peine à se mettre d'ac- 
cord sur quelques déterminations spécifiques, et que 
les uns considèrent comme des espèces distinctes ce 
que d'autres regardent comme des races ou même 
de simples variétés; mais on a singulièrement exa- 
géré le nombre de ces divergences. Pour employer 
le langage des classifîcateurs , nous dirons qu'à côté 



ACCORD DES NATURALISTES. 301 

d'une espèce douteuse on en trouve cent et plus de 
très-bonnes sur le compte desquelles tout le monde 
est d'accord. Arguer de ces difficultés de l'application 
à des cas isolés pour mettre en doute la réalité de 
l'espèce, c'est agir comme si on niait l'existence des 
lois astronomiques, parce que l'observation des as- 
tres ne coïncide pas rigoureusement avec le calcul, 
parce que les résultats donnés par deux observateurs 
également habiles ne sont pas toujours identiques, 
parce qu'entre mathématiciens même, il se mani- 
feste parfois des di /ergences profondes au sujet de 
certaines théories spéciales. Cette objection n'en est 
pas moins une de celles qu'on adresse le plus sou- 
vent à ceux qui accordent à l'espèce, dans l'ordre 
général actuel, la place que nous lui attribuons. Il 
est vrai qu'elle n'est guère soulevée que par des per- 
sonnes étrangères à la botanique, à la zoologie, qui 
n'ont par conséquent point eu à s'occuper de déter- 
minations spécifiques, et qui sont dès lors facilement 
entraînées à s'exagérer le nombre et l'importance de 
quelques divergences d'opinion, de quelques incer- 
titudes inévitables dans toute pratique d'une science 
quelconque. 

Toutefois, parmi les paléontologistes, quelques 
■\ rais savants ont été frappés de ces divergences , de 
ces incertitudes, au point d'en arriver, eux aussi, à 
douter de la réalité de l'espèce. — M. d'Omalius 
d'Halloy, que l'Institut s'est depuis longtemps asso- 
cié comme un des plus dignes représentants de la 
géologie européenne , a très-nettement insisté sur 
ce point dans une circonstance solennelle ; et plus 
franc que la plupart de ceux à qui il apportait l'ap- 



302 CHAPITRE XVII. 

pui d'un nom justement respecté de tous, il a posé 
des conclusions '. A ses yeux, « l'espèce n'est pas 
quelque chose de plus tranché que les autres mo- 
difications que la science distingue dans les pro- 
duits des forces naturelles. » Elle n'est guère qu'un 
groupe artificiel à peu près comme le sont le genre, 
la tribu, la famille. 

Nous croyons avoir répondu d'avance h cette doc- 
trine de réminent géologue belge ; mais nous com- 
prenons sans trop de peine comment elle a pu gra- 
duellement se développer chez lui et chez d'autres 
savants voués aux mêmes travaux. — Pour juger des 
affinités, le paléontologiste n'a que des ressemblances 
et des différences matérielles à sa disposition. Il ne 
s'occupe pas de physiologie ; il n'a sous les yeux que 
des êtres incomplets et surtout des cires wom.Iln'ya 
dans les fossiles ni père , ni mère , ni enfants ; l'idée 
de la famille physiologique , à plus forte raison l'idée 
de la filiation de semblables familles, ne lui est donc 
jamaissuggéréeparses propres observations. En réa- 
lité, il n'étudie que des individus, et ne juge que par 
la ressemblance. Dans l'idée que le paléontologiste se 
fera de l'espèce, l'un des deux termes que nous avons 
vus être nécessaires pour en avoir une notion exacte 
sera donc toujours plus ou moins effacé. Rien n'ap- 
pellera son attention sur les modifications hérédi- 
taires que peut subir un type primitif. La distinction 
nette de la race et de l'espèce devient dès lors impos- 

1. Discours sur l'espèce, prononcé à la séance publique de la 
classe (les sciences de l'Académie royale des sciences, lettres et 
beaux-arts de Belgique, par M. d'Omalius d'Halloy, président, 
1858. 



ACCORD DES NATURALISTES. 303 

sible, et dès lors aussi la confusion est inévitable. — 
De ce fait à douter de la distinction réelle des espèces, 
à les regarder comme des groupes de convention , il 
ne saurait y avoir loin. En concluant comme il l'a fait, 
M. d'Omalius s'est montré parfaitement logique. 

Les hommes qui ont étudié la nature vivante sont 
arrivés à des conclusions bien différentes. De quel 
côté est la vérité? Nous avons taché de le montrer, 
et c'est avec une satisfaction bien vive que nous pou- 
vons placer, en regard des preuves directes exposées 
dans ce travail , celle qui résulte de V accord unanime 
entre tant de naturalistes si divers d'esprit et de ten- 
dances. Déjà nous avons signalé ce fait important. 
Aussi, au lieu de nous répéter et de parler en notre 
nom, nous préférons citer textuellement le zoologiste 
que l'ensemble de ses travaux, et surtout ses der- 
nières publications, ont incontestablement placé à 
la tête de l'école philosophique française. 

A^'oici comment s'exprime M. Isidore Geoffroy im- 
médiatement après la comparaison que nous avons 
reproduite plus haut : « Telle est l'espèce et telle est 
la race, non-seulement pour une des écoles entre 
lesquelles se partagent les naturalistes, mais pour 
toutes, car la gravité de leurs dissentiments sur l'ori- 
gine et les phases antérieures de l'existence des es- 
pèces ne les empêche pas de procéder toutes de même 
à la distinction et à la détermination de l'espèce et 
de la race. Tant qu'il s'agit seulement de l'état actuel 
des êtres organisés (accord d'autant plus digne d'être 
remarqué qu'il n'existe guère qu'ici), tous les na- 
turalistes pensent de même , ou du moins agissent 
comme s'ils pensaient de même.... Il n'y a donc de 



304 CHAPITRE X\U. 

Cuvier à Lamarck lui-même qu'une seule manière 
de concevoir l'espèce au point de vue taxonomique^ » 

Certes il a fallu qu'une autorité bien puissante pe- 
sât sur les théories de toutes ces écoles pour les plier 
au point d'en arriver à se confondre à propos d'une 
question aussi générale , aussi grave ; et quelle peut 
être cette autorité, si ce n'est celle de la vérité se 
manifestant de telle sorte qu'elle devenait impossible 
à nier! 

Il y a dans cet accord, si hautement proclamé par 
la voie la plus autorisée, de quoi donner à réfléchir 
aux anthropologistes qui , plus ou moins étrangers 
aux sciences naturelles, et n'ayant pàs praliquc labo- 
rieusement l'espèce, comme le dit M. Godron, abor- 
dent avec une inexplicable confiance ce problème 
compliqué, et le résolvent en sens contraire de tous 
les naturalistes. — Peu disposé à juger sur la parole 
d'un maître quelconque, nous n'avons jamais de- 
mandé à personne d'agir ainsi. Toutefois, lorsqu'il 
s'agit d'une question toute spéciale, il nous semble 
que ceux-là méritent le plus de confiance qui s'en 
sont le plus occupés; et quand ces juges naturels, 
divisés sur une foule d'autres points, en arrivent sur 
cette question à une entière conformité d'opinion, il 
nous semble difficile de ne pas croire qu'ils sont 
dans le vrai. Tout au moins nous croyons-nous obligé 
de revoir avec soin toutes les pièces avant de protes- 
ter contre leur décision. — Nous ne croyons donc pas 

1. Après ce témoignage si formel, appuyé dans l'ouvrage de 
M. Geoiïroy de toutes les preuves nécessaires, que penser des as- 
sertions sur le désaccord régnant entre les naturalistes dont par- 
lent sans cesse un si grand nombre d'auteurs polygénistes? 



ACCORD DES NATURALISTES. 305 

être exigeant outre mesure en demandant aux an- 
thropologistes dont il s'agit de s'occuper sérieuse- 
ment des espèces avant de prononcer que Vcspice en 
fjcncral est autre chose que ce qu'ont vu en elle l'école 
philosophique comme l'école positive , Lamarck 
comme Cuvier. 

Mais, dira-t-on, l'accord dont vous parlez n'existe 
que pour l'état actuel des ciioses ! Dès qu'ils cher- 
chent à s'élever au-dessus du fait qui les presse et 
les domine , dès qu'ils veulent s'en rendre compte et 
remonter aux origines , les naturalistes ne s'enten- 
dent plus ; la guerre fait place à la paix. — Gela est 
vrai, et en cela même se trouve la justification de la 
marche adoptée dans nos cours, dans ce livre qui 
les résume. On nous a accusé d'être timide; nous 
croyons n'avoir été que prudent. Eh ! mon Dieu ! 
aussi bien que personne nous connaissons par expé- 
rience ces curiosités violentes , ces élans impérieux 
de l'esprit qui emportent l'homme le plus sage par 
delà les temps et les espaces. Comme tous ceux qui 
sondent les secrets de la nature, nous avons eu con- 
tre ces mystères nos moments d'irritation et de ré- 
volte. Fatigué de ces que sais-jc? de ces je ne sais pas, 
que le savant est si souvent forcé de se répéter à lui- 
même , nous avons maintes fois délaissé le champ du 
réel pour voyager par la pensée dans le monde du 
possible. Nous nous sommes fait à nous-même maint 
roman que nous trouvions très-beau ; mais la facilité 
avec laquelle nous en changions du tout au tout le 
cadre et les détails nous éclairait sur sa nature. — 
Voilà pourquoi , dès qu'il s'agit de science vraie, nous 
en revenons bien vite aux temps , aux lieux que peu- 



306 CHAPITRE XVII. 

vent atteindre l'expérience, l'observation, c'est-à- 
dire à la période actuelle , à la nature que nous con- 
naissons. 

« 11 y a au commencement de toute chose une pé- 
riode de formation dont notre vie embryonnaire est 
une assez lidèle image '. » — Cela est vrai, au moins 
sur notre globe. Notre planète et tout ce qui lui ap- 
partient, corps bruts et êtres organisés, ont subi des 
révolutions, ont traversé des états divers; la géologie 
en fait foi. Dans ces âges primitifs, les conditions 
générales étaient loin d'être ce qu'elles sont aujour- 
d'hui. — Il est donc bien possible que les manifesta- 
tions de la vie fussent autres que de nos jours. — // 
est possible que les affinités, les alliances, la fécondité 
des animaux ne fussent pas renfermées dans les li- 
mites actuelles. — Il est possible que les espèces 
d'alors fussent beaucoup plus variables que celles 
d'à présent, bien que rien ne paraisse l'indiquer. — 
// est possible que l'hybridation fût à ces époques 
aussi aisée que le métissage l'est encore , et que les 
hybrides se soient constitués en espèces intermé- 
diaires, quoique la paléontologie ne nous apprenne 
rien à cet égard. — Il est possible enfin que « les es- 
pèces ne changent plus, parce qu'elles ont déjà 
changé autant qu'elles pouvaient le faire. » 

Mais que font toutes ces possibilités , et bien d'au- 
tres qu'on semble vouloir nous opposer, à la dis- 
tinction, dans r ordre actuel des choses, de l'espèce et 
de la race, et par suite à la réalité de la première? 
— De ce qu'aux anciens âges du monde les phéno- 

1. M. Brcca, Recherches sur l'hybridité animale. 



ACCORD DES NATURALISTES. 307 

mènes ont pu être différents de ceux qui caracté- 
risent notre époque, s'ensuit-il que ce qui est dé- 
montré exister aujourd'hui puisse être mis en doute? 
Évidemment non , pas plus que les divergences d'opi- 
nion entre naturalistes sur la période embryogcnique 
du monde ne détruit leur accord unanime sur la ma- 
nière de concevoir Vespece au point de vue taxonomiquc 
dans le temps présent. 

Or quel est le but de ces études? — Il s'agit, ne 
l'oublions pas, de savoir si les groupes humains ac- 
tuellement répandus sur la surface du globe sont des 
espèces distinctes ou les races d'une seule espèce. La 
question est donc tout entière du temps présent et tout 
entière de taxonomieK 

L'accord qu'avec M. Geoffroy nous signalions entre 
les diverses écoles a donc toute sa valeur; et, fort 
de ce témoignage unanime, nous pouvons répéter 
avec plus de confiance encore : l'espèce est quelque 
chose de très-réel: elle est telle que nous la compre- 
nons, telle que l'ont comprise Lamarck et Cuvicr. 

1. La taxonomie est cette branche des sciences naturelles qui 
s'occupe de la détermination et de la classification des espèces. 



^e^ 



XVIII 



Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. — Défi- 
nition et caractères de l'espèce d'après quelques polygénistes. 
— Prétendue difficulté du croisement entre certains groupes 
humains. 



De tout ce qui précède , il résulte qu'avant d'abor- 
der la question anthropologique, il est absolument 
nécessaire de s'être fait une idée nette de l'espèce et 
de la race. Tout au moins est-il indispensable de dé- 
finir ces mots, sur lesquels roule toute la controverse. 

Les polygénistes s'astreignent-ils à ces conditions 
élémentaires de toute discussion sérieuse? Nullement. 
— L'immense majorité d'entre eux se bornent à cri- 
tiquer la définition de l'espèce telle qu'elle a été pro- 
posée ou telle qu'ils pensent qu'elle a été formulée 
par ceux qu'ils attaquent; mais ils ne donnent pas la 
leur, ils ne parlent pas de la race. Plusieurs confon- 
dent manifestement les deux choses, comme le fait 
par exemple M. Pouchet, qui s'exprime ainsi dans sa 
préface : <' La conclusion à laquelle nous arrivons, la 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 309 

phu'olitc de races originelles, autrement dit la plura- 
lUé des espèces du genre homme, pourra paraître vio- 
lente.... » — Il en est même, comme Knox, qui dé- 
clarent nettement qu'à leurs yeux les mots espèce, 
race, variété n'ont aucune importance, et qu'on les 
comprend sans pouvoir les définir. 

Comment s'entendre , ou, pour mieux dire, com- 
ment discuter avec de semblables adversaires, qui ne 
vous disent même pas le sens attaché par eux aux 
mots qu'ils emploient, qui ne définissent pas les 
choses dont il s'agit, qui confondent ainsi deux 
ordres de faits distingués par tous les naturalistes, 
et ne vous en déclarent pas moins battus au nom 
de la science et de la philosophie ' ? 

Sans mériter au même degré un reproche dont le 
lecteur peut maintenant comprendre toute la gravité, 
les chefs de l'école polygéniste américaine sont loin 
d'avoir mis dans l'exposé de leur doctrine toute la 
clarté qu'exige une discussion scientifique. — Morton, 
Nott, Gliddon ne disent rien de la race, et se bor- 
nent à définir l'espèce. Or ces définitions sont telle- 
ment vagues qu'il est bien difficile d'en faire des 
applications précises. Voici celle de Morton : — « l'es- 
pèce est une forme organique primordiale. » — Pour 
Nott, l'espèce est « un type ou une forme organique 
permanente, ou qui n'a subi aucun changement pen- 
dant des siècles sous des influences opposées de 
climat. » 

On voit que ces définitions ne tiennent compte que 

1. Le mot (le philosophie est un de ceux qui reviennent le plus 
fréquemment dans les ouvrages polygénistes. De la manière dont 



a 10 CHAPITRE XVIII. 

de la forme, des caractères matériels. — L'idée phy- 
siologique de filiation n'y entre pour rien, si bien 
qu'en se plaçant à ce point de vue, les maucliamps, 
les ancons, si différents de leur père et de leur mère, 
constitueraient des espèces distinctes de celle d'où ils 
sont sortis, et que le durham serait une espèce nou- 
velle qu'on devrait ajouter au genre bœuf. 

Les polygénistes américains ne pouvaient évidem- 
ment se dissimuler à eux-mêmes ce que ces défini- 
tions ont d'incomplet et de peu précis. Ils ont essayé 
de les rendre plus rationnelles en admettant qu'il 
existe plusieurs sortes trcspècesK Alors seulement ils 
ont tenu compte de la filiation ; mais alors aussi la 
logique impérieuse des faits les a conduits si près de 
tous les naturalistes, qu'en faisant un pas de plus ils 
auraient conclu comme eux. 

Morton admet trois espèces cV espèces : « les espèces 
éloignées {remole species), entre lesquelles il ne se pro- 
duit jamais d'hybrides; les espèces alliées (allied spe- 
cies), qui produisent entre elles, mais dont les hy- 
brides sont inféconds ; les espèces voisines {proximate 
spccics), qui produisent entre elles des hybrides fé- 
conds. » — Nott et Gliddon, après avoir adopté les 
trois sortes d'espèces de leur maître, ajoutent encore 
le groupe, et le définissent ainsi : « Par ce terme, 
nous comprenons toutes ces races ou espèces voisines 
qui se ressemblent le plus étroitement par leur type, 

il est parfois appliqué, on serait autorisé à conclure que ni BufToii, 
ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Lamarck lui-même ne méritent aux 
yeux des polygénistes le titre de naturalistes pliilosoplies. 

1. Il est évident que cette idée d'admettre plusieurs espèces 
d'espèces ne serait jamais venue à un naturaliste, qu'il se fût oc- 
cupé de botanique ou de zoologie. 



I/ESPÈCE D'ArRÈS LES POLYGÉNISTES. 311 

et dont la distribution géographique appartient à 
certaines provinces zoologiques, par exemple le 
groupe des Américains aborigènes, ceux des Mongols, 
des INIalais, des nègres, et ainsi de suite. » — Nous 
avons cru devoir traduire littéralement ces deux pas- 
sages : peu de mots suffiront pour montrer les con- 
séquences qui enressortent. 

Remarquons d'abord chez MM. Nott et Gliddon 
l'assimilation complète des deux mots race et es- 
pèce. — En Europe, de Linné à de Candollc, de Buf- 
fon à Cuvier et à GeofTroy Saint-Hilaire, tous les 
botanistes, tous les zoologistes les ont employés pour 
désigner des choses très-difïé rentes. Si quelques-uns 
ont désigné la race par l'expression de variété hérédi- 
taire, celte différence dans les mots ne touche en rien 
aux idées ; la distinction qui existe dans les faits est 
toujours traduite par le langage. 

Or c'est cette distinction que l'école américaine 
semble ici oublier entièrement. Pour elle, il n'y a plus 
dans la nature de races, de variétés; il n'y a que des 
espèces. — Toutefois, si homme de parti pris que l'on 
soit, il est des faits qu'on ne peut méconnaître. Mor- 
ton s'est vu obligé d'établir des catégories d'espèces, et 
alors où est-il allé chercher ses moyens de distinc- 
tion? Dans les croisements, dans le plus ou moins 
de fécondité qui les accompagne, exactement comme 
avaient fait ces naturalistes européens dont il oubliait 
les travaux quelques lignes auparavant, lorsqu'ils 
cherchaient à dislinguer V espèce de la race. 

Une fois arrivée sur ce terrain, que l'Europe scien- 
tifique explore avec tant de soin depuis les temps de 
Linné et de Buffon, l'école américaine va t-elle s'in- 



312 CHAPITRE XVIII. 

quiéter, soit pour les adopter, soit pour les combattre, 
des résultats déjà obtenus? Non. — Elle distingue bien 
les groupes entre lesquels tout croisement est impos- 
sible de ceux qui ne donnent que des bybrides infé- 
conds, mais elle confond dans la même catégorie tous 
ceux dont le croisement donne un produit fécond 
à un degré quelconque. — Ainsi la fécondité, limitée à 
deux ou trois générations, s'éteignant d'elle-même, ou 
ramenant par des phénomènes de retour les descen- 
dants aux types des ancêtres, est assimilée par Morton 
et ses disciples à cette fécondité indéfinie, absolue, qui 
relie et fusionne par des intermédiaires sans nombre 
les groupes les plus disparates à l'œil ! Toutes les 
expériences si précises des Kœlreuter, des Gœrtner, 
des Knight, des Wiegmann, sur les végétaux; toutes 
celles des BufTon, des Frédéric Cuvier, des Geoffroy 
Saint-Ililaire, des Flourens, des Isidore Geoffroy, sur 
les animaux; tous ces faits, si faciles à recueillir dans 
nos jardins, dans nos volières, dans nos ménageries, 
sont regardés par eux comme non avenus ! 

De bonne foi, est-ce là procéder d'une manière sé- 
rieuse, et en agissant ainsi l'école américaine a-t-elle 
mérité ces éloges bruyants que lui prodiguent quel- 
ques anthropologistes au dire desquels la science, 
encore courbée en Europe, et particulièrement en 
France, sous le joug de préjugés déplorables, ne se- 
rait qu'une sorte d'esclave qui aurait trouvé en Amé- 
rique seulement la liberté dont elle a besoin'? 

Du moins, grâce à cet oubli des travaux de leurs 

1 . Ces assirtionsde quelqu s polygénistes sont d'aulanl plus singu- 
lières, surtout sous la iiluine d'écrivains français, que , sans remonter 
jusqu'à la Peyrère^toutesleursthéoriesontprisnaissanceen France. 



L'ESPÈCE D'APRr:S LES POLYGÉNISTES 313 

prédécesseurs, les anthropologistcs américains par- 
viennent-ils à des conclusions véritablement difle- 
rentes? Non. — Nous ne pouvons que le répéter en- 
core : les faits parlent trop haut, et quiconque en 
pousse un peu loin l'étude et l'analyse, est inévita- 
blement conduit à se rencontrer avec les monogé- 
nistes, fût-ce même sans s'en douter. 

Après avoir adopté, dans un premier travail fait 
en commun avec Gliddon, toutes les idées de son 
maître, Nott a consacré un chapitre qui lui est propre 
à l'étude de l'hybridité animale, considérée dans ses 
rapports avec l'étude de l'homme. Morton avait admis 
plusieurs espèces d'espèces; il admet plusieurs degrés 
d'hybriditê caractérisés par le plus ou moins de fé- 
condité des hybrides. — Or, dans son quatrième et 
dernier degré, cette fécondité est Ulimllée {unlimi- 
ted); on ne l'observe qu'entre espèces extrêmement voi- 
sines {closcly proximate species). — N'est-il pas évident 
que ces espèces si voisines qu'elles donnent par le croi- 
sement des produits indéfiniment féconds^ ne sont au- 
tre chose que nos races, les races de tous les botanistes 
et zoologistes européens? — Cela est si vrai que l'au- 
teur voulant citer des exemples d'espèces chez les- 
quelles s'observerait cette sorte d'hybriditê, ne ren- 
contre sous sa plume que les mêmes groupes tant de 
fois signalés par nous comme présentant les phéno- 
mènes du métissage, les animaux domestiques et 
l'homme lui-même. 

N'y a-t-il pas aussi, dans ce rapprochement bien 
significatif, une preuve de plus qu'en arrivant par 
une voie quelconque, et même sans s'en apercevoir, 
à la notion de la race, il est impossible de ne pas con- 

18 



314 CHAPITRE XVIII. 

sidérer comme tels les groupes humains? — Mais le 
disciple de Morton s'est bien gardé d'employer les 
mots de race et de métissage, ou les équivalents ; il a 
conservé les mots d'espèce et d'hybridilé, et grâce à la 
confusion de langage qui en résulte, il continue la 
discussion, et la soutient d'autant plus aisément qu'il 
ne se préoccupe plus guère de sa propre classifica- 
tion des degrés d'hybridité. 

Tant qu'il s'agit des animaux, Nott exagère au 
point de les dénaturer, et toujours dans le sens de la 
fécondité, la signification des faits le plus facilement 
admissibles par les monogénistes les plus décidés. — 
C'est ainsi qu'après avoir rapporté l'expérience à la 
fois incomplète et douteuse d'Hellénius, il conclut en 
disant : «■ il est clair qu'on peut obtenir prompte- 
ment et perpétuer une race mixte de mouton et de 
chevreuil en croisant ensemlde plusieurs paires*.» — 
Au contraire, dès qu'il s'agit de l'iiomme, tous ses 
efforts tendent à démontrer qu'entre certains groupes 
les unions sont difficiles, peu ou point fécondes, et 
que les produits ne se perpétuent pas; et ici l'auteur 
américain cite quelques faits d'autant plus dignes 
d'un examen détaillé qu'ils ont été acceptés par cer- 
tains polygénistes d'Europe avec toute la signification 
qu'a cherché à leur donner l'auteur américain. 

Parlons d'abord du croisement de l'Européen avec 
l'habitant de la Nouvelle-Hollande. 



1. Dans un des chapitres précédents, j'ai montré que l'expé- 
rience d'Hellénius n'est que la répétition chez les animaux de 
celles que Kœlreuteret tant d'autres botanistes ont faite sur l'hy- 
liridalioa d'espèces végétales parfaitement incapables de donner 
des races hybrides. 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 315 

Nott reproduit textuellement le passage suivant, 
emprunté à l'ouvrage de M. le docteur Jacquinot, 
compagnon de Dumont d'Urville dans son voyage au 
pôle sud et polygéniste très-décidé : « Les quelques 
tribus qui. se trouvaient aux environs de Port-Jackson 
vont chaque jour en décroissant, et c'est à peine si 
l'on cite quelques rares métis d'Australien et d'Euro- 
péen. Cette absence de métis entre deux peuples vi- 
vant en contact sur la môme terre prouve bien in- 
contestablement la différence des espèces ^ » 

Voilà un témoignage bien précis, et, venant d'un 
voyageur qui semble ne présenter ici que ses obser- 
vations personnelles, il doit paraître d'un grand 
poids ; mais M. Jacquinot nous apprend un peu plus 
loin à quoi se réduisent ces observations. — Ici, nous 
reproduirons à notre tour quelques passages dont ne 
parlent ni Nott ni les autres polygénistes qui ont 
adopté ses opinions. « Nous n'avons visité les habi- 
tants de la Nouvelle-Hollande, dit M. Jacquinot, que 
sur un seul -point, à la baie Raffles, par 9 degrés en- 
viron de latitude sud ; mais la description que nous 
allons en donner peut se rapporter à tous les habi- 
tants de la Nouvelle-Hollande en général, car ils sont 
partout identiques ^... Nous vîmes à la baie Raffles une 
vingtaine d'hommes environ.... Nous n'aperçûmes 
pas leurs femmes, ils les tenaient cachées avec soin. » 

L Considérations (jénérales sur V anthropologie, suivies d'Oi- 
servntions sur les races humaines de l'Amérique méridionale et 
de rOcéanie , par M. Honoré Jacquinot. Cet ouvrage fait partie du 
Voyage au pôle sud. 

2. Un peu plus loin, l'auteur ajoute:» Décrire une de ces 
tribus, c'est les décrire toutes. » Nous avons déjà vu ce qu'il 
fallait penser de cette prétendue identité. 



316 CHAPITRE XVIII. 

C'est donc sur la vue de vingt hommes seulement 
que M. Jacquinot a jugé de la population d'une île 
grande à peu près comme toute la portion de l'Afri- 
que placée au sud de l'équateur! C'est d'après cet 
échantillon qu'il affirme l'absence à peu près com- 
plète de métis et la différence des espèces ! — A son 
tour, le lecteur jugera la valeur de ce témoignage. 

Il est très-vrai toutefois qu'autour des premières 
colonies australiennes les métis ne pouvaient être 
nombreux. — On sait comment furent fondées ces 
colonies et quels en furent les premiers habitants. 
Le rebut de la société anglaise venait chercher en 
Australie du sol à cultiver, des herbages pour ses 
troupeaux. Dès qu'il eut dépassé la zone exclusive- 
ment littorale, il se trouva en présence d'une popu- 
lation que la nature des productions du sol condam- 
nait à vivre exclusivement de chasse et qu'il fallut 
déposséder. On sait comment se fit cette conquête : 
les Australiens furent détruits par le fer et le feu ; 
on chassa au sauvage comme chez nous à la bête fé- 
roce, et les jurys locaux trouvèrent tout simple que 
la torture précédât la mort quand il s'agissait de ces 
prétendus anthropophages'. — Est-ce là ce qu'on 
peut appeler» vivre en contact sur la même terre, » 
comme le fait M. Jacquinot? 

Les conséquences de cette effroyable guerre furent 
l'éloignement ou la destruction des indigènes, dont 
un petit nombre seulement resta mêlé aux blancs, 
qui leur avaient appris de nombreux et tristes be- 

]. L'amiral Dupelit-Thouars a été témoin de ce fait pendant 
son séjour à Sidney. {Voyage autour du monde sur la frégate\si 
Vénus.) 



i;e?^pèce d'après les POLYGÉNISTES. 317 

soins. Pour y satisfaire, C€s sauvages viciés recou- 
rurent h toute sorte de moyens, entre autres à la 
prostitution de leurs femmes. Or, personne n'ignore 
quelles sont, au milieu même de nos grandes villes, 
les suites de la prostitution. — Est-il étonnant que 
des voyageurs aient rencontré dans les centres popu- 
leux de la Nouvelle-Hollande ce que Parent-Ducliâ- 
telet a si bien constaté à Paris? La rareté des enfants 
issus de pareilles unions n'a donc rien qui doive sur- 
prendre. 

Ajoutons que ces unions ne sont pourtant pas con- 
stamment infécondes en Australie pas plus qu'en 
Europe , mais que le mari australien tue habituelle- 
ment les enfants mulâtres. — Ce fait a été ou révoqué 
en doute ou formellement nié par quelques polygé- 
nistes ; il a même été traité tout récenmient de conte 
populaire. Mais il est affirmé par des voyageurs qui 
ont passé plusieurs années au milieu de ces popula- 
tions , par Cuningham, par xMackensie ', et ici encore 
le lecteur jugera lequel des deux témoignages doit 
être accepté. 

L'infanticide d'ailleurs n'est que trop fréquent chez 
les plus misérables tribus de l'Australie. S'il naît 
deux jumeaux, l'un d'eux est d'avance condamné à 
périr. Chez ces tribus aussi, quand la mère meurt, 
l'enfant à la mamelle est enseveli dans la même 
tombe, et Bénilong, ce sauvage qui, après avoir vécu 
de la vie des blancs en Angleterre et à Sidney, re- 
vint plus tard à la vie errante, est cité comme ayant 
commis cette barbarie. A ceux qui la lui reprochaient, 

1. Tcn years in AustraUa. 



318 CHAPITRE XVIII. 

il répondit que, la mère étant morte, et aucune femme 
ne pouvant se charger d'allaiter son fils, il avait évité 
à celui-ci une mort plus douloureuse. — La faim, 
cette mauvaise conseillère, est donc la cause de ces 
coutumes cruelles, etcomment s'étonner quel'Austra- 
lien les applique avec plus de rigueur encore aux 
enfants dont la couleur trahit l'origine étrangère? 

Mais il est en Australie des districts où la nour- 
riture est plus assurée et où la mère peut plus aisé- 
ment écouter la voix de la nature, le père putatif 
celle de l'indulgence. — Aussi sur les bords de la 
Murrumbidgee et de la Murray, trouve-t-on dans 
chaque tribu.de nombreux métis. Butler Earp et 
Mackensie sont tous deux complètement d'accord sur 
ce point. Tous deux emploient cet argument pour 
prouver le peu de chasteté des Australiennes. Mais 
par là même aussi tous deux démontrent, sans même 
se douter que la question ait pu être posée, combien 
les assertions de M. Jacquinot sont inexactes, com- 
bien peu on est en droit de les invoquer à l'appui 
des doctrines polygénistes. 

Passons du croisement du blanc avec -le Tasma- 
nien. 

« A Hobart-Town et sur toute la Tasmanie, ajoute 
M. Jacquinot, il n'y a pas davantage de métis. » Ce 
second passage, tout aussi affirmatif que le précé- 
dent, a été également reproduit par Nott, cité par les 
polygénistes. — Cette fois du moins personne n'a- 
joute que les noirs et les blancs vivent en contact dans 
cette île. On sait comment les choses s'y sont pas- 
sées. — C'est en 1803 qu'un premier noyau de sol- 
dats, de colons et de convicts anglais, partis de Port- 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 319 

Jackson, tenta de s'implanter sur cette terre. Vingt-sept 
ans après, l'île entière était occupée. L'immense ma- 
jorité de la population noire avait succombé ; mais le 
peu qui restait gênait les nouveaux occupants. La loi 
martiale fut proclamée, et une véritable traque^ que 
Darwin a justement comparée à celle qu'on pratique 
dans les grandes chasses de l'Inde *, fut organisée. 
La colonie fournit un volontaire sur six hommes et 
dépensa près de sept cent mille francs^ ; mais aussi 
la race nègre tout entière fut promptement exter- 
minée ou réduite à se livrer. Des terres lui furent 
assignées d'abord à Great-Island ; puis, en 1835, on 
transporta tout ce qui en restait dans l'île Flinders. 
Au dire du comte Strzelecki , on comptait à cette 
époque deux cent dix individus; en 1838, il n'en res- 
tait que quatre-vingt-deux; en 1842, cette population 
était réduite à quarante-quatre, et il n'était né que 
quatorze enfants depuis la transportation*; en 1852, 
les naissances avaient complètement cessé , et quel- 
ques vieillards survivaient seuls*. — Aujourd'hui 
sans doute il ne reste plus de cette race que les bustes 
rapportés par M. Dumoutier et déposés dans les col- 
lections du Muséum ^ 

Certes, alors que de pareils rapports régnent entre 
le peuple conquérant et le peuple conquis , il serait 



1. Journal of Researches into the natural history and geology. 
■2. M. de Blosseville. 

3. CeUe diminution dans la fécondité est d'autant plus remar- 
quable que Peron avait été frappé du grand nombre des enfants. 

4. M. de Blosseville. 

5. Celte destruction complète d'une race spéciale, dont les ca- 
ractères exceptionnels avaient frappé tous les voyageurs, qui 
vivait sa langue particulière heureusement recueillie en partie 



320 CHAPITRE XVIII. 

[)eu surprenant que le nombre des croisements et , 
par suite, des métis fût peu considérable. Pourtant 
M. de Blosseville, l'écrivain qui a le plus étudié les 
colonies pénales de l'Angleterre, constate qu'a rori- 
gine on voyait plus de métis en Tasmanie qu'à Sid- 
ney, et nous apprend que les derniers proscrits tra- 
qués par les défrichements et la levée en masse 
étaient encore des métis. Ce témoignage est d'autant 
plus probant qu'il est donné presque involontaire- 
ment par un auteur que la question anthropologique 
ne préoccupe guère, et qui se borne à mentionner 
en passant ce qu'il a rencontré en s'occupant d'autre 
chose. 

En présence de ces faits, les polygénistes les plus 
décidés renonceront, je pense, à chercher en Austra- 
lie et sur la terre de Yan-Diénien des exemples d'u- 
nions croisées infécondes entre groupes humains. 

Les métis provenant d'unions entre individus ap- 
partenant aux groupes les plus éloignés fourniront-ils 
du moins des arguments réels aux polygénistes? En 
particulier, les mulâtres fils du nègre africain et de 
l'Européen présentent -ils les caractères que nous 
avons reconnus aux hybrides? Sont-ils assez peu fé- 
conds entre eux pour qu'une population mulâtre, 
abandonnée à elle-même, doive nécessairement dis- 
paraître en peu de temps? — Ici encore laissons par- 
ler les faits. 

Les plus graves incontestablement, et ceux aussi 

(Latbam), est un fait Lien frappant et propre à faire comprendre 
comment il pourrait se présenter dans l'échelle graduée des races 
humaines quelques lacunes appréciables soit au point de vue phy- 
sique, soit au point de vue linguistique. 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 321 

sur lesquels insistent le plus les polygénistes, ont été 
recueillis h la Jamaïque par le docteur Long, et dans 
quelques États du sud de l'Union américaine par 
Nott lui-même. D'après Long, la plupart des mariages 
entre mulâtres dans l'île dont il parle seraient à peu 
près complètement stériles, et il n'aurait jamais en- 
tendu dire que des enfants issus d'un semblable ma- 
riage eussent vécu jusqu'à l'âge adulte. Lewis nie 
expressément la stérilité des mulâtres, mais il semble 
s'accorder sur le second point avec Long , puisqu'il 
ajoute que leurs enfants ont peu de vitalité'. — Quant 
à Nott, voici quelques-unes des propositions qu'il 
formule au début de son travail et qu'il donne comme 
étant le résultat de ses recherches et de sa pratique 
médicale : « Les mulâtres sont de toutes les races hu- 
maines celle qui a la vie la plus courte : les mulâ- 
tresses sont particulièrement délicates; elles sont 
mauvaises reproductrices, mauvaises nourrices , su- 
jettes aux avortements, et leurs enfants meurent 
généralement en bas âge : lorsque les mulâtres 
se marient entre eux , ils sont moins féconds que 
lorsqu'on les croise avec une des souches primi- 
tives. » 

Pour répondre à ces affirmations si précises, nous 
pourrions invoquer le témoignage d'un grand 
nombre de voyageurs qui insistent en particulier 
sur la fécondité des mulâtresses. Nous choisirons 
celui de M. Hombron, le collaborateur de M. Jacqui- 
not, et polygéniste aussi décidé que l'auteur améri- 

1. J'emprunte ces détails au livre de M. Broca, et au grand ou- 
vrage de Prichard, n'ayant pu me procurer ni l'ouvrage de Long 
ni celui de Lewis. 



322 CHAPITRE XVIII. 

cain lui-même. — Or voici comment il s'exprime' : 
« Pendant les quatre années que j'ai passées au Bré- 
sil, au Chili et au Pérou, je me suis amusé à observer 
le singulier mélange des nègres avec les aborigènes ; 
j'ai même tenu note exacte du nombre des enfants 
qui résultaient, dans un grand nombre de ménages, 
de l'alliance d'un blanc avec une négresse, d'un blanc 
et d'une Américaine, d'un nègre et d'une Chilienne 
ou d'une Péruvienne, d'un Américain avec sa com- 
-patriote, et enfin d'une négresse avec un nègre. Je 
puis affirmer que les unions des blancs avec les Amé- 
ricaines m'ont présenté la moyenne la plus élevée; 
venaient ensuite le nègre et la négresse, enfin le 
nègre et l'Américaine^. Dans nos colonies, les né- 
gresses et les blancs offrent une fécondité médiocre ; 
les mulâtresses et les blancs sont extrément féconds, 
ainsi que les mulâtres et les mulâtresses. L'infério- 
rité des Américains entre eux sous le rapport de la 
reproduction dépend probablement de leur peu d'ar- 
deur mutuelle. » 

Ainsi, d'après 31. Hombron, bien loin d'être moins 
fécondes que le croisement direct du noir et du blanc, 
les unions entre mulâtres le sont davantage. — En 
outre, d'après cette échelle dressée par un polygéniste, 
le maximum de fécondité se rencontre dans des ma- 
riages, qui, pour la doctrine que nous combattons, 

1. De l'homme dans ses rapports avec la création. {Voyage av 
pôle sud.) 

2. Ainsi, sur les trois sortes d'unions fournissant la moyenne la 
plus élevée, deux seraient des hybridations dans la doctrine des 
polygénistes, et l'union entre individus de même espèce, l'espèce 
nègre, serait moins féconde que celle d'individus appartenant aux 
deux espèces blanche et rouge. 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 323 

seraient autant d'hybridations; le minimum dans 
l'union entre individus de 7ncme espèce. N'est-il pas 
évident que ces prétendues hybridations ne sont que 
des métissages? 

Mais ce qui est bien plus remarquable, c'est que la 
fécondité d'un groupe naturellement peu productif 
est relevée par son croisement avec un autre groupe. 
L'Américaine en s'unissant au blanc ou au nègre voit 
croître ses facultésreproductrices. Dans ce faitconstaté 
par M. Honibron, nous trouvons exactement V opposé 
de ce que présente le croisement des espèces et la répé- 
tition exacte d'un des phénomènes les plus frappants 
que présente le croisement des races. — A elle seule 
cette observation, faite par un auteur qui n'a pu en 
comprendre toute la portée, faute d'être naturaliste, 
suffirait pour réfuter toute doctrine tendant à ad- 
mettre entre le blanc, le nègre et l'Américain des dif- 
férences spécifiques. 

Au reste, pour réfuter l'assertion de Nott, il n'est 
pas nécessaire d'aller chercher des faits ailleurs que 
dans son propre travail. — On a vu combien sont gé- 
nérales et absolues ses propositions. Eh bien! quel- 
ques lignes plus loin, tout ce qu'il vient de dire ne 
s'applique plus d'après lui-même qu'à la Caroline du 
sud. — Dans le courant de son mémoire, il recon- 
naît qu'à la Nouvelle-Orléans, à Mobile, à Pensacola, 
c'est-à-dire dans la Louisiane, la Floride et l'Ala- 
bama, on trouve des mulâtres robustes qui vivent 
fort longtemps, des mulâtresses très-fécondes et fort 
bonnes nourrices, etc. Alors il croit se rappeler que 
les États du Sud ont été peuplés uniquement par des 
Français, des Espagnols, tous plus ou moins mélangés 



324 CHAPITRE XVIII. 

(le sang basque. Or, comme nous le verrons plus 
tard, tous ces peuples sont pour lui des espèces dis- 
tinctes entre elles, et surtout très-différentes du seul 
vrai blanc, du Teuton ou Anglo-Saxon ^ Il trouve dor.c 
tout simple que ces espèces à peau brune, et par con- 
séquent moins éloignées du nègre, se croisent plus 
aisément avec celui-ci, et donnent des produits plus 
robustes et plus féconds. — M. Broca, avec un peu 
plus de réserve que l'auteur américain, arrive sur 
toutes ces questions à des conclusions exactement 
pareilles, et admet de même que la race anglo- 
saxonne produit par son croisement avec le nègre 
des métis inférieurs en fécondité à ceux des races 
caucasiques à teint plus ou moins foncé. 

Quand tous ces faits seraient vrais, quel argument 
les polygénistes pourraient-ils en tirer en faveur de 
leur doctrine ? Ne voyons-nous pas chaque jour que 
les races d'une même espèce domestique ne se croi- 
sent pas entre elles avec la même facilité; ne don- 
nent pas naissance à des produits également bons? 
Ce fait est connu de tous les éleveurs, et il ressort 
d'ailleurs des principes généraux qui président h !a 
formation des races. — Alors même que le nègre se- 
rait plus apte à se croiser avec l'Espagnol ou le Fran- 
çais qu'avec l'Anglo-Saxon, il ne s'ensuivrait donc 
nullement que les trois groupes formassent trois 
espèces. 

Mais ce fait n'est même point exact, et, dans des 
conditions favorables, l'Anglais procrée des mulâtres 
robustes et vivaces tout aussi bien que les peuples 

1. Siriclhj ichile race [I. e. (he Ancjlo-Saxon or Teuton). 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 325 

du midi de l'Europe. — Nott lui-même nous en four- 
nit la preuve. 

En effet, si la Louisiane a été colonisée par une 
race latine, si l'on peut attribuer à celle-ci, fort gra- 
tuitement il est vrai , tous les mulâtres bien portants 
qu'elle renferme aujourd'hui, il n'en est pas de même 
de la Floride et de l'Alabama. — On sait que la pre- 
mière n'a jamais été pour l'Espagne qu'une colonie 
de nom. Les voyages de Bartram sont là d'ailleurs 
pour témoigner de ce qu'était cette contrée dix ans 
encore après qu'elle eut été cédée à l'Angleterre *. 
Partout elle était occupée par les indigènes, au milieu 
desquels pénétraient quelques rares trafiquants de 
race anglaise. Les colons du San-Juan appartenaient 
au même peuple, et enfin c'est en anglais que les In- 
diens saluaient le voyageur à son arrivée à Talaha- 
sochte. A moins de contester l'évidence, il faut bien 
reconnaître que c'est la race anglo-saxonne qui a co- 
lonisé et peuplé de blancs la Floride. — Il en est 
de même de l'Alabama, celte ancienne patrie des 
Kreeks supérieurs. Sa population blanche lui est ve- 
nue en entier des États-Unis. 

Les mulâtres qu'on rencontre dans la Floride et 
l'Alabama se rattachent donc au moins tout autant à 
la race anglo-saxonne que ceux de la Louisiane tien- 
nent à la race française , et nous avons vu que Nott 
lui-même les place au même rang pour la vitalité , 



i. L'Espagne céda la Floride à l'Angleterre en 1763; elle la re- 
couvra pour quelques années, mais ne songea même pas à réta- 
lilir les postes fortifiés qu'elle y possédait autrefois, et dont 
Bartram rencontra les vestiges. Les voyages de celui-ci com- 
mencèrent en 1*74. 

19 



326 CHAPITRE XVIII. 

pour la fécondité. — Par conséquent, du témoignage 
même de Nott il résulte qu'il n'existe aucun rapport 
réel entre le développement de ces facultés chez les 
mulâtres et la diversité des races blanches qui leur 
ont donné naissance. 

Est-ce à dire que nous entendions nier les asser- 
tions de Nott relatives à la Caroline du Sud? Nulle- 
ment. Le contraste qui en ressort ne fait que confir- 
mer ce que nous avons dit ailleurs '. — Nous avions 
déjà signalé les observations d'Etwick et de Long à 
la Jamaïque , ainsi que celles du docteur Yvan , d'oii 
il résulte qu'à Java les métis de Hollandais et de Ma- 
lais ne se reproduisent pas au delà de la troisième 
génération. Mais nous citions en même temps le 
témoignage du même observateur d'où il résulte que 
dans les autres colonies hollandaises le croisement 
dès deux mêmes races est indéfiniment fécond. Nous 
ne pouvons que répéter ici ce que nous disions alors. 
Ces irrégularités doivent être attribuées à des in- 
fluences locales, c'est-à-dire à des actions de milieu, 
et notre manière de voir est pleinement confirmée 
par les résultats si curieux, si inattendus, auxquels 
l'étude détaillée des maladies des diverses races hu- 
maines dans les diverses régions du globe, a conduit 
M. Boudin ^. 

Que des faits de même nature se produisent en 
Amérique, aux États-Unis ou à Panama, il n'y a rien 

1. Du croisement des races humaines (Revue des Dsux- Mondes , 
livraison du l''' mars 18G0). 

2. Traité de géographie et de statistique médicales, par 
M. I.-Ch.-M. Boudin, médecin en chef de l'hôpital militaire du 
Roule. — Mémoires du même , lus à la Société d'anthropologie 
de Paris. 



L'ESPÈCE D'APRÈS LES POLYGÉNISTES. 327 

d'étrange, surtout il n'y a rien qui vienne à l'appui 
des doctrines polygénistes. L'histoire de nos ani- 
maux domestiques présenterait des exemples tout 
pareils. Les éleveurs savent bien que le croisement 
des durham avec nos races françaises n'a pas réussi 
également partout. En conclura-t-on que ces races 
forment autant d'espèces, et que le durham lui-même, 
dont on connaît si bien l'origine, est une espèce à 
part? Non, mais il faudra bien reconnaître que le 
milieu exerce une de ces influences que les polj'gé- 
nistes repoussent de toutes leurs forces , parce qu'on 
ne peut en admettre l'existence sans ébranler la base 
même de leur doctrine '. 

1. Ea particulier, le fait si souvent cité de la prétendue infé- 
condité des mamelucks rentre entièrement dans cet ordre de 
questions, comme l'avait fort bien compris Wolney , dont M. Broca 
a justement rappelé les observations trop oubliées. 



■êi^ 



XIX 



Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. — Races 
humaines métisses. — Cafusos. — Griquas. — Pitcainiiens. — 
Résumé. 



Ainsi toutes les unions entre races humaines, quel- 
que éloignées qu'elles soient, sont fécondes ; ainsi les 
métis humains se reproduisent toujours entre eux, 
à moins que le milieu local ne vienne mettre obstacle 
à cette reproduction. Et maintenant, demandera-t-on 
s'il se forme des races métisses entre les groupes 
humains? — Déjà nous avons répondu à cette ques- 
tion par un fait général qui se passe entre trois de 
ces groupes empruntés à trois parties du monde et 
deux continents. Nous pourrions nous en tenir là; 
toutefois, en présence de cei^taiiies aflîrmations, de 
l'assurance avec laquelle elles se produisent , nous 
croyons devoir i^evenir sur cette question. Au besoin, 
d'ailleurs, l'importance du métissage entre les di- 
verses races humaines motiverait notre insistance. 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 329 

A vrai dire, personne n'ose nier l'existence de po- 
pulations résultant du croisement d'hommes qui pré- 
sentent les caractères les plus variés. Le fait domine 
de trop haut toutes les théories; mais on cherche as- 
sez souvent à en diminuer la signification en mettant 
en avant quelques-unes de ces possibilités auxquelles 
il est si difficile de répondre, parce qu'au fond à peu 
près rien n'est impossible. 

Seul, Knox va logiquement jusqu'au bout, et dé- 
clare ne pas croire aux races humaines mixtes. Il 
reconnaît bien qu'il existe des métis en Amérique; 
mais, selon lui, ces métis sont dus presque unique- 
ment à des croisements immédiats. Ils disparaîtront 
du jour où le blanc, le noir et le rouge cesseront de 
s'unir entre eux. Apporte-t-il quelque preuve à l'ap- 
pui de cette opinion? Aucune. — Voyons donc si les 
faits sont pour lui. 

Dans la dernière édition de ses Éléments d'ethnolo- 
gie, M. d'Omaliusd'Halloy évalue à un milliard la po- 
pulation du globe, et à douze millions trois cent 
quarante mille le chiffre des métis'. C'est en nombre 
rond un quatre-vingt-neuvième environ de la popu- 
lation. L'auteur ne comprend dans ce nombre que 
les produits croisés de races très-différentes, tels que 
les mulâtres, les sambos, etc., c'est-à-dire ceux qui 
n'ent pu guère prendre naissance que depuis l'épo- 
que des grandes découvertes et sur les points où les 
races blanche, noire, rouge ou jaune se sent rencon- 
trées. — Or l'Europe échappe à peu près entière- 

1. Ce chiffre est nécessairement au-dessous de la vérité, car on 
manque entièrement de détails statistiques sur une foule de 
points où le mélange des races s'accomplit journellement. 



330 CHAPITRE XIX. 

ment à cette condition. Les unions dont nous parlons 
y sont nécessairement très- rares. C'est le Liane qui 
va porter partout son sang régénérateur. En Asie et 
en Afrique, il ne rencontre les races colorées que sur 
le littoral et dans quelques régions exceptionnelles. 
Ce n'est guère qu'en Amérique, et surtout dans les 
Etats espagnols et portugais de l'Amérique méridio- 
nale, que le mélange, devenu plus intime, a multi- 
plié les croisements. 

Or des documents cités par Prichard, il résulte que 
la population totale du Mexique, du Guatemala, de 
la Colombie, de la Plata et du Brésil étant de seize mil- 
lions quarante-six mille cent, le nombre des métis 
est de trois millions trois cent trente- trois mille, c'est- 
"à-direde plus du cinquième. — En outre, au Mexique, 
les nombre des métis est précisément le même que 
celui des blancs ; dans la Colombie, les métis sont 
sensiblement plus nombreux, et dans le Guatemala 
leur nombre est plus que double'. 

Pour apprécier toute la portée de ces résultats ob- 
tenus par le croisement, il faut tenir compte du temps 
qu'ils ont mis à se réaliser et des circonstances qui 
ont présidé à leur développement. — L'Amérique a 
été découverte en 1492, le Brésil en 1500; mais le 
mélange des races ne date pas de ces époques. L'ex- 
pédition de Cortez est de 1519; la colonisation du 
Brésil, ébauchée sur quelques points des côtes par les 
Portugais et les Français, activée par la conquête mo- 
mentanée des Hollandais en 1624, ne s'est dévelop- 
pée sérieusement que plus tard. — En somme, on ne 

1. Ces documents remontent aux années 1824 et 1830. 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 331 

peut guère rapporter à plus de trois siècles, trois 
siècles et demi au plus, la pénétration réciproque des 
races sur le sol américain. — Dans cette période 
sont compris tous les commencements de la conquête 
et de la fusion ; et déjà plus du cinquième de la po- 
pulation est de race croisée ! Que sera-ce donc dans 
trois autres siècles! que sera-ce plus tard ! — N'est-il 
pas évident qu'après un temps plus ou moins long 
la moitié du continent américain appartiendra aux 
métis ? 

Cette conclusion sera certainement repoussée par 
les polygénistes, qui nient jusqu'à la possibilité de 
l'existence d'une race provenant du croisement de 
l'Anglo-Saxon avec le Celte ou le Slave, du Bohême 
avec le Germain' ; mais il est permis de penser c[ue 
les faits passés et présents garantissent ici les faits à 
venir. 

Sans aller aussi loin que Knox, bien des polygé- 
nistes qui trouvent partout des exemples de races 
hybrides, quand il s'agit des animaux, déclarent ne 
connaître aucun exemple de race humaine mixte. Les 
uns disent nettement c[u'une race moyenne entre 
deux autres ne peut avoir qu'une existence subjective 
et éphémère. D'autres ne voient dans les métis amé- 
ricains qu'une « confusion de sang opérée sur une 
vaste échelle ; ils y cherchent en vain une race nou- 
velle ^ » Il est difficile de se rendre compte des exi- 
gences soulevées par ces écrivains. 

Faudrait-il, pour les convaincre, qu'il existât un 



1. Knox, Races humaines. 

2. Davis et Thuniham, Crama anglica. 



S32 CHAPITRE XIX. 

peuple tout entier rigoureusement intermédiaire 
entre deux autres? Mais lorsqu'il s'agit des animaux, 
pas un éleveur n'en demande autant. — Faudrait- il 
que les métis d'Amérique formassent d'ores et déjà une 
race limitée et assise ? Mais cette race est encore en 
voie de formation, et des mélanges incessants s'opè- 
rent sans cesse entre ces métis et les trois races 
mères. Comment pourrait s'être établie cette uni- 
formité qu'on semble demander, et qui n'existe chez 
nos animaux domestiques que dans les troupeaux 
rigoureusement surveillés et soumis à une sélec- 
tion sévère pendant un nombre considérable de géné- 
rations? 

Toutefois ce qui n'a pu s'accomplir encore sur un 
vaste continent entre des millions d'hommes s'est 
opéré pour des communautés restreintes. 11 existe 
des races mixtes parfaitement assises et répandues 
sur un espace plus ou moins étendu, qui résultent du 
croisement de deux races regardées par la plupart 
des polygénistes comme des espèces parfaitement dis- 
tinctes et parfois le plus opposées. — C'est un fait 
qu'affirment, en dehors de toute controverse, des 
voyageurs qui racontent simplement ce qu'ils ont vu : 
MM. Quoy, Gaymard, Lesson pour les Papoiias à tête 
de vaudrouille, décrits pour la première fois par Dam- 
pier, et qu'on trouve à la côte nord de la Nouvelle- 
Guinée ainsi que dans un certain nombre de petites 
îles voisines ; MM. Spix et de Martius* pour les Cafusos 

]. M. de Martius, correspondant de Tlnstitut, est un des bo- 
tanistes les plus éminents de l'Allemagne. Il est d'ailleurs poly- 
géniste, et cette circonstance donne une double valeur à son té- 
moignage. 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 333 

des forêts de Tarama au Brésil; une foule de voya- 
geurs laïques ou missionnaires pour les Griquas du 
Cap. — Pricliard et la plupart des monogénistes avec 
lui ont cité ces exemples. — Les polygénistes les ont 
naturellement combattus, et, comme d'ordinaire, 
ont mêlé à leurs arguments des plaisanteries par- 
fois spirituelles, souvent aussi bien hasardées. 

A la rigueur, on comprend cette négation quand 
il s'agit des Papouas de Dampier. — A en juger par les 
descriptions qu'on en a faites, ils présentent, il est 
vrai, tous les caractères d'une race tenant à la fois du 
nègre océanien et du Malais ; ils reflètent même par 
les différences de taille, de force, de vigueur qu'on ob- 
serve chez eux, les caractères des deux principales 
races existant dans les populations noires de l'Orient'. 
Néanmoins, historiquement parlant, on manque de 
données sur leurs commencements, et dès lors on 
peut logiquement agir pour eux comme pour toutes 
les autres races dont l'origine se perd dans la nuit des 
temps. 

Mais il n'en est plus de même quand il s'agit des 
Cafusos et des Griquas. On sait d'où sortent ces 
deux populations, qui se sont formées de nos jours. 
— Les premiers ne sont autre chose que des métis 
d'Indiens et de nègres, qui ont fui les établissements 
européens et sont allés chercher la liberté dans les 
plaines de la forêt de Tarama, dont ils ont peuplé les 
solitudes. A en juger par les descriptions et les des- 
sins que nous en possédons, le type de ces métis se se- 

1. Ces différences, qui confirment si bien l'opinion des voya- 
geurs français, ont été signalées à titre d'objections par quelques 
auteurs polygénistes. 



334 CH-VPITRE XIX. 

rait à la fois légèrement modifié et quelque peu amé- 
lioré sous l'influence d'une liberté complète. — Quant 
aux Griquas, Prichard a eu le tort de les regarder 
comme représentant à eux seuls la population entière 
des Basîards ou Basters^ issus du croisement des races 
hollandaise et hottentote. Ses contradicteurs sont 
tombés dans la même erreur. De là est résultée une 
confusion qui a pu donner aux arguments des poly- 
génistes une apparence de fondement, mais qu'il est 
aisé de faire disparaître en résumant les principaux 
détails donnés par divers voyageurs'. 

D'après Nott, MM. Hombron et Jacquinot auraient 
regardé comme infertile le croisement du blanc avec 
le Hottentot. — Nous avons vainement cherché cette 
assertion dans les écrits de nos compatriotes. En 
tout cas, l'exemple serait malheureusement choisi. 
Levaillant, qui ne songeait guère h la question qui 
nous occupe ici, s'exprime à ce sujet dans les termes 
suivants : « Les Hottentotes obtiennent de leurs ma- 
ris trois ou quatre enfants tout au plus. Avec les nè- 
gres, elles triplent ce nombre, et plus encore avecles 
blancs. » — Nous retrouvons donc au Cap ce que 
M. Ilombron avait observé en Amérique. Loin de di- 
minuer, la fécondité s'accroît dans la race locale par 
le croisement avec les races étrangères. 

Là d'ailleurs, comme dans toutes les anciennes 
colonies, le blanc rejetait dans les derniers rangs de 
la société ces fils qu'il avait mis au monde. Une loi 
interdisait le mariage légal entre les indigènes et les 

1. Entre autres par Kolbe, Levaillant, Burchell, Thompson, 
Moiïat, Livingslone, Arbousset, Daumas, et M. Cazalis, qui a 
bien voulu nous communiquer quelques faits précis et inédits. 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 335 

étrangers ' ; le Eastard n'était même pas baptisé. 
« Cette race, ajoute Le vaillant, multiplie beaucoup. » 
Le même voyageur estime à un sixième de la popu- 
lation hottentote le chiflfre de ces métis. Or la colonie 
du Cap fut fondée en 1650; le voyage de Levaillant 
est de 1783. Ainsi c'est dans l'espace de cent vingt- 
huit ans environ que le nombre des métis avait ac • 
quis cette proportion. 

Plus actifs, plus turbulents que les Hottentots, ces 
Bastards ou Basters inspirèrent des craintes, et on les 
refoula le plus possible dans l'intérieur des terres. 
La plupart d'entre eux franchirent les déserts, s'éta- 
blirent au delà de l'Orange, et là, en guerre avec les 
deux races dont ils étaient le produit adultérin, ils se 
livrèrent au plus effréné brigandage, et se rendirent 
redoutables. — En 1799, des missionnaires tentèrent 
pour la première fois, mais en vain, de les amener à 
un autre genre de vie. En 1803, deux autres mission- 
naires, Anderson et Kramer, firent un nouvel essai. 
Ils s'attachèrent à leurs hordes errantes et les suivi- 
rent pendant cinq ans. Cette persévérance porta ses 
fruits. Un certain nombre de Bastards embrassèrent 
le christianisme et se fixèrent à Klarnwatter. Pour 
se distinguer de ceux qui continuaient à mener une 
vie vagabonde et faire oublier le mépris qui s'atta- 
chait à leur nom, ils prirent le nom de Griquas-, 
donnèrent à leur capitale le nom de Griqua-Town, 
et se choisirent des chefs pris successivement dans 
la même famille, celle des Kok. 

1. Arbousset et Dauma<:. 

2. L'étymologie de ce nom a donné lieu à des discussions q',:i 
ne paraissent pas avoir produit un résultat bien certain. 



336 CHAPITRE XIX. 

L'importance des Griquas s'accrut assez rapide- 
ment par l'adjonction de nombreux Bastards, qui se 
rallièrent au premier noyau, et par celle d'un nombre 
encore plus considérable de Koranas, de Namaquois 
et même de Boscliismen , qui avaient embrassé le 
christianisme ou venaient chercher un appui dans le 
voisinage des missionnaires. Le gouvernement du 
Cap commença à s'inquiéter des progrès de cette co- 
lonie naissante. En 1819, un agent officiel, M. John 
Melvil, fut envoyé à Griqua-Town. A la suite de quel- 
ques troubles, le pouvoir fut remis par élection entre 
les mains d'un nommé André Waterboer, homme 
vraiment remarquable, qui, destiné d'abord à rem- 
plir les modestes fonctions d'instituteur, sut pendant 
trente ans gouverner ses sujets volontaires avec au- 
tant de fermeté que de prudence et se maintenir dans 
les meilleures termes avec les autorités ombrageuses 
du Cap. — Mais Waterboer dépossédait la famille 
Kok , qui avait ses partisans ; il avait dans ses veines 
du sang de Boschisman*; il maintenait avec une 
inflexible rigueur les lois établies sous son inspi- 
ration contre le brigandage, contre l'introduction 
des liqueurs fortes; il blessait à la fois des inté- 
rêts, des préjugés, des passions. Aussi fut-il aban- 
donné par une partie de son peuple , qui , sous les 
ordres d'Adam Kok , alla fonder ailleurs Phihp- 
polis, et cette dernière ville, placée dans de meil- 

1. Les Boschismen sont méprisés et détestés de toutes les autres 
tribus hottentotes ou cafres. L'élection de Wateiboer. qui se rat- 
tachait à ce rameau des races locales , bien loin d'être, comme 
on l'a cru, la preuve du triomphe de la nationalité, fut une vé- 
ritable victoire remportée sur un préjugé que constatent tous les 
voyageurs. 



ACES HUMAINES MÉTISSES. 337 

leures conditions, a lini par prendre le dessus sur 
Griqua-Town. 

Ainsi les Griquas résultent du mélange de métis à 
divers degrés, avec une prédominance incontestable 
du sang indigène ; mais ils ne représentent point à 
eux seuls le produit des croisements accomplis au 
Cap. — Ils sont une peuplade organisée et qui a pris 
un nom ; ils ne sont pas une race. — Cela est si vrai , 
qu'ils sont restés distincts des Bastards proprement 
dits. Ceux-ci ont également leurs villages, entre autres 
la Nouvelle-Platberg, fondée par les missionnaires 
wesleyens. De race moins mélangée , ils ont les che- 
veux moins crépus , la couleur plus claire , les traits 
moins prononcés; leurs familles n'en sont pas moins 
nombreuses. 

Griquas et Bastards tiennent d'ailleurs à des degrés 
divers des deux races mères. Tous les voyageurs s'ac- 
cordent sur ce point et n'ont fait que confirmer, en 
termes plus ou moins brefs , les détails très-précis 
donnés par Levaillant '. Pas plus au physique qu'au 
moral, les premiers, en dépit de la prédominance 
du sang africain , ne sont redevenus, comme on l'a 
affirmé, une race africaine presque pure. — Aujour- 
d'hui les Griquas forment une population de dix ou 
douze mille âmes, ayant un gouvernement régulier 
à peu près indépendant ; ils ont abandonné pour la 
culture la vie errrante et pastorale de leurs ancêtres 

1. Ici , comme presque partout ailleurs, les témoign?ges les plus 
récents montrent combien sont mal fondés les reproches adressés 
à un voyageur que l'injustice de ses contemporains a presque fait 
passer pour un simple romancier. Au reste, Walkenaer lui a 
rendu pleinement justice dans l'introduction qu'il a placée eu 
tète de l'analyse de ses voyages. {Histoire générale des voyages.) 



338 CHAPITRE XIX. 

noirs; ils élèvent à l'européenne des troupeaux de 
mille à quinze cents mérinos; ils construisent des 
maisons, et leur chef, Adam Kok, possède un moulin 
dont la construction lui a coûté 10 000 francs. Tous 
comprennent l'importance de l'instruction; à Philip- 
polis, le maître d'école est salarié par la ville, et tous 
les enfants savent lire et écrire K Ainsi tout annonce 
que, si la politique anglaise n'y met obstacle^, on 
verra se former dans le vaste bassin de l'Orange un 
peuple considérable ayant ses caractères propres , et 
qui aura pris naissance, sous les yeux des générations 
actuelles , par le croisement du blanc avec les races 
indigènes du Cap. 

On voit que tout en envisageant les faits qui se 
passent dans le midi de l'Afrique d'une manière plus 
complète que ne l'avait fait Prichard, nous n'en arri- 
vons pas moins aux mêmes conclusions. — Les poly- 
génistes nous opposeront sans doute leur objection 
habituelle. La population métisse, diront-ils, au Gap 
comme partout ailleurs, s'est recrutée et se recrute 
encore par les croisements directs; par conséquent 
cet exemple ne prouve rien. — Nous pourrions laisser 
le lecteur se prononcer sans autres preuves. Ce que 
nous avons vu suffirait sans doute pour qu'il jugeât 
comme nous de la valeur de cet argument ; mais il 



1. J'emprunte ces détails à une lettre que M. Cazalis, qui a 
passé vingt-trois ans nu milieu des populations indigènes de 
l'Afrique méridionale, a bien voulu ra'adresser en 1^57. 

2. Cette politique s'est déjà traduite par une ordonnance qui 
défend de vendre aux Griquas et aux Bécliuanas, leurs voisins et 
alliés, la poudre et les armes à feu nécessaires pour se défen Ire 
contre les peuplades environnantes. Livingstone, ayant à par- 
courir cette contrée pour pénétrer au cœur de celte Afrique me- 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 339 

est bon d'enlever aux polygénistes môme ce dernier 
retranchement. Citons donc encore un exemple contre 
lequel on ne saurait rien invoquer de pareil. 

La plupart des polygénistes, et toute l'école de 
Morton surtout, regardent les Polynésiens comme ap- 
partenant ù une dépecé parfaitement distincte du blanc 
Européen ^ — Or ces deux prétendues espèces sont par- 
faitement fécondes entre elles, et leur postérité se 
multiplie rapidement sans avoir besoin de se retrem- 
per aux sources primitives. Voici un fait qui le prouve. 

En 1787, le lieutenant Bligh , commandant du na- 
vire la Bountij, fut chargé d'aller à Tahiti chercher 
des pieds d'arbre à pain destinés à être transportés 
aux colonies anglaises. Cet officier était , paraît-il , 
d'un caractère peu sociable. Il se fit détester de tout 
son équipage , et en 1 789 , lorsqu'il revenait de sa 
mission, une révolte éclata. Cligh et tous ceux qui lui 
restèrent fidèles furent mis dans une chaloupe et aban-' 
donnés en pleine mer. Les rebelles retournèrent à 
Tahiti pour se choisir des compagnes et embaucher 
quelques indigènes. Après avoir vainement essayé de 
s'établir dans l'île de Tobouaï, ils se partagèrent en- 
core. Une portion revint à Tahiti; le reste compre- 
nant neuf blancs , six Polynésiens et autant de femmes 
que d'hommes, fit voile pour Pitcairn , petite île dé- 



ridionale, qu'il devait traverser le premier, ne put obtenir d'em- 
porter que dix livres de poudre^ tant on craignait de fournir 
involontairement des munitions aux Béchuanas. 

1. Les Polynésiens sont à mes yeux une race métisse résultant 
du mélange des races noire et jaune , avec addition d'un élément 
blanc qui ressort d'une manière quelquefois très-accentuée. On 
comprend que je ne puis exposer ici l'ensemble des faits qui 
m"ont conduit à celte manière de voir. 



340 CHAPITRE XIX. 

serte d'un accès difficile, écartée de la route suivie 
par la plupart des navires qui parcourent la mer du 
Sud , et où les révoltés espéraient être à l'abri des 
poursuites du gouvernement anglais. 

La petite colonie s'installa à Pitcairn au mois de 
janvier 1790 ; mais elle ne vécut pas longtemps en 
paix. Le despotisme des blancs finit par révolter les 
Polynésiens, qui, aidés dune partie de leurs compa- 
triotes du sexe féminin , massacrèrent cinq de leurs 
tyrans. Pais, ils en vinrent aux mains entre eux , et 
enfin les femmes des blancs qui avaient péri ven- 
gèrent leurs maris en assassinant à leur tour ce qui 
survivait des Polynésiens. 

En 1793, il ne restait à Pitcairn que quatre Euro- 
péens, dix femmes polynésiennes et quelques en- 
fants. On vécut alors dans un état de polygamie ab- 
solue. Enfin un des blancs ayant encore péri par sa 
faute , un autre ayant été tué par ses deux compa- 
triotes, qu'il menaçait sans cesse, Young et Adams 
étaient les seuls survivants en 1799. — Ils comprirent 
alors les terribles leçons du passé, vécurent en paix, 
et s'efforcèrent de régénérer cette société n^e sous de 
si sanglants auspices. Young mourut bientôt de ma- 
ladie, et Adams poursuivit avec persistance la tâche 
qu'il s'était imposée. 11 réussit de manière à exciter 
la surprise et l'admiration du capitaine Beechey, qui 
visita Pitcairn en 1825. 

Nous n'avons pas à nous occuper spécialement des 
qualités morales de cette population ; remarquons 
toutefois que le navigateur anglais en fut très-vive- 
ment frappé , et que ce fait répond à l'assertion des 
auteurs qui , sans tenir compte des circonstances au 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 341 

milieu desquelles prennent naissance les races 
mixtes, regardent le croisement comme étant par 
lui-même une cause de démoralisation. Beechey re- 
présente en outre les Pitcairnicns comme remarqua- 
bles par leurs belles proportions, par une force 
musculaire et une agilité extraordinaires , par une 
santé qui ne s'altérait guère qu'à la suite des com- 
munications avec les équipages , par une intelligence 
vive, prompte, et un désir ardent d'instruction. — 
Cette race croisée n'avait donc pas dégénéré. 

Quant à sa fécondité, on en jugera par les chiffres 
suivants. En 1790, les colons, avons-nous vu, étaient 
au nombre de trente ; ils étaient soixante-six lors de 
la visite du capitaine Beechey en 1825, et cent quatre- 
vingt-neuf, savoir quatre-vingt-seize hommes et 
quatre-vingt-treize femmes; en 1856'. On ne trouve 
mentionnée d'autre adjonction que celle d'un seul 
individu homme, et en tout cas la proportion des 
deux sexes démontre suffisamment que d'autres ad- 
jonctions n'ont pu être nombreuses. — Ainsi , dans 
une première période de trente-cinq ans , la popula- 
tion de Pitcairn avait plus que doublée malgré i'in- 



1. A cette époque, l'île ne pouvant plus suffire à l'entretien de 
cette iiopulation , un navire vint prendre tous ces descendants des 
révoltés de la Bount\i pour les transporter d'abord à Tahiti , et 
plus tard à l'île Norfolk. Le chiffre que je cite a été donné par les 
journaux anglais et reproduit par quelques journaux français. 
M. de Blosseville ne compte que 170 individus demandant à venir 
remplacer dans l'île Norfolk les conxicts qu'on y avait isolés à 
diverses reprises. On comprend sans peine que quelques Pictair- 
niens se soient en effet laissé tenter par la civilisation de Tahiti , 
d'autant plus que, d'après les détails donnés p:ir M. de Blosseville, 
l'arpent s'était déjà introduit à Pitcairn, et que l'ancienne égalité 
qui régnait encore en 1825 avait disparu. 



342 CHAPITRE XIX. 

fluence désastreuse exercée par la débauche sans 
frein à laquelle se livrèrent d'abord les révoltés de la 
Bounty, malgré les meurtres et les accidents qui , 
dans l'espace de trois années, avaient réduit à qua- 
torze le nombre des adultes. Dans une seconde pé- 
riode de trente et un ans , la population a presque 
triplé ! 

Comment parler encore d'hybridation en présence 
de ces résultats?— Que pourraient faire Morton et Nott 
eux-mêmes , si ce n'est placer dans leur catégorie des 
espèces étroitement voisines (closehj proximate) le vrai 
blanc et le Polynésien? — Mais aussi quel naturaliste, 
quel physiologiste hésitera à trouver dans les faits 
que nous venons d'exposer tous les caractères d'un 
simple métissage , et par conséquent la preuve que le 
Saxon et le Tahitien ne sont que les représentants de 
deux races d'une même espèce? 

Dans toutes les sciences , les observations en petit , 
les expériences de laboratoire, servent à se rendre 
compte des phénomènes que la nature présente sur 
une plus grande échelle. — C'est en étudiant l'élec- 
tricité dans un cabinet que Franklin comprit ce qu'é- 
tait la foudre ; c'est par des résultats obtenus dans 
des tubes et des creusets que MM. de Sénarmont, 
Ebelmen, Daubrée, Deville, Durocher, ont expliqué 
la formation des minéraux qu'exploite l'industrie. 
— On peut dire que ce qui s'est passé à Pitcairn con- 
stitue une expérience de même genre. Grâce à l'iso- 
lement et au petit nombre des éléments mis en jeu, 
on y trouve , dégagés de toute complication étran- 
gère , les phénomènes fondamentaux du croisement 
entre races humaines, et il est bon de les signaler. 



RACES HUMAINES MÉTISSES. 343 

Dans cette île ont été réunis, sous de bien tristes 
auspices, les représentants de deux groupes hu- 
mains. Des matelots fuyant leurs compatriotes pour 
échapper aux lois de leur pays emmenaient avec eux 
des hommes qu'ils comptaient bien tenir en escla- 
vage , des femmes à qui on ne peut donner le nom 
d'épouses, — Mais une communauté, quelque res- 
treinte qu'on la suppose , ne se fonde pas sur de pa- 
reilles bases. Les appétits désordonnés des blancs, 
un moment satisfaits , amènent promptement la ré- 
volte, le meurtre, presque l'anéantissement de la 
société naissante. Peu à peu , par lassitude d'abord , 
par raison ensuite , la paix renaît , l'ordre se rétablit, 
et la population augmente. Enfin, sous l'ascendant 
d'un de ces matelots, que les ans et l'expérience ont 
transformé , la petite société s'assied et s'organise de 
manière à frapper d'étonnement l'homme le plus ci- 
vilisé. En fin de compte , la race métisse constituant 
à elle seule cette société est incontestablement supé- 
rieure au moins à la très-grande majorité des élé- 
ments qui lui ont donné naissance. 

Ce résultat est fait pour rassurer quiconque s'in- 
quiète quelque peu de l'avenir de l'humanité. — Les 
races métisses avaient fort peu attiré l'attention des 
anthropologistes du dernier siècle. Buflbn , Blumen- 
bach, n'en parlent guère qu'en passant, et seulement 
au point de vue physiologique. Prichard lui-même, 
qui écrivait au commencement de ce siècle , ne pou- 
vait guère être amené à s'en préoccuper autrement. 
— Mais en présence du mouvement de mélange cha- 
que jour plus accéléré qui résulte des applications de 
la vapeur, il est impossible de ne pas se demander 



344 CHAPITRE XIX. 

ce que deviendra l'espèce humaine quand ses races 
les plus extrêmes auront confondu leur sang, quand 
des continents entiers appartiendront aux descen- 
dants croisés des populations actuelles. Alors l'esprit 
se tourne avec anxiété vers les contrées où la fusion, 
commencée il y a trois siècles , est le plus avancée , 
et au premier abord le spectacle est attristant. De 
là ces sombres prévisions , ces doctrines désolantes 
qui ont trouvé dans M. de Gobineau un ardent in- 
terprète , que l'école américaine semble très -dis- 
posée à adopter, et que nous avons toujours com- 
battues*. 

Pour qui ne voit que le présent, cette impression 
s'explique. Mais que les écrivains dont nous parlons 
ne mesurent pas la vie des peuples et des races à la 
vie des individus, qu'ils songent à ce que fut notre 
Europe , à ce qui s'est passé à Pitcairn , et ils se ras- 
sureront. Ce qui se voyait en France même , aux 
temps de la trêve de Dieu et de la quarantaine du roi, 
ne valait certes pas mieux que ce qui existe de nos 
jours en Amérique , et nous sommes loin de ces 
ternps-là. Pitcairn aussi a eu son moyen âge de trois 
ou quatre ans ; la durée en a été en rapport avec le 
nombre des éléments qu'il fallait fondre ou éli- 
miner. En Europe , ce travail a exigé des siècles : il 
en faudra peut-être autant à l'Amérique. Mais Pit- 
cairn a eu sa renaissance sociale , comme nous avons 
eu la nôtre, comme le nouveau monde aura la sienne, 
et certainement les races de l'avenir nous seront 



1. Histoire naturelle de l'homme. — Du croisement des races 
humaines. — Revue des Deux-Mondes , V mars 1857. 



RACES HUMAINES Î^IETISSES. 345 

supérieures à eertaiiis égards, comme nous le sommes 
sous d'autres rapports aux races assyrienne, grecque 
et romaine. 

Revenons à la question principale , et résumons en 
cjuelques mots l'ensemble des considérations réunies 
dans nos trois derniers chapitres. 

Nous venons de passer en revue quelques-unes des 
objections faites au monogénisme par les partisans 
de la doctrine contraire, nous pousserons plus loin 
cet examen; mais dès à présent on voit sur quoi re- 
posent la plupart de ces objections. — Le possible y 
joue un grand rôle, et c'est un triste terrain pour le 
vrai savant. Bien loin de s'en tenir aux temps, aux 
lieux que peuvent embrasser l'expérience et l'obser- 
vation , aux phénomènes relevant de la physiologie 
actuelle, le polygéniste remonte volontiers aux ori- 
gines, et quiconque refuse de le suivre sur ce terrain 
peu sûr, quiconque se refuse à admettre des hypo- 
thèses présentées comme autant de rcalités, est immé- 
diatement traité d'homme qu'enchaînent les préjugés 
d'un autre âge, ou tout au moins d'esprit étranger à 
toute philosophie. 

L'école de Morton, tout en agissant trop souvent 
de la même manière , a fait du moins des tentatives 
sérieuses pour donner à ses croyances une base plus 
folide; mais, en Europe aussi bien qu'en Amérique, 
elle a mérité de bien autres reproches. — La discus- 
sion tout entière roulait sur deux ordres de faits bien 
distincts , essentiellement du ressort des sciences na- 
turelles, que tous les naturalistes avaient distingués 
et désignés par des mots différents, qui les avaient 
tous conduits à distinguer Vcspccc de la race. Qu'a 



346 CHAPITRE XIX. 

fait l'école américaine ? Elle a tantôt supprimé l'un 
de ces mots, tantôt employé indifféremment les deux 
termes. Aux yeux des hommes peu familiers avec 
les sciences naturylles, elle a ainsi confondu les 
choses et brouillé les idées; mais, lorsqu'oubliant 
tous les travaux de ses prédécesseurs, elle a voulu, 
même à travers les nuages qu'elle avait fait naître, 
porter un peu loin l'étude des phénomènes, il lui 
est arrivé ce qui est arrivé aux écoles européennes 
les plus opposées en théorie. Dominées par les faits, 
celles-ci s'étaient rencontrées dans la pratique ; do- 
minée aussi par les faits, l'école américaine s'est 
rencontrée avec elles toutes sur ce même terrain. 
Au milieu de ses espèces d'espèces, elle en est arrivée 
à faire une catégorie distincte pour ce que tous les 
naluralisles d'Europe avaient appelé la race; comme 
ces mêmes naturalistes, elle a caractérisé ses espèces 
les plus voisines (c'est-à-dire les races) surtout par la 
fécondité des croisements et la multiplication indé- 
finie des métis. — En vérité, était-cela peine d'ou- 
blier les travaux de tant d'illustres prédécesseurs? 

Malheureusement la confusion dans les termes 
qu'elle employait a fait illusion à l'école américaine. 
Ne voyant partout que des espèces, elle a confondu 
les phénomènes du métissage et de l'hybridation, chez 
les animaux et chez l'homme ; elle a oublié les pre- 
miers pour ne trouver partout que les seconds, et a 
fait tous ses efforts pour les plier h ses dt)ctrines. — 
De là deux exagérations en sens contraire. — Tant 
qu'il s'agit des animaux, les disciples de Morton en 
France comme en Amérique s'efforcent de représen- 
ter la fécondité soit des espèces entre elles, soit des 



RACES HUMAINES METISSES. 347 

hybrides entre eux, comme beaucoup plus étendue, 
beaucoup plusgénérale, beaucoup plus durable qu'elle 
ne l'est réellement. Quand ils s'occupent des groupes 
bumains, tous leurs efforts tendent à amoindrir les 
résultats du croisement. — Nous avons examiné cha- 
cun des exemples sur lesquels on a le plus insisté, 
et nous en avons montré la signification précise. 

Les chapitres précédents avaient été plus particu- 
lièrement consacrés aux végétaux, aux animaux; 
dans nos trois derniers, nous nous sommes surtout 
occupé de l'homme. Le plus souvent nous sommes 
allé chercher des preuves à l'appui de nos opinions 
non pas chez les écrivains qui les partagent, mais 
chez des voyageurs étrangers à toute controverse , 
chez des polygénistes aussi décidés que les chefs de 
l'école américaiiie et chez ces chefs eux-mêmes. — 
C'est à l'aide de ces témoignages , bien peu suspects, 
que nous avons montré à quoi se réduisait la pré- 
tendue infécondité des unions contractées soit entre 
individus appartenant à des groupes humains diffé- 
rents, soit entre les métis issus de ces unions pre- 
mières. Loin de trouver dans aucun cas les caractères 
de la vraie hybridation, nous avons rencontré par- 
tout les signes du métissage le plus impossible à nier. 

Tout donc nous a ramené à la doctrine de Vunilé 
de Vespece et de la multiplicité des races. 



o^ 



XX 



Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. 
— Actions de milieu. — Acclimatation, 



Nous avons distingué Y espèce de la race et de la va- 
riété dès les premières pages de ce travail , comme 
presque tous les zoologistes , presque tous les bota- 
nistes, le font aujourd'hui. — Chose assez étrange , 
il s'est trouvé des polygénistes qui ont reproché aux 
naturalistes d'agir de la sorte, qui ont paru surpris 
qu'on définît les mots dont on allait se servir. Ils ont 
cherché à motiver ce reproche au moins singulier 
par une argumentation qui a pu séduire quelques es- 
prits, mais à laquelle il est bien aisé de répondre. 
Les polygénistes ont prétendu que , contrairement 
aux principes de la méthode naturelle, les natura- 
listes faisaient reposer la distinction des espèces sur 
un caractère unique choisi arbitrairement, savoir 
l'impossibilité ou la difficulté extrême du croisement, 
et que dès lors il était tout simple que les groupes 
reconnus par eux comme espèces ne pussent se fu- 



ACTIONS DE MILIEU. 349 

sionner, puisqu'ils avaient été établis en vertu d'une 
règle formulée à l'avance. Ils ont voulu expliquer 
ainsi l'accord existant entre les doctrines qui s'ap- 
puient sur cette distinction et les faits observés. 

Cette objection ne repose que sur une erreur histo- 
rique. Ce n'est pas a priori que les naturalistes de 
toutes les écoles ont distingué les êtres vivants en es- 
pèces, races et variétés. L'observation et l'expérience 
les ont conduits à ce résultat. Ils avaient découvert 
les choses avant de les désigner par des mots. Nous 
tous qui profitons des travaux antérieurs, nous pou- 
vons donc, nous devons oncme, surtout lorsqu'il s'agit 
d'une discussion roulant en entier sur ces distinc- 
tions, dire nettement au début ce que signifient les 
termes qui vont être employés , et c'est ce que nous 
avons fait. — Les polygénistes, au contraire, ont eu 
un double tort ; celui d'oublier les choses et celui de 
prendre les mots les uns pour les autres. De là ré- 
sulte dans leurs écrits, dans leurs idées, la confusion 
dont nous avons signalé des exemples, et qui se 
retrouvent au fond de presque tous leurs arguments. 

Il est une autre notion générale qui ne fait guère 
moins défaut aux adversaires du monogénisme : c'est 
celle des actions de milieu. — D'ordinaire les polygé- 
nistes cherchent à se rapprocher des naturalistes de 
l'école philosophique ^ : les noms de Lamarck et de 
Geoffroy Saint-Hilaire ne sont prononcés par eux qu'a- 
vec vénération ; mais dès qu'il s'agit du milieu, ils ou- 

1. Non pas de tous. Il est digne de remarque que les polygé- 
nistes qui exaltent le plus Lamarck et Geoffroy Scànt-Hilaire ne 
prononcent presque jamais le nom de Buffon. On dirait que pour 
eux Buflbn n'est pas un naturaliste philosophe'. 

20 



350 CHAPITRE XX. 

blient les tliéories les plus caractéristiques de cette 
école, les doctrines le plus hautement professées par 
ceux qu'ils acclament comme des maîtres. Alors ils 
passent aux écoles contraires , et vont bien plus loin 
que les disciples de Cuvier ou de Clainville lui-même. 
En dépit de leurs théories absolues, ceux-ci recon- 
naissaient, au moins dans la pratique, la puissance 
modificatrice des actions extérieures, et voilà com- 
ment, au risque de se rencontrer avec les naturalistes 
philosophes, ils se mettaient d'accord avec les faits et 
retrouvaient la race à côté de V espèce. — Les polygé- 
nistes, au. contraire, nient expressément cette action 
du monde extérieur ou s'efforcent d'en amoindrir 
les résidtats les plus évidents. Pour eux, le milieu est 
à peu près sans influence, et en tout cas il ne saurait 
altérer d'une façon sérieuse la forme primitive, pas 
même la couleur. 

Les polygénistes sont donc encore ici en contra- 
diction avec tous les naturalistes, mais surtout avec les 
naturalistes philosophes^. 

La négation des actions de milieu, des notions con- 



1. si quelque lecteur voulait mettre en doute Texactilude de 
nos paroles, nous nous borneriojis à lui conseiller de lire le 
septième chapitre de la Plnlosophie ^oologique de Lamarck. Ce 
chapitre est intitulé : De l'influence des circonstances sur les ac- 
tions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des 
habitudes de ces corps vivants , comme causes qui modifient leur 
organisation et leurs parties. A lui seul, ce titre suffit pour in- 
diquer que Lamarck serait avec nous contre ses singuliers admi- 
rateurs. Quant à Geoffroy Saint-Hilaire, il suffit de rappeler 
ses discussions avec Cuvier à propos de l'action du milieu am- 
biant pour être convaincu que c'est nous qu'il aurait regardé 
comme ses disciples bien plutôt que les polygénistes. En effet, 
dans celte discussion, Geoffroy s'est incontestablement montré 
plus physiologiste que son redoutable adversaire. 



ACTIONS DE MILIEU. 351 

fuses et incomplètes sur l'espèce et la race, permet- 
tent seules d'expliquer comment on peut adresser 
au monogénisme quelques-unes des objections qu'on 
lui oppose avec le plus d'assurance. — Nott et Glid- 
don ont consacré un long et fort intéressant chapitre 
à l'histoire physique des juifs observés dans diverses 
parties du monde. Ils cherchent à démontrer que 
cette population est restée partout la même. — Certes, 
pour prouver le contraire, il n'est pas besoin d'autres 
témoignages que ceux qu'ils rapportent eux-mêmes. 
Un de leurs correspondants leur déclare que la cou- 
leur des yeux et de la peau varie beaucoup des juifs 
du nord à ceux du midi , et que les juifs septentrio- 
naux diffèrent autant des méridionaux que les fa- 
milles anglaises restées en Angleterre diffèrent de 
celles qui ont émigré en Amérique; enfin, il attribue 
ces modifications à Vaclion du climat. Évidemment, 
en parlant des mêmes faits, nous n'aurions pas tenu 
d'autre langage. 

En lisant cette lettre, on se demande comment 
il est possible que les auteurs américains la citent à 
l'appui de leurs opinions. On ne peut expliquer ce fait 
cjue par une phrase placée en tête de cet écrit, et 
dans laquelle l'auteur déclare que tous les juifs ont 
des traits identiques. Quels sont ces traits si caracté- 
ristiques? Bien entendu on ne les précise pas. La 
chose est en effet fort difficile. Camper, dont l'habi- 
leté comme dessinateur est si connue, qui toute sa 
vie s'est occupé de questions de ce genre, déclare 
avoir vainement cherché à préciser le caractère de 
la tête juive. Dans mes divers séjours en Alsace, je 
n'ai pas été plus heureux que Camper, pas plus heu- 



352 CHAPITRE XX. 

reux que Pickering, qui trouva dans la population 
juive de Bombay une variété inattendue de tmiis, de 
teint et de costumes. 

Le même correspondant des auteurs américains 
regarde le teint propre des juifs comme étant celui 
des autres peuples blancs, et semblable en Europe à 
celui des Européens. Un autre cherchant à distinguer 
les juifs noirs des juifs blancs de Cochin, représente 
ces derniers comme étant de couleur très-foncée, 
sans être pourtant absolument noirs, dark et non pas 
black. Ils ne sont donc blancs que par comparaison 
avec leurs frères plus modifiés, car jamais la popu- 
lation juive d'Angleterre ou d'Allemagne, considérée 
dans son ensemble, n'a présenté un teint qui moti- 
vât la première de ces deux épithètes. De ces témoi- 
gnages il résulte donc que, par suite de leur séjour 
dans l'Inde , les juifs blancs de Cochin ont acquis au 
moins un teint fort basané. 

Nous ne pouvons entrer ici dans une discussion 
minutieuse, et nous renverrons le lecteur à l'ouvrage 
même de Nott et Gliddon. Il verra facilement qu'en 
admettant sans discussion tous les faits invoqués par les 
auteurs américains, il en ressort très-nettement deux 
conséquences très-distinctes : d'abord que les juifs 
ne se ressemblent pas, qu'ils ont subi l'action des 
milieux divers auxquels ils ont été soumis, « comme 
les Caucasiens transportés pendant plusieurs généra- 
tions dans des climats différents*; » conclusion en 
désaccord complet avec les doctrines polygénistes; — 
ensuite que, malgré un séjour de dix siècles sous le 

1. Expression d'un des correspondants ds Nolt et Oliddon. 



ACTIONS DE MILIEU. 353 

ciel de l'Inde , les juifs ne se sont pas transformés 
en véritables Hindous; conséquence que nous accep- 
tons sans difficulté. 

Il est vrai que Nott et Gliddon en tirent un argu- 
ment en faveur de la multiplicité des espèces; mais 
cette objection ressemble à celle qu'on nous oppo- 
sait à nous-même, et qui peut se formuler ainsi : 
« Depuis trois siècles qu'il y a aux États-Unis des 
blancs et des nègres soumis aux mêmes actions de 
milieu ils ne sont pas devenus pareils ; ni les uns ni 
les autres ne se sont transformés en peaux -rouges , et 
cette transformation n'aura jamais lieu. » — Il est 
aisé de répondre à ces deux objections. 

Remarquons d'abord que telle n'est pas, au moins 
pour le teint, l'opinion de l'auteur d'un travail pu- 
blié dans la Revue des Deux-Mondes , M. Reclus*. Dans 
ce travail, que nous avons déjà cité, le voyageur, tra- 
duisant simplement les impressions qu'il éprouve en 
dehors de toute controverse, s'exprime ainsi : « Si 
d'autres influences ne balançaient celles du climat, 
il se pourrait bien qu'après uu certain laps de siècles, 
les Américains eussent tous la couleur des abori- 
gènes, leurs ancêtres fussent-ils venus de l'Irlande, 
de la France ou du Congo. » 

En sera-t-il réellement ainsi? Nous ne saurions 
répondre encore; mais, ne fût-ce que pour la cou- 
leur, une transformation qui identifierait le nègre 
et le blanc nous paraît bien peu probable; elle est, 
selon toute apparence, impossible pour l'ensemble 
des caractères. — Sans croisement et par l'action 

1. Voy. la Revue du 1" août 1859. 



354 CHAPITRE XX. 

seule du milieu, le nègre ne deviendra jamais un 
blanc, le blanc ne se transformera jamais en nègre. 
— Sur ce point, nous sommes entièrement d'accord 
avec les polygénistes, mais ils tirent de ce fait la con- 
clusion que ces deux hommes sont d'espèce différente, 
et c'est là ce que nous n'admettons pas. 

Pour décider qui des deux a raison, revenons-en 
aux enseignements tirés des races domestiques. 

Lorsque les éleveurs anglais ont cherché à modi- 
fier la race de Leicester et la race de la Tees , bien 
que les procédés employés aient été identiques, sou- 
vent mis en œuvre par les mêmes personnes, et 
toujours dirigés dans le même sens , ont -ils obtenu 
des résultats semblables? Non. Le leicester s'est 
transformé endishley, le teeswater en durham, et 
jamais un éleveur ne confondra ces deux races. — 
Déjà nous avons fait remarquer la conséquence qui 
résulte de ce fait et d'autres faits analogues : — une 
race nouvelle n'est jamais un produit simple; pour 
employer le langage des mathématiciens, elle est 
toujours une résultante dont les deux composantes sont 
la race primitive d'une part, la nature du milieu de 
l'autre. Que l'un des éléments change , et le résultat 
changera aussi, comme change la résultante dont 
l'une des composantes est changée. 

Par conséquent l'homme de race aryane et l'homme 
de race sémitique ou éthiopique , modifiés tous trois 
par le climat de l'Inde, ne pourront donner, quelque 
laps de temps qui s'écoule;, un seul et même homme, 
une seule et même race. — Yoilà pourquoi, après 
mille ans, le juif de Cochin est encore distinct du 
véritable Hindou ; pourquoi , tout en prenant peut- 



ACTIONS DE MILIEU. 35 

être quelques caractères communs, le nègre etl'An- 
glo-Saxon se distingueront toujours l'un de l'autre 
sur la terre d'Amérique. — Voilà pourquoi encore 
le nègre transporté en Europe ne deviendra jamais 
un vrai Caucausien, quand même son teint blan- 
chirait, et pourquoi l'Européen acclimaté au Sénégal 
ne sera jamais un vrai nègre, quand même son teint 
noircirait. 

Les races dérivées de troncs différents sous des 
influences identiques peuvent bien se rapprocher en 
prenant quelques caractères communs, que leur im- 
prime le milieu ; mais elles présentent toujours quel- 
ques différences appréciables tenant à leur nature 
première, et qui sont pour chacune d'elles une sorte 
de certificat d'origine. — Voilà ce que l'on constate chez 
les animaux, ce que nous avons vu se présenter chez 
les chiens libres d'Amérique, et ce dont rendent 
compte d'une manière très-simple les principes expo- 
sés dans nos études précédentes. Il est tout simple que 
les races humaines présentent des faits tout pareils. 
Bien loin d'être en contradiction avec les doctrines 
monogénistes, ces faits, et jusqu'aux hypothèses de 
même nature qu'on cherche à leur opposer, mettent 
encore plus en relief l'accord complet de ces doctrines 
avec les résultats de l'expérience et de l'observation. 

Au reste les actions modificatrices profondes , 
sérieuses, exercées par le milieu, deviennent aujour- 
d'hui tellement impossibles à méconnaître, qu'un 
certain nombre de polygénistes renoncent à les nier ; 
mais alors ils ne veulent voir en elles que des signes 
de dégénérescence et de mort; ils refusent au milieu 
tout autre pouvoir que celui de tuer. — Knox surtout 



356 CHAriTRE XX. 

a nettement soutenu cette thèse. Plus franc ou plus 
logique que la plupart des polygénistes , cet auteur, 
ici comme toujours, a nettement accepté les consé- 
quences de ses doctrines générales. Pour lui comme 
pour toute l'école de Morton, chaque espèce d'hommes 
est un produit local. Il en conclut qu'elle ne peut 
vivre en dehors de la terre et du climat qui l'ont vue 
naître. — Toutefois il ne peut nier ni les change- 
ments subis par le Yankee, si peu semblable aujour- 
d'hui à ses ancêtres anglo-saxons, ni les modifications 
presque aussi marquées de la race celtique depuis 
sa transplantation au Canada ' ; mais, loin de recon- 
naître dans les caractères qui apparaissent chez ces 
petits-fils de l'Europe les signes de la formation de 
races nouvelles, il n'y voit que des preuves de déca- 
dence physique et morale, des indices d'une destruc- 
tion prochaine. 

En réponse à ces étranges appréciations, bornons- 
nous à citer quelques faits et quelques chiffres. 

Ce sont ces hommes dégénérés, jxetits de corps et 
d'idées, qui fournissent au Canada ces coureurs des 
bois, ces voyageurs, qui, tour à tour marins sur les 
fleuves et les lacs , chasseurs et bûcherons dans les 
forêts et les déserts , sans cesse en lutte avec la na- 
ture ou les hommes, servent presque uniquement 
d'intermédiaires entre les indigènes et les comptoirs 
anglais; ce sont eux qui entretiennent à Québec, h 

1. a Un long séjour en Amérique a fait perdre au créole cana- 
dien les vives couleurs de sa carnation. Son teiLt a pris une 
nuance d'un gris foncé; ses cheveux noirs tombent à plat sur ses 
tempes comme ceux de l'Indien. Nous ne reconnaissons plus en 
lui le type européen, encore moins le type gaulois. » — Th. 
Pavie, Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1850. 



ACTIONS DE MILIEU. 357 

Montréal, le goût de la littérature et des arts, et 
luttent au nom de l'intelligence élevée contre les 
tendances à peu près exclusivement utilitaires des 
colons anglais. — Enfin, bien que ne se recrutant 
plus dans la mère patrie depuis la cession du Canada 
à l'Angleterre, ces mêmes hommes, ces Celtes trans- 
plantés ont longtemps constitué la très-grande ma- 
jorité de la population ; ils en forment encore plus 
du tiers, et se multiplient avec une rapidité bien re- 
marquable. En 1763, à l'époque du fatal traité de 
Paris , on comptait au Canada soixante-dix mille 
âmes; en 1814, la population totale était de trois cent 
trente-cinq mille âmes, dont deux cent soixante- 
quinze mille Français. Le recensement de 1851 accuse 
un million huit cent quarante-deux mille deux cent 
soixante-cinq Canadiens , dont six cent quatre-vingt- 
quinze mille neuf cent quarante-cinq Français. Cette 
race avait donc à bien peu près quadruplé dans l'es- 
pace de cinquante et un ans, malgré les luttes qui 
suivirent la conquête, et presque décuplé en quatre- 
vingt-huit années. — Certes les assertions de Knox 
ne pouvaient recevoir un démenti plus formel '. 
Sans aborder ici dans son ensemble la question 

1. Le peuplement de l'Acadie présente un fait peut-être plus 
frappant encore. La très-grande majorité des Acadiens, plus des 
trois quarts selon M. Rameau, descendent de 47 familles fran- 
çaises comprenant 400 individus, d'après un recensement fait 
en 1671. Eii 1755, ce chifl're s'était élevé à 18 000. On sait qu'à 
cette époque la population fut dispersée violemment par les An- 
glais. 6000 Acadiens furent exportés; 1500 se retirèrent au 
Canada; 2500 disparurent on ne sait où. Il ne devait donc en 
rester qu'environ 8000. On en compte aujourd'hui 95 000. Ces 
chiffres ont été recueillis et communiqués à la Société d'anthro- 
jtologie par M. Boudin dans un travail encore inédit. 



358 CHAPITRE XX. 

fort complexe de l'acclimatation, il est pourtant im- 
possible de ne pas en dire quelques mots en présence 
des arguments que les polygénistes ont cru pouvoir 
tirer de la difficulté qu'ont à prospérer dans cer- 
taines contrées les races étrangères au sol. — 11 est 
très-vrai que le blanc d'Europe, transporté sous la 
ligne ou dans les régions intertropicales, languit et 
périt souvent sans laisser de postérité, ou que celle-ci 
s'éteint au bout d'un petit nombre de générations. Il 
est très- vrai que le nègre d'Afrique émigré en Europe 
y meurt très-souvent de phthisie. Il est encore vrai 
que, dans notre colonie de l'Algérie, la mortalité des 
adultes, celle des enfants surtout, est de beaucoup 
supérieure à celle qu'on observe dans la mère patrie. 
— Mais h. quel point de vue ces faits peuvent- ils être 
invoqués en faveur du polygénisme? La race, nous 
l'avons vu, est avant tout, un produit du milieu. 
Formée sous l'empire de certaines conditions d'exis- 
tence et rencontrant brvsquement des conditions d'exi- 
stence nouvelles, est-il surprenant qu'elle souffre et 
succombe parfois dans la lutte qui s'établit entre 
l'organisme et le monde extérieur? Bien au con- 
traire; ce serait l'acclimatation immédiate dans de 
pareilles conditions qui serait inexplicable, d'après 
les idées que nous défendons. 

Quoi qu'en aient dit Knox et les polygénistes qui, 
sous des formes plus ou moins adoucies, ont adopté 
ces idées, l'Européen prospère et se propage dans 
tout pays où ne se rencontrent pas des conditions en 
trop grand désaccord avec le sang qu'il a reçu de ses 
ancêtres. — La distance et la différence des races in- 
digènes n'influe en rien sur ce résultat. 



ACTIONS DE MILIEU. 359 

Ici on peut citer des exemples frappants. — Le Cap, 
la Xouvelle-Hollande, nourrissent les deux races 
qu'on a toujours été enclin à regarder comme étant 
les plus éloignées de l'honmie européen, celles qu'on 
a voulu assimiler aux singes. Ces deux régions sont 
en outre bien loin de nous, et l'une d'elles est à nos 
antipodes. Eh bien! ce sont précisément deux des 
points du globe qui semblent le mieux se prêter à la 
colonisation par les races blanches. Au Cap en parti- 
culier, le Français chassé par l'édit de Nantes, le Hol- 
landais, l'Anglais attirés par l'espoir d'un bien-être 
qu'ils ne pouvaient trouver chez eux, ont également 
multiplié, et les tableaux recueillis par M. Boudin 
montrent que l'armée anglaise y fait annuellement 
des pertes un peu moins nombreuses qu'en Angle- 
terre même et dans les corps les plus privilégiés'. 

Empruntons encore quelques faits aux recherches 
si curieuses de l'auteur que nous venons de citer. 

Le blanc, a-t-on dit, ne peut vivre dans les pays 
chauds. M. Boudin montre que, dans l'hémisphère 
sud, même au milieu des conditions en apparence 
les plus défavorables, une chaleur très-intense ne 
produit plus les mêmes effets que dans l'hémisphère 
nord. Par exemple, dans les îles de la mer du Sud 
comme dans l'Amérique et l'Afrique méridionales, 
le blanc semble pouvoir vivre impunément sous le 
soleil des tropiques et à côté de marais dont les 

1. Dans une période de sept années, les décès sur un personnel 
de 1000 hommes ont été de 14,5 pour la cavalerie Jionsehold, de 
15,3 pour les dragons de la garde, de 15,5 pour l'infanterie de la 
garde et de la ligne. Dans une période de dix-huit ans, la mor- 
talité au Cap n'a été que de 14,1 sur un effectif de 1000 hommes. 
— Traité de géographie et de statistique médicales. 



360 CHAPITRE XX. 

exhalaisons seraient infailliblement mortelles pour 
lui dans l'iiémisphère norJ^ — Le nègre, disait-on 
encore, se propage et prospère partout oii il trouve 
la température élevée de son pays. M. Boudin prouve 
par des chiffres que, dans les iles du golfe du Mexi- 
que, la race nègre est en décroissance sensible; il 
répète la prophétie du colonel Tulloch : « Avant un 
siècle, la race nègre aura presque cessé d'exister 
dans les colonies anglaises des Indes occidentales. » 
Mais le même auteur fait voir en même temps qu'à 
la Barbade et à Montserrat cette race s'accroît d'une 
manière sensible. Il montre à la Martinique, chez les 
nègres, les métis et les blancs considérés en masse, 
un excédant annuel des naissances sur les décès 
qui s'élève presqu'au chifire de deux mille, tandis 
qu'à la Guadeloupe le nombre des décès surpasse 
sensiblement celui des naissances. — Ainsi les re- 
cherches de M. Boudin, entreprises à un point de 
vue exclusivement médical et appuyées sur les do- 
cuments officiels les plus authentiques, réfutent quel- 
ques-unes des assertions les plus positives des poly- 
génistes, et confirment tout ce que nous avons dit de 
ces actions de ^nilleu locales qui introduisent dans les 
questions relatives aux races un élément si souvent 
oublié. 



1. M. Boudin a particulièrement insisté sur ce résultat si inat- 
tendu dans les communications qu'il a faites à la Société d'an- 
thropologie. Il attribue celte innocuité de riiémisphère sud prin- 
cipaiement à l'absence presque complète des fièvres paludéennes. 
Cette absence elle-même est un fait bien étrange, puisque dans 
certaines localités, à la Nouvelle Calédcnie par exemple, en 
pleine région intertropicale, toutes les conditions qui les pro- 
duisent chez nous semblent être réuriies. 



ACTIONS DE MILIEU. 361 

Un certain nombre d'écrivains polygénistes ont re- 
présenté le nègre comme étant complètement insen- 
sible à l'action de certaines effluves mortelles pour 
le blanc; ils ont cherché dans cette immunité pré- 
sentée comme absolue un caractère spécifique propre 
à le distinguer du blanc. Ici encore on a étrangement 
exagéré la portée et la signification de quelques faits 
vrais. — Les études faites sur place pendant de lon- 
gues années par le docteur Winterbottom montrent 
que les indigènes de Sierra-Leone sont atteints de 
fièvres intermittentes et rémittentes « qui présentent 
chez eux exactement les mêmes caractères que chez 
les blancs acclimatés'. » — Les chiffres recueillis par 
M. Boudin démontrent jusqu'à l'évidence que, bien 
qu'étant de tous les hommes ceux qui résistent le 
mieux aux fièvres de marais, les nègres n'en subis- 
sent pas moins l'atteinte et en meurent comme les 
blancs. Entre ces deux extrêmes d'ailleurs, on trouve 
encore des intermédiaires-. 

Quel naturaliste voudrait voir un caractère spéci- 
fique distinctif dans une particularité quelconque 

1. Prichard, Researches into tlie physical history of mankini. 

2. Voici, d'après M. Boudin, la mortalité sur 1,000 hommes 
occasionnée par les fièvres dans les soldats de cinq provenances 
différentes que l'Angleterre entrelient à l'île de Ceylan : 

Nègres 1,1 

Indigènes de l'Inde 4,5 

Malais 6,7 

- Indigènes de Ceylan 7,0 

Anglais 24,6 

On remarquera que les indigènes de Ceylan ne viennent qu'au 
quatrième rang, et souflVent par conséquent de leur climat natal 
plus que les populations imporlées. A lui seul, ce fait suffirait 
pour réTuter la doctrine de Knox et de ses adhérents. 

21 



362 CHAPITRE XX. 

commune à plusieurs groupes de plantes ou d'ani- 
maux, ne se manifestant jamais chez tous les indi- 
vidus qui entrent dans la composition d'un seul de 
ces groupes, se montrant dans tous avec les mêmes 
caractères, et seulement plus rare chez les uns, plus 
fréquente chez les autres? — Pas un, certainement. 

Au reste, ce qui achève de prouver combien les 
immunités plus ou moins prononcées dont jouit la 
race nègre sont loin d'être des caractères d'espèce, ce 
qui leur donne au contraire à un haut degré le cachet 
des caractères de races, c'est qu'elles s'acquièrent et 
ï"e perdent, c'est qu'elles dépendent du milieu. — 
Lors de l'expédition des Anglais sur le Niger en 1841, 
presque tous les blancs furent atteints de fièvres 
graves, presque tous les noirs au contraire échappè- 
rent à ce fléau de l'Afrique tropicale. Or les onze nè- 
gres qui seuls furent malades « avaient tous habité 
l'Angleterre pendant plusieurs années, circonstance 
à laquelle ils étaient peut-êlre redevables d'avoir 
perdu une partie de leur immunité ^ » Déjà Winter- 
bottom avait remarqué que les fièvres sont très-com- 
munes parmi les nègres amenés de la Nouvelle- 
Ecosse à Sierra-Leone, et Pritchard, en citant le fait, 
en avait tiré la même conséquence que M. Boudin. 

Ainsi la race nègre, transportée hors de l'Afrique, 
se désacclimate, au moins jusqu'à un certain point, de 
sa patrie originelle. En revanche, en arrivant dans 
des milieux différents, en s'accUmalant ailleurs, elle 
acquiert des immunités nouvelles. — On sait que le 

1. Cette réflexion de M. Boudin a d'autant plus de poids que 
l'auteur a fait et continue encore des recherches spéciales sur les 
mmunités médicales propres aux diverses races humaines. 



ACTIONS DE MILIEU. 363 

noir est bien moins exposé que le blanc aux atteintes 
de la fièvre jaune. Il transmet au mulâtre cette pré- 
cieuse faculté, et Nott va jusqu'à déclarer qu'un quart 
de sang nègre est à ses yeux un préservatif aussi cer- 
tain contre cette épidémie que la vaccine l'est contre 
la variole'. Eh bien! cette immunité, le nègre ne la 
possède pas en arrivant d'Afrique. Du moins le doc- 
teur Clarke, dans son histoire de l'épidémie qui ra- 
vagea la Dominique de 1793 à 1796, assure-t-il que 
tous les nègres récemment importés furent frappés 
par le fléau, tandis que ceux qui habitaient l'île de- 
puis longtemps lui échappèrent^. 

Après des exemples pareils, est-il encore possible 
de voir dans les immunités plus ou moins complètes 
dont nous parlons des caractères cV espèce? est-il en- 
core possible de méconnaître l'influence profonde 
exercée sur les facultés les plus intimes de l'orga- 
nisme humain par les actions de milieu? 

Si la difficulté, pour un homme, de vivre ou de se 
propager dans une contrée quelconque était la preuve 
qu'il est d'une autre espèce que les habitants de cette 
contrée, on n'aurait pas besoin d'aller chercher en 
Afrique, en Asie, en Amérique, des exemples de la 
multiplicité des espèces humaines. On en trouverait 

1. S'il en est réellement ainsi, on peut voir quel avenir cette 
immunité assure au mulâtre dans les Étals-Unis du sud et dans 
toute l'Amérique méridionale. Ici encore la race transportée se 
trouve supérieure à la race indigène, caries tribus américaines 
ont souvent été décimées par la fièvre jaune. Hurnboldt pense que 
l'espèce de peste qui ravagea l'empire des Aztèques avant l'inva- 
sion des Espagnols, et qui est désignée dans leurs annales sous le 
nom de matla;:ahuatl , n'était autre chose qu'unç épidémie de 
cette nature. 

2. Pritchard. 



364 CHAPITRE XX. 

sans sortir de France. — La Dombes, ce plateau cou- 
vert d'étangs, dont M. de Lavergne a raconté dans la 
Revue des Deux Mondes la triste et curieuse histoire', 
est presque aussi meurtrière pour les montagnards 
du voisinage que le sont pour les émigrants les bords 
du Sénégal ; beaucoup plus, à coup sûr, que les 
plaines de Buenos-Âyres ou de Montevideo, et sur- 
tout que le Cap ou la Nouvelle-Hollande. Or la 
Dombes nourrit une population peu nombreuse, af- 
faiblie par les maladies, dont la taille et la vie 
moyennes sont sensiblement au-dessous de celles des 
populations voisines*; mais, lentement façonnée à 
des conditions d'exislence exceptionnelle, cette popu- 
lation les supporte néanmoins , et résiste à leur ac- 
tion délétère mieux que les vigoureux montagnards 
du Jura et du Bugey. « Souvent, nous écrit M. Hervé- 
Mangon, des hommes, des femmes, attirés par l'appât 
d'un mariage .avantageux, se fixent dans la Dombes, 
espérant hériter de leur conjoint et retourner dans 
leur patrie; mais bien souvent aussi la mort déjoue 
ces tristes calculs, et l'enfant du pays, débile en ap- 
parence, enterre le robuste étranger. Les journaliers 
appelés du dehors sur cette terre insalubre n'y vivent 
guère que trois ou quatre ans, et les ouvriers de pas- 
sage employés aux moissons paraissent éviter de 

1. Voyez la livraison du 15 janvier 1860. 

2. Rapport à M. le minùtre de l'agricullure et du commerce sur 
V amélioration sanitaire et agricole de la Dombes, par M. Hervé- 
Mangon. l'.e triste état de choses ne tiei.t d'ailleurs qu'au mode 
d'exploitation du sol. M. de Lavergne admet que la Dombes était 
plus peuplée avant Is développement de l'industrie des étangs, et 
q;:e, par suite des amél orations déjà rédisées, la vie moyenne se 
rapproche de y>lus on plus de ce qu'elle est dans le reste de la 
Fronce. (Note inédite de M. de Lavergne.] 



ACTIONS DE MILIEU. 365 

s'exposer deux étés de suite à des influences dont ils 
ont compris la redoutable action. » Sur une échelle 
un peu moindre, tout se passe donc dans la Bombes 
comme au Sénégal ou au Gabon. 

Doit-on conclure de ces faits que le Dombois est 
d'une autre espèce que les montagnards ses voisins? 

— Knox n'hésiterait pas à répondre par raffirmativc, 
et c'est ici le moment de faire ressortir une des con- 
séquences les plus étranges auxquelles les croyances 
polygénistes ont conduit leurs adhérents. 

Lorsque Virey, qui le premier a donné au poly- 
génisme une forme scientifique, publia sa classifi- 
cation, il ne reconnut que deux espèces d'hommes^; 
mais il avait posé le principe, et les conséquences 
ne pouvaient manquer de se manifester tôt ou tard. 

— Dès que l'on voit dans les groupes humains autre 
chose que des races et qu'on cherche à les classer par 
espèces, on est fatalement entraîné à multiplier celles- 
ci, parce que les nuances qui séparent ces groupes 
étant infiniment peu marquées, on trouve toujours 
pour créer des divisions nouvelles des raisons aussi 
puissantes que celles qui ont motivé les divisions 
précédentes. Toutefois Bory Saint- Vincent n'admit 
encore que quinze espèces^ humaines, et Desmou- 
lins n'en ajouta qu'une seule de plus^ Mais l'élan 
était donné, on ne pouvait plus s'arrêter. Gerdy ad- 
mit un genre humain partagé .en quatre sous-genres. 

1. Histoire naturelle du genre humain (1801). Virey distingue 
ces deux espèces par la différence que présente leur angle facial. 
Chacune d'elles comprend trois races. 

2. Dictionnaire classique d'histoire naturelle (1825), article 
Homme. 

3. Histoire naturelle des races liumaincs (I82G). 



366 CHAriTRE XX. 

dont cliacun comprendrait un nombre de variétés 
dont il ne cite que les principales. Pour lui d'ailleurs, 
ces variétés résulteraient du mélange d'un nombre 
non moins indéterminé d'espèces qui n'existent plus à 
l'état de pureté, et qu'il est par conséquent à peu près 
impossible de reconnaître*. 

On voit que Bory et Desmoulins étaient déjà bien 
dépassés ; mais on voit aussi que le vague s'accroît à 
mesure qu'on veut multiplier les espèces d'hommes. — 
On commence à éprouver l'impossibilité de les carac- 
tériser, de les délimiter. 

Cette considération n'a pas arrêté l'école améri- 
caine. Celle-ci a laissé bien loin derrière elle les ti- 
mides essais des polygénistes d'Europe. Son chef, 
Morton, divisa les groupes humains en trente-deux 
familles formées elles-mêmes de plusieurs espèces. 
— A son tour, Gliddon porta ce chiffre à cent cin- 
quantes /a/ni to-, et enfin les polygénistes américains 
en vinrent à admettre que les hommes avaient été 
créés par nations. — Cette fois il est rigoureusement 
impossible d'aller plus loin, car la moindre peuplade 
des forêts d'Amérique ou des jungles de l'Inde qui 
s'écarte tant soit peu de ses voisines par les traits, la 
couleur ou le langage, est pour les anthropologistes 
dont il s'agit une nation, et constitue dès lors une 
espèce distincte. 

Les races européennes n'échappent pas à la règle. 
Knox, qui le premier peut-être dans les temps mo- 
dernes a professé ouvertement la croyance à la créa- 

1. Physiologie médicale (1832). 

2. Commentary npon the principal distinctions observable among 
thc various (/roups ofhumanity. [Types of Mankind.) 



ACTIONS DE MILIEU. 367 

tion sur place de tous les groupes Immains, met 
face à face dans son livre la silhouette d'un Grec 
montagnard et d'un moujik ; il oppose ainsi la figure 
saillante, le nez crochu du premier à la face plate, 
au nez écrasé du second, et écrit triomphalement 
au-dessous : « Tous deux sont de race blanche ; voyez 
comme ils se ressemblent ! » Le même auteur ajoute : 
« Le but de cet ouvrage est de montrer que les 
groupes désignés sous le nom de races européennes 
diffèrent les uns des autres aussi complètement que 
le nègre diffère du Boschisman, le Cafre du Hotten- 
tot, l'Indien rouge de l'Esquimau , et l'Esquimau du 
Basque. » — Tous ces groupes d'ailleurs constituent 
pour lui autant d'espèces. 

Plus d'un lecteur sera sans doute surpris de cette 
conclusion. Il lui paraîtra étrange qu'entre l'Anglais 
et l'Écossais, entre l'Irlandais et le Gallois, entre le 
Français et l'Allemand, entre celui-ci et le Bohême, 
on admette des différences du même ordre que celles 
qui séparent l'âne du cheval, et ce dernier du 
zèbre*. Cette conclusion est néanmoins parfaitement 
logique. Elle est inévitable pour quiconque, oubliant 
la distinction de la race et de l'espèce et niant les actions 
de milieu, c'est-à-dire mettant de côté toutes les notions 
de physiologie applicables à la question actuelle, s'en 
tient, dans l'examen des faits, à des considérations 
tirées exclusivement delà forme. Or c'est au fond la 
manière de procéder de tous les polygénistes. — Des 
différences de forme, voilà en définitive ce qu'ils em- 

1 . Le genre cheval est un des plus naturels de la classe des 
mammifères, et les trois anima ix que je nomme sont autant d'es- 
pèces de ce genre. 



368 CHAPITRE XX. — ACTIONS DE MILIEU. 

ploient constamment, soit comme preuves directes 
de leurs opinions, soit comme objections à la doctrine 
contraire. 

Sur ce terrain, les silhouettes de Knox et son excla- 
mation : « Voyez comme ils se ressemblent ! » sont 
en effet une démonstration. Mais qui ne connaît 
quelque famille où l'on démontrerait par les mêmes 
arguments que deux frères, deux sœurs sont d'espèces 
différentes? Et comment, après tout ce que nous avons 
vu, admettre le principe qui entraîne fatalement de 
semblables conséquences ? 



<è^ 



XXI 



Examen de la théorie d'Agassiz. — Centre de création 
de l'espèce humaine. 



Nous avons exposé du mieux qu'il a été possible, 
et sans jamais chercher à en atténuer la portée, les 
arguments opposés au monogénisme qui présentent 
le plus d'apparence de fondement. Nous croyons les 
avoir réfutés, et c'est au lecteur à juger de la valeur 
de nos réponses. 11 nous faut aborder maintenant 
l'examen d'une doctrine spéciale qui s'est produite 
assez récemment en Amérique, qui semble avoir 
cherché une sorte de milieu entre le monogénisme et 
le polygénisme, quelque difficile que la chose puisse 
paraître, et qui, professée par un naturaliste émi- 
nent, par Agassiz, compte aujourd'hui, surtout en 
Allemagne, d'assez nombreux adhérents. 

Cette doctrine consiste à regarder les hommes 
comme appartenant à une seule et même espèce, mais 
à admettre que cette espèce a pris naissance soit à la 
fois, soit successivement sur plusieurs points du 



370 CIIAPITRP] XXI. 

globe, et que les diverses races ont apparu toutes 
formées avec les caractères de toute sorte qui les 
distinguent encore aujourd'hui. 

On le voit, la théorie d'Agassiz n'est au fond que 
celle de La Peyrère^ Pour avoir ajouté aux argu- 
ments bibliques sur lesquels s'appuyait presque ex- 
clusivement le gentilhomme théologien tous ceux 
qu'elle croit pouvoir emprunter à la science moderne, 
elle n'a pas changé de nature. — Certes ce n'est pas un 
des résultats les moins curieux des débats anthropo- 
logiques qu'après plus de trois cents ans de travaux 
accomplis dans les sciences naturelles% ils aient con- 
duit des hommes d'un incontestable mérite, amou- 
reux de la philosophie et du progrès, mais entraînés 
par une idée sj stématique, à en revenir aux opinions 
d'un théologien du dix-septième siècle. — Au reste 
on peut avoir eu raison à toutes les époques, et une 
opinion quelconque, reprise et soutenue au nom de 
la science par un naturaliste comme Agassiz, mérite 
en tout cas un examen sérieux. 

Au point de vue exclusivement scientifique où nous 
sommes placés, la doctrine de La Peyrère peut au 
premier abord paraître séduisante. — Elle explique 
très-naturellement la diversité des groupes humains : 
elle n'est en contradiction avec aucun des faits que 
nous avons exposés; elle n'a rien qui répugne à la 
physiologie générale, notre guide suprême dans cette 



1. La Peyrère ne pouvait, il est vrai, employer les mots race et 
espèce. La distinction n'a été faite par les naturalistes que long- 
temps après lui; mais quiconque aura lu son livre reconnaîtra 
aisément que telle était bien sa pensée. 

2. L'ouvrage de La Peyrère est de 1G55. 



THÉORIE D'AGASSIZ. 371 

discussion. — L'observation, l'expérience, ne nous ap- 
prendront rien sur le [oit de l'existence d'une ou de 
plusieurs paires primitives. Scientifiquement parlant, 
l'une et l'autre alternative est donc également pos- 
sible. — Enfin en supposant que plusieurs paires 
aient paru à la fois, elles ont pu être ou rigoureuse- 
ment semblables, ou présenter seulement les diffé- 
rences que nous observons entre races. Dans cette 
dernière hypothèse, les caractères distinctifs de la 
race et de l'espèce, tels qu'ils ressortent de ce tra- 
vail, ne s'en retrouveraient pas moins dans ces 
groupes originels. 

La question reste évidemment la même, soit que 
l'on suppose ces groupes réunis sur un seul point du 
globe, soit qu'on admette qu'ils ont pris naissance 
dans des régions plus ou moins éloignées, plus ou 
moins multipliées. La physiologie, également satis- 
faite dans toutes ces hypothèses, ne peut décider entre 
elles. Les considérations qui nous ont guidé jusqu'ici 
font donc entièrement défaut, et pour infirmer ou 
confirmer l'hypothèse de la Peyrère , il est néces- 
saire d'avoir recours à un tout autre ordre d'idées. 
C'est ce qu'a fait Agassiz. Reprenant les idées de son 
prédécesseur, ou plutôt sans doute arrivant aux 
mêmes croyances par une voie toute différente, c'est 
sur la géographie zoologique qu'il a fondé toute sa 
doctrine. 

Cette doctrine a fait au célèbre naturaliste une po- 
sition singulière. Agassiz proclame hautement qu'à 
ses yeux il n'existe qu'une seule espèce d'hommes; il 
devrait donc, semble-t-il, être le bienvenu chez les 
partisans de l'unité et fort mal vu de ceux qui croient 



372 CHAPITRE XXI. 

à la multiplicité des espèces. — Eh bien! c'est le con- 
traire qui arrive. Il est prôné avec enthousiasme par 
les polygénistes, attaqué avec une vivacité extrême 
par les monogénistes. Ces derniers traitent assez hau- 
tement Agassiz de transfuge, et donnent à entendre 
fort clairement que, pour se faire dans les États-Unis 
du sud la haute position qu'il y occupe depuis plu- 
sieurs années, il n'a pas hésité ù modifier les opi- 
nions qu'il professait en Europe ; que tout au moins 
il a cherché par une sorte de faux-fuyant à ménager 
des passions d'autant plus exigeantes qu'elles ont 
pour base des intérêts très-positifs. 

Nous n'hésitons pas, quant à nous, à déclarer que 
ces imputations sont dénuées de fondement. La vie 
entière d'Agassiz proteste contre les motifs qu'on lui 
prête. En Europe, on l'a vu faire à la science des sa- 
crifices matériels que ses amis avaient le droit de 
trouver exagérés ; tout récemment, il a refusé la haute 
position que le gouvernement français n'eût certai- 
ment pas manqué de lui faire, s'il avait consenti à 
venir habiter le Muséum. Nous sommes donc pleine- 
ment convaincu que des calculs d'intérêt n'ont influé 
en rien sur les opinions professées par un confrère 
aussi honorable qu'il est justement célèbre. — Et 
d'ailleurs, à se placer à ce point de vue, qu'eût perdu 
Agassiz à se faire le soutien du plus pur monogé- 
nisme, si telles avaient été ses convictions? Une place 
de professeur dans les États à esclaves? Mais il en 
aurait bien vite retrouvé une autre dans quelqu'une 
des universités des États libres, et certes ceux-ci 
eussent été heureux d'accueillir et de dédommager 
le savant qui, par sa parole et ses écrits, a répandu 



THÉORIE D'AGASSIZ. 373 

dans tous les États-Unis le goût, la passion, pourrait- 
on dire, des sciences naturelles. 

Il faut bien reconnaître cependant que, pour être 
accueillie avec transport par les polygénistes et re- 
poussée parfois avec violence par les monogénistes , 
une doctrine qui reconnaît l'unité de l'espèce liumaine 
doit renfermer au moins des obscurités et des con- 
tradictions. On y trouve en effet l'un et l'autre, et pour 
s'expliquer de semblables défauts dansuneconception 
venant d'un homme d'une aussi grande valeur , il est 
nécessaire de remonter à ses travaux antérieurs. — 
Là seulement on reconnaît qu'Agassiz ne s'est jamais 
rendu un compte exact de ce que sont Vespèce, la i^ace, 
la variété. Ce naturaliste a commencé par où avait 
fini Cuvier, par la paléontologie; et dans celle de ses 
œuvres qui ont pour but l'étude des animaux vivants, 
on retrouve presque toujours quelque chose des pre- 
mières impressions qui lui ont laissées les animaux 
morts. Là est sans aucun doute la cause première de 
tout ce qu'on peut reprocher aux écrits anthropolo- 
giques d'Agassiz. Quelques mots serviront de preuve 
à cette observation générale. 

En 1840, dans ses Principes de Zoologie, Agassiz 
semble définir l'espèce comme étant « le dernier 
terme de classification auquel s'arrêtent les natura- 
listes. » — C'ertainement pas un botaniste, pas un 
zoologiste ayant pratiqué f espèce vivante n'acceptera 
cette notion générale. L'auteur prend ici l'effet pour 
la cause. L'espèce existait avant que les naturalistes 
se fussent arrêtés à elle. Le classificateur s'arrête 
quand il la rencontre ; il ne la fait pas. Des termes 
employés par Agassiz il résulterait au contraire que 



374 CI-IAPITRE XXI. 

l'espèce n'est qu'une conséquence de la classification, 
un groupe de convention fondé uniquement sur de 
légères différences morphologiques. Nous retrouvons 
donc ici toutes les idées que nous avait présentées le 
Discours de M. d'Omalius d'Halloy, qui, lui aussi, a 
conclu en paléontologiste*, et nous n'avons pas à re- 
venir sur ce que nous avons dit à ce sujet. Dans ce 
même ouvrage, Agassiz regarde l'homme comme ap- 
partenant à la même espèce ; mais il admet en même 
temps des races distinguées les unes des autres par de 
légères différences primitives, se prononçant de plus 
en plus sous l'influence de la diversité de nourriture, 
de climat, de coutumes, etc.. — Pour un esprit enclin 
à ne voir dans l'espèce qu'un groupe à peu près arti- 
ficiel, reposant sur la forme seule, que pouvaient 
être ces races, séparées par des différences originelles, 
sinon des espèces cfespèces? Déjà on pourrait dire 
qu'Agassiz'oscille entre la doctrine de l'unité et celle 
de la multiplicité, et cherche à fondre deux idées qui 
s'excluent réciproquement. 

Cette tendance devient plus évidente dans une No- 
tice sur la Géographie des Animaux, publiée en 1845 ^ 
« Tous les êtres organisés , dit Agassiz , ont une pa- 
trie. L'homme seul est répandu sur la surface entière 
de la terre. » Cela est vrai, « les animaux aussi bien 



1. Dans d'autres passages de son livre, Agassiz relègue en 
ijuelque sorte l'idée li'espèce dans le domaine de la métaphysique, 
et rattache la constance des caractères transmis par la génération 
au principe immatériel dont tout animal est doué. Nous croyons 
inutile d'insister sur les objections graves que soulève cette ma- 
nière d'apprécier l'espèce au point de vue de l'application scien- 
tifique. 

2i Revoie suisse de Neuchâtel, 



THÉORIE D'AGASSIZ. 375 

que les plantes sont comme parqués dans des régions 
déterminées, » tandis que l'homme habite tous les 
climats. On a désigné sous les noms de flores, de 
faunes, l'ensemble des végétaux ou des animaux qui 
habitent une de ces régions. Or dès cette époque 
Agassiz avait cru pouvoir constater une certaine coïn- 
cidence entre les limites des faunes et l'espace oc- 
cupé par certains groupes humains; déjà il attribuait 
à une cause primordiale identique la répartition de 
l'animalité en espèces, de l'humanité en races, sur 
un territoire donné, et reliait ainsi intimement la 
diversité des populations humaines à celle des faunes. 
«Mais, ajoutait-il, cette diversité, qui a la même 
origine , a-t-elle la même signification chez l'homme 
que chez les animaux? Évidemment non. Tandis que 
les animaux sont d'espèces distinctes dans les diffé- 
rentes provinces zoologiques auxquelles ils appar- 
tiennent, l'homme, malgré la diversité de ses races, 
constitue une seule et même espèce sur toute la sur- 
face du globe. A cet égard comme à tant d'autres, 
l'homme apparaît comme un être exceptionnel dans 
cette création, dont il est à la fois le but et le terme. » 

Ici l'auteur affirme plus clairement que par le 
passé les deux notions opposées qu'il s'efforce de 
réunir. Par cela même, la contradiction se prononce 
davantage , et déjà, pour concilier sa conception avec 
les faits , il est obligé d'admettre que l'homme est un 
être exceptionnel dans une question toute d'histoire 
naturelle et de physiologie. 

Ce travail , fait en Europe , renferme en germe la 
doctrine entière qu'Agassiz a développée depuis en 
Amérique, d'abord dans des séances d'académie et 



376 CHAPITRE XXI. 

des congrès où elle produisit une sensation profonde 
et fut vivement contestée à divers points de vue*, en- 
suite dans un mémoire spécial que nous allons exa- 
miner. On peut la résumer en quelques mots. — 
Agassiz admet que toutes les espèces animales n'ont 
pas pris naissance sur le même point du globe , que 
la création animale a eu lieu sur des points diffé- 
rents, et que les espèces rayonnant autour de ces 
centres ont donné à la faune actuelle tous ses traits 
caractéristiques. — Jusque-là, il ne fait qu'adopter 
avec tous les zoologistes modernes la doctrine essen- 
tiellement française des centres de création ^ — Ce qui 
lui appartient en propre, c'est d'avoir fait à l'homme 
l'application d'une idée réservée jusque-là pour les 
animaux. 

En effet, Agassiz déclare toujours qu'il n'existe 
qu'une seule espèce d'hommes , mais il affirme que 
les races , avec tous leurs caractères , sont primor- 
diales ; .qu'elles ont été créées à part , chacune dans 
sa propre patrie; que cette patrie coïncide toujours 
avec une circonscription zoologique. Il rattache ainsi 
chaque groupe d'hommes à une faune , on pourrait 
presque dire chaque race humaine à une espèce ani- 
male. — En effet, entraîné par la logique, Agassiz, 
en est venu à adopter quelques-unes des opinions les 
plus manifestement exagérées de Knox. Avec cet au- 



1. The Unity of the human races proved to ie thc doctrine of 
scriptiire, reason and science, par Thomas Smith. 

2. Cette doctrine, indiquée sans beaucoup de détails par Des- 
moulins, a élé développée et généralisée surtout par M. Milne 
Edwards, qui en a fait, entre autres à l'histoire des crustacés, 
une application des plus remarquables. 



THÉORIE D'AGASSIZ. 377 

teur, il admet que l'homme a été créé par nations, 
et dans les relations qu'il cherche à établir entre lui 
et les singes surtout , il semble porté à conclure qu'on 
rencontre toujours ensemble une espèce de singe et 
une de ces nations comme des manifestations di- 
verses d'une même force locale. 

Ramenée à ces termes simples, la théorie du profes- 
seur de Charlestown n'aurait rien, nous le répétons, 
qui fût en désaccord avec les idées que nous avons 
exposées relativement à la race et à l'espèce. Si, sous 
tous les autres rapports , elle s'accordait avec les 
données fournies par l'observation et l'expérience , 
nous nous bornerions à voir en elle une hypothèse 
ingénieuse , fort difficile à démontrer sans doute , 
mais non moins difficile à démentir ; elle rentrerait 
pour nous dans la catégorie de ces possibilités au sujet 
desquelles on ne saurait vraiment se prononcer. — 
Mais d'une part cet accord n'existe pas , et les opi- 
nions d'Agassiz sont en opposition formelle précisé- 
ment avec les lois de cette partie de la science sur 
laquelle il croit s'appuyer , avec les lois de la géogra- 
phie zoologique; d'autre part, la manière dont il pré- 
sente l'ensemble de ses opinions , les arguments qu'il 
emploie pour en démontrer l'exactitude , font de cette 
doctrine un véritable polygénisme, à peine déguisé 
par la contradiction que déjà nous avons vu poindre, 
et qui devient ici frappante. 

Personne ne s'y est trompé en Amérique, et les 
disciples de Morton moins que personne. Aussi Nott 
et Gliddon ont-ils accueilli à bras ouverts l'éminent 
auxiliaire qui leur arrivait. Le mémoire d'Agassiz 
figure à la place d'honneur , en tète du grand ouvrage 



378 CHAPITRE XXI. 

que nous avons eu si souvent à citer et à combattre '. 
— A elle seule, cette circonstance explique comment, 
en dépit de ses déclarations répétées, l'auteur se 
trouve en guerre avec les monogénistes , comment il 
se fait que nous ayons à lutter, à notre grand regret, 
contre un confrère que ses travaux placent au pre- 
mier rang des naturalistes modernes, et qui nous a 
laissé comme homme les plus sympathiques souve- 
nirs. 

Tout d'abord constatons , dans le travail dont il 
s'agit , une faute facile à prévoir , l'absence de no- 
tions précises sur V espèce, la race et la variété. — 
L'auteur pose bien la question, et cela de la manière 
la plus nette, mais il ne répond que d'une manière 
incomplète, vague et bien peu en harmonie avec la 
science actuelle. 

Agassiz écarte formellement de la définition de 
l'espèce toute idée de reproduction. Ainsi il dédaigne 
011 repousse l'idée de filiation des êtres ^ dont tous les 
grands esprits , depuis Linné et Buffon , ont si bien 
compris l'importance. — Il ne distingue pas les mé- 
tis des hybrides , et , en parlant de ces derniers , il dit 
en propres termes : « Il n'importe en rien à la ques- 
tion que les hybrides soient ou non indéfiniment fé- 
conds entre eux. » Cependant depuis Buffon jusqu'à 
Miiller et à M. Chevreul tous les zoologistes, tous les 

1. Types of Mankind. Le travail d'Agassiz est intitulé: Sketcli 
of the natural provinces of the animal world and their relation 
to the différent types ofman. Il ejt accompagné d'une carte figu- 
rant les provinces dont il s'agit, et d'un tableau iconographique 
représentant la race humaine et les principales espèces animales 
ou végétales qui caractérisent d'après l'auteur chacun de ses huit 
royaumes zoolocjiques. 



THÉORIE D'AGASSIZ. 379 

physiologistes , tous les penseurs qui ont touché à 
ces questions ont admis comme un des points les plus 
fondamentaux , la nécessité de savoir si cette fécon- 
dité était ou n'était pas illimitée. En proclamant des 
idées si contraires à celles qu'ont professées tous les 
princes de la science, tout au moins devrait-on don- 
ner au lecteur quelque raison propre à motiver cette 
nouvelle manière de voir. — Agassiz ne dit pas un 
seul mot à ce sujet. 

Les notions de temps, de filiation, de degrés de fé- 
condité étant ainsi rayées de l'idée d'espèce, Agassiz 
renonce à son ancienne définition et adopte celle de 
Morton , qu'il développe seulement dans les termes 
suivants : « Les espèces sont donc des formes distinctes 
de la vie organique , dont l'origine se perd dans le 
premier établissement de l'ordre de choses actuel , 
et les variétés sont des modifications des espèces pou- 
vant retourner à la forme typique sous des influences 
temporaires. » — On le voit, la forme seule, la, forme 
actuelle, voilà tout ce qui , aux yeux d'Agassiz , consti- 
tue l'espèce Dans toute cette partie de son travail, 
l'auteur parle comme les polygénistes les plus décidés 
et encourt exactement les mêmes reproches. 

Yoici maintenant qui est peut-être plus grave 
encore. 

Agassiz a bien posé la question : qu'est-ce que la 
race? — mais il n'y répond pas. — Comme tous les 
polygénistes dont nous avons parlé déjà, il ne définit 
pas ce mot sur lequel roule toute la discussion, et 
pourtant il se déclare prêt à prouver que <t les diffé- 
rences existant entre les races humaines sont de même 
nature que celles qui séparent les familles , genres et 



380 CHAPITRE XXI. 

espèces de singes ou autres animaux. » Il développe 
cette pensée et ajoute : «Le chimpanzé et le gorille 
ne diffèrent pas plus l'un de l'autre que leMandingue 
du nègre de Guinée ; l'un et l'autre ne diffèrent pas 
plus de l'orang que le Malais ou le blanc ne diffèrent 
du nègre. » 

Dans la bouche d'un naturaliste, et quand ce natura- 
liste a réduit la notion de l'espèce à une question de 
formes, ce langage n'est-il pas aussi explicite que 
possible ? N'est-il pas évident que ces races humaines 
ne sont autre chose que des espèces, et qu'il ne reste 
plus qu'à partager l'humanité en familles, en genres, 
comme on l'a fait pour ces singes, qui ne diffèrent les 
uns des autres ni davantage, ni sous d'autres rap- 
ports que les hommes ? — Eh bien ! non. — Agassiz 
déclare encore une fois qu'en dépit de toutes ces dif- 
férences les hommes n'en sont pas moins de même 
espèce ; mais cette profession de foi , en contradiction 
absolue avec tout ce qui précède, ne peut évidem- 
ment enlever au travml de l'auteur sa signification 
essentiellement polygéniste. 

Envisagé à ce point de vue, le mémoire dont il 
s'agit n'échappe à aucun des reproches que nous 
avons adressés aux autres travaux accomplis dans 
cette direction , et nous n'insisterons pas sur ce côté 
de la question. 

Mais du moins , en se plaçant sur le terrain choisi 
par Agassiz, sur le terrain de la géographie zoolo- 
gique , en acceptant pour un moment toutes ses 
idées, quelque contradictoires qu'elles soient, est-il 
possible de faire concorder sa théorie avec les résul- 
tats acquis à la science en dehors de toute préoccu- 



THÉORIE D'AGASSJZ. 381 

pation anthropologique? Pas le moins du monde. 
C'est là ce que nous essayerons de prouver en abor- 
dant la question géographique. 

Agassiz , avons-nous vu , a fondé sa théorie sur 
une application à l'homme de la doctrine des centres 
de création. — Nous adoptons cette doctrine comme 
lui-même. En effet , quiconque se placera en dehors 
de toute considération étrangère à la science, qui- 
conque s'en tiendra à ce qu'enseignent l'observation 
et l'expérience , reconnaîtra que les animaux et les 
plantes n'ont pu prendre naissance en un même point 
du globe. L'observation nous apprend que chaque 
grande région a ses espèces, ses genres, ses types 
particuliers, et V expérience prouve chaque jour que 
certaines espèces peuvent être transportées d'une 
région dans l'autre, y vivre et y prospérer. Les con- 
ditions d'existence de leur nouvelle patrie leur con- 
viennent donc , et si l'homme ne les y a pas rencon- 
trées, c'est que jamais elles n'y avaient existé. — 
Pour expliquer la distribution actuelle des animaux 
en supposant un centre de création unique , il faut 
choisir entre deux hypothèses également insoutena- 
bles scientifiquement. Ou bien il faut admettre la 
transformation des espèces primitives et la formation 
d'espèces nouvelles sous l'empire des conditions ac- 
tuelles, et Darw^in lui-même ne va pas à beaucoup 
près jusque-là ; ou bien il faut admettre l'extinction 
totale d'une multitude d'espèces qui auraient disparu 
entre le point de départ et le point d'arrivée, et la 
paléontologie contredit formellement cette idée. — 
Enfin la physiologie et l'expérience nous enseignent 
que les espèces polaires ne peuvent avoir vécu même 



382 CHAPITRE XXI. 

momentanément à côté des espèces équatoriales; à 
plus forte raison que toutes les espèces n'ont pu 
durer à côté les unes des autres pendant le temps 
nécessaire pour amener la séparation et le cantonne- 
ment de chacune d'elles. 

Tout donc concourt à démontrer que les animaux 
ont apparu à l'origine des temps actuels sur des points 
différents, dans des centres de création multiples; et 
quiconque reconnaîtra l'autorité de la science en pa- 
reilles matières, devra admettre que les choses se 
sont passées ainsi. 

Mais en acceptant cette doctrine , on ne peut la sé- 
parer des résultats recueillis en dehors de toute con- 
troverse par les naturalistes qui , sans songer à 
l'homme, ont posé les principes de la géographie 
zoologique par des travaux portant sur plusieurs des 
grandes divisions du règne animal. — Ces natura- 
listes et ces travaux sont nombreux. Au premier 
rang, nous rencontrons encore Buffon avec ses belles 
recherches sur les mammifères , étendues et confir- 
mées par celles de Geoffroy Saint-Hilaire, Desmarets . 
Isidore Geoffroy, etc. Viennent ensuite MM. Duméril 
et Bibron, le maître et l'élève, qui ont étudié les rep- 
tiles au même point de vue; Fabricius et Latreille, 
ces deux princes de l'ento-mologie, Maclay, Spence, 
Kirby, Lacordaire, qui ont également pris les insectes 
pour objet de leurs investigations; M. Edwards, dont 
le travail sur la distribution géographique des crus- 
tacés est un véritable modèle , et une foule d'autres 
savants dont les études ont porté sur des groupes 
moins étendus. — De cet ensemble de recherches res- 
sortent un certain nombre de faits généraux ou de 



THÉORIE D'AGASSIZ. 383 

lois auxquels doit évidemment satisfaire , si elle est 
vraie, la conception d'Agassiz. — Or, bien loin qu'il 
en soit ainsi , il est facile de constater un désaccord 
complet entre ces lois et la théorie proposée. 

Et d'abord, Agassiz a compris les centres de créa- 
tion eux-mêmes comme quelque chose de beaucoup 
trop absolu. Pour lui, l'influence de ces centres est 
générale; elle s'étend à tous les produits d'une ré- 
gion, et établit entre eux des rapports étroits, qu'ils 
appartiennent à la terre ferme, aux fleuves ou aux 
rivages. Dans ses idées, hommes, plantes, oiseaux, 
mammifères , insectes , poissons et crustacés marins 
ou fluviatiles, etc., sont tous frères, en ce sens qu'ils 
sont les enfants d'un même sol. Il semble que l'au- 
teur voie dans les formes humaines, animales ou 
végétales , le produit d'une force locale unique im- 
primant sur tous les êtres une sorte de cachet qui 
atteste leur communauté d'origine. 

Cette donnée est inexacte. — Si elle semble se vé- 
rifier sur quelques points du globe et lorsqu'on rap- 
proche seulement un très-petit nombre de groupes, 
elle se trouve en défaut aussitôt qu'on tient compte 
de tous. La Nouvelle-Hollande, par exemple, dont les 
mammifères se séparent si nettement de ce qui se 
voit partout ailleurs, et qui à ce point de vue forme 
avec quelques petites îles voisines une région si spé- 
ciale , perd ce caractère dès que l'on compare ses 
insectes avec ceux de la Nouvelle-Zélande et de la 
Nouvelle-Calédonie. Au point de vue de la niamma- 
logie, elle forme un centre parfaitement distinct et 
isolé; au point de vue de l'entomologie, elle a été 
réunie par M. Lacordaire à la grande île, à l'archipel 



384 CHAPITRE XXI. 

que nous venons de nommer'. — Les faits devien- 
nent plus frappants encore dès que l'on compare les 
animaux qui vivent dans l'air avec ceux qui vivent 
dans l'eau , ou même ces derniers seulement entre 
eux lorsque deux mers différentes sont séparées par 
une petite étendue de terre. A l'isthme de Suez, les 
faunes aériennes sont à peu près identiques sur les 
côtes de la mer Rouge et de la Méditerranée; les 
faunes marines sont au contraire extrêmement dis- 
semblables sur les rivages opposés. — M. Edwards 
entre autres n'a pas trouvé un seul crustacé qui fût 
commun à l'un et à l'autre. 

Ainsi , jugée par les faits empruntés aux animaux 
-seuls, l'idée fondamentale de la doctrine d'Agassiz 
est contredite par les résultats de l'observation. — 
A'oyons ce qu'elle devient dans ses applications à 
l'histoire de l'homme. 

Parmi le? faits généraux le plus universellement 
admis en géographie zoologique , faits qu'Agassiz lui- 
même rappelle dans son travail, se trouvent les deux 
suivants : — tous les grands centres de création sont 
caractérisés par certains types, comprenant un nom- 
bre d'espèces, de genres plus ou moins considérable, 
types qui leur sont propres ou sont à peine repré- 
sentés ailleurs. Ainsi la Nouvelle-Hollande est essen- 
tiellement la patrie des marsupiaux, l'Amériquecelle 
des édentés'. — Entre deux centres de création vrai- 
ment distincts, il n'y a que peu ou point de f/cnres 



1. Ce résultat est d'autant plus significatif que M. Lacordaire 
multiplie beaucoup plus qu'Agassiz les régions zoologiques. 

2. Les marsupiaux sont des mammifères dont les petits viennent 
au monde dans un état encore imparfait et sont reçus d'abord 



THÉORIE D'AGASSIZ. 385 

communs, encore moins d'espèces communes, et ces 
différences caractéristiques s'accusent de plus en plus 
à mesure que l'on considère des groupes plus élevés. 
Par exemple, en prenant l'ancien et le nouveau 
continent tout entiers, on a évidemment les deux 
régions zoologiques les plus étendues qu'il soit pos- 
sible de comparer. Or ces deux régions ne possèdent 
en commun que cinq ou six genres de chauves-souris 
et qu'une seule espèce du même groupe ; pas un seul 
genre , à plus forte raison pas une seule espèce de 
singes ne se rencontre à la fois dans l'une et dans 
l'autre. La Nouvelle-Hollande forme avec ces deux 
régions un contraste encore plus tranché. 

On n'en trouve pas moins des hommes en Amé- 
rique et en Australie, comme en Asie, en Afrique 
et en Europe. — Or ces hommes, d'après les poly- 
génistes , forment un Qenre composé de plusieurs 
espèces. Si cette opinion était fondée , il s'ensuivrait 
que le genre, ou mieux le type le plus profondément 
caractérisé , se serait produit dans tous les centres de 
création , au lieu d'en caractériser un seul comme le 
font les édentés et les marsupiaux. — D'après Agas- 
siz , l'homme ne forme qu'une espèce , mais ses races 
multipliées ont pris naissance sur tous les points du 
globe. Si Agassiz était dans le vrai, cette espèce, la 
plus exceptionnelle de toutes celles que présente la 
nature organisée, aurait apparu dans les régions 
zoologiques les plus tranchées : dans l'ancien et le 

dans une poche extérieure placée sous le ventre, où la mère les 
tient à l'abri jusqu'à ce qu'ils aient achevé de se développer. Les 
éJentés doivent leur nom à l'absence de dents incisives. Ces deux 
groupes, le premier surtout , sont on ne peut plus caractéristiques. 

22 



386 CHAPITRE XXL 

nouveau continent, qui n'ont pas un seul singe com- 
mun, comme dans TAustralie, qui ne possède pas 
même de singes ! 

Il est impossible d'imaginer un désaccord plus 
complet avec les lois que nous venons de rappeler, 
lois qu'on peut regarder comme les plus absolues , 
les plus générales de la géographie zoologique. Le 
polygénisme mitigé d'Agassiz et de ses disciples est 
donc en contradiction avec la géographie zoologique, 
comme le polygénisme pur de Desmoulins, de Mor- 
ton, etc., l'est avec la zoologie proprement dite, avec 
la physiologie. 

Évidemment les idées que nous combattons ont été 
conçues sous l'impression produite par certaines 
coïncidences qui ne pouvaient guère manquer de se 
manifester. Les grands centres de création ont en gé- 
néral des milieux non moins caractéristiques que 
leurs faunes ou leurs flores. Il n'est pas surprenant 
qu'ils aient imprimé à la race humaine formée sous 
l'influence de ce milieu quelque chose de spécial. En 
ce sens, ce quelque chose est le produit d'une force 
locale. Mais , comme on vient de le voir, il ne préjuge 
rien quant à l'origine. — La coïncidence que pré- 
sente dans certains cas la circonscription des faunes 
et des flores avec celle des races humaines s'explique 
donc tout naturellement par ces actions de milieu 
que l'on trouve partout en anthropologie, et qui ré- 
pugnent si fort aux polygénistes. 

Les coïncidences qui ont séduit Agassiz et lui ser- 
vent d'argument à peu près unique sont bien loin 
d'ailleurs d'être aussi générales et aussi complètes 
que l'a cru ce savant. Pour s'en convaincre, il suffît 



THÉORIE n'AGASSIZ. 387 

d'examiner en zoologiste la carte et le tableau icono- 
graphiques qui accompagnent son mémoire. 

Agassiz reconnaît huit centres principaux de créa- 
tion qu'il appelle les royaumes zoologiques. Ce sont les 
royaumes arctique, mongol, européen, américain, 
nègre, hottentot, malais, australien. Cette distribution 
est certainement arbitraire à certains égards ; nous 
l'acceptons néanmoins telle que l'auteur l'a donnée, 
nous plaçant ainsi exactement sur le terrain qu'il 
s'est fait. — Or le royaume américain comprend le 
nouveau continent tout entier, et V homme à peau 
rouge des États-Unis est pour l'auteur l'homme type 
de cette région. Mais l'Amérique, pour tous les zoo- 
logistes , pour tous les botanistes , forme au moins 
deux grands centres de création parfaitement dis- 
tincts. L'étude des animaux et des plantes conduit 
donc à une répartition des êtres organisés différente 
de celle qu'entraîne la théorie que nous combattons. 

Certainement les zoologi.-^tes, les botanistes, qui 
les premiers ont fait connaître les résultats de leurs 
recherches , ne songeaient pas à combattre une doc- 
trine qui n'existait pas encore. Ils ne pouvaient même 
prévoir que ces résultats pussent jamais servir d'ar- 
guments dans une discussion relative à l'anthropo- 
logie. — Ces arguments indépendants de toute con- 
troverse n'en ont évidemment que plus de force. 

Il est vrai qu'Agassiz partage ces royaumes en pro- 
vinces zoologiques et subdivise encore celles-ci, comme 
le font d'ailleurs tous les naturalistes quand il s'agit 
des grands centres de création. Dans le courant de 
son travail , et surtout dans les publications qui ont 
suivi, il reconnaît avec raison que Vliomme américain 



388 CHAPITRE XXI. 

présente des modifications nombreuses ; chacune de 
ces modifications caractérise pour lui une de ces 
races qu'il a rendues aussi semblables que possible à 
des espèces. — En vertu de sa théorie , si ces races 
ont été créées sur place , si elles sont le produit de 
la même force locale qui a donné naissance aux ani- 
maux de la même région, elles doivent, pour rester 
fidèles aux lois de la géographie zoologique , présen- 
ter avec celles des autres centres de création des rap- 
ports exactements pareils à ceux qui unissent les es- 
pèces animales. 

Or on constate précisément le contraire , et cela en 
Amérique même, dans la contrée où la doctrine que 
nous combattons a pris naissance. 

En effet, que nous apprennent encore les zoolo- 
gistes qui , en dehors de toute autre préoccupation , 
ont étudié la répartition des animaux? — Tous s'ac- 
cordent à déclarer que , dans l'ancien et le nouveau 
continent, non-seulement les contrées boréales, mais 
encore les régions tempérées présentent, quant aux 
populations zoologiques, des ressemblances frap- 
pantes. L'Amérique du Nord possède un grand nom- 
bre de genres, plusieurs espèces même , qui lui sont 
communs avec l'Europe d'une part, avec l'Asie de 
l'autre ; dans l'Amérique du Nord , comme dans l'Eu- 
rope et l'Asie, on rencontre presque toujours les 
mêmes types, et cela jusque chez les mammifères, 
c'est-à-dire chez la classe la plus élevée en organisa- 
tion. — L'Amérique méridionale au contraire, com- 
parée soit à l'Asie, soit à l'Afrique, constitue un centre 
zoologique des plus distincts. Des types caractéristi- 
ques se montrent de tous côtés ; les genres communs 



THÉORIE D'AGASSIZ. 389 

diminuent dans une proportion énorme, et nous ne 
trouvons que peu ou point d'espèces communes. 

Ainsi, considérée comme centre de création animale, 
l'Amérique du Nord se confond presque avec l'Eu- 
rope et l'Asie, tandis que l'Amérique du Sud se sépare 
complètement de l'une et de l'autre , aussi bien que 
de l'Afrique. 

Lorsque l'on considère ces deux moitiés du Nou- 
veau-Monde comme centres de création humaine, c'est 
le contraire que l'on observe. — Bien que l'homme 
à peau rouge des États-Unis soit beaucoup moins 
isolé des autres races que ne l'admettent en général 
les polygénistes, il n'en reste pas moins le type hu- 
main le plus caractérisé du nouveau continent, et 
voilà pourquoi Agassiz l'a figuré comme représentant 
les populations de son royaume zoologique améri- 
cain. Eh bien ! il habite précisément cette Amérique 
du Nord' où vivent le renard et le castor d'Europe, 
où se retrouvent presque tous nos principaux genres 
de carnassiers. — Dans l'Amérique méridionale au 
contraire se rencontrent des hommes à teint jaune , 
à pommettes saillantes sur les côtés, à yeux bridés 
et obliques , si semblables aux Asiatiques qu'ils re- 
connaissent eux-mêmes cette ressemblance et à pre- 
mière vue appellent les Chinois leurs oncles-. Sur 
cette même terre vivent d'autres nations qui, sans 
être aussi blanches qu'un Anglais ou un Alleftiand , 
« ont le teint plus clair qu'on ne l'a en général en 



1. Les peaux-rouges ne peuplent pas d'ailleurs à eux seuls 
l'Amérique du Nord. Là, comme partout, il y a des mélanges de 
races; nous reviendrons tout à l'heure sur cette question. 

2. Observation du prince de Neuwied. 



390 CHAPITRE XXI. 

Espagne et en Italie*. » C'est là encore que M. An- 
grand a rencontré ces indigènes semblables à des 
Canariens. 

Ainsi considérée comme centre de création humaine 
et non plus comme centre de création animale^ l'Amé- 
rique du Nord s'isole à la fois de l'Asie et de l'Eu- 
rope, tandis que l'Amérique méridionale se confond 
presque avec l'Asie et se rapproche même de l'Eu- 
rope et de l'Afrique. 

Les hommes du nouveau continent ont donc avec 
les hommes de l'ancien monde des rapports géogra- 
phiques précisément inverses de ceux qu'on a con- 
statés entre animaux des mêmes régions. 

Sur tous les points les p]us fondamentaux, les plus 
essentiels, la théorie que nous combattons se trouve 
ainsi en désaccord avec les faits. Nous pourrions 
nous en tenir là, mais il est bon de la suivre dans une 
au moins de ses applications de détail, pour en 
mieux constater la faiblesse. 

Nous avons vu qu'Agassiz partage le globe terrestre 
en huit royaumes zoologiques, et que la première de 
ces grandes divisions est le royaume arctique. Celui- 
ci comprend tous les déserts {barren lands) qui, dans 
l'ancien et le nouveau continent , sont placés au delà 
des limites des forêts. Il est borné au midi par une 
ligne onduleuse comprise à peu près entre le soixan- 
tième et le soixante-cinquième degré de latitude. 
Certes aucune région ne présente un ensemble de 



1. D'Azara, cité par Pritchard. Hnmboldt parle d'ailleurs d'/(om- 
mes blancs à cheveux blonds qui auraient été vus dans l'Amérique 
méridionale far les premiers navigateurs. 



THÉORIE D'AGASSIZ, 391 

circonstances plus en harmonie avec les vues d'Agas- 
siz; les conditions d'existence générales sont à peu 
près identiques dans cette vaste étendue, parce que k 
froid entraîne et domine toutes les autres. Pourtant, 
là pas plus qu'ailleurs on ne trouve réalisées les 
coïncidences promises par la théorie. 

Agassiz caractérise ce royaume par la présence de 
cinq mammifères et d'un oiseau qui sont par consé- 
quent pour lui les termes géographiques correspondants 
de l'Esquimau, considéré par l'auteur comme le type 
de riiomme boréal. 

Les Esquimaux et les races qui ont avec eux le 
plus de ressemblances générales sont en effet relé- 
gués à peu près dans les limites indiquées par l'au- 
teur ; mais quiconque tiendra compte comme nous 
de l'action à la fois si uniforme et si puissante que 
doit exercer sur l'homme ce climat polaire, compren- 
dra qu'il ne peut en être autrement. Ce climat n'agit 
pas seulement d'une manière directe par sa tempé- 
rature , il impose de plus à toutes les populations des 
mœurs, des habitudes, un genre de vie, une nour- 
riture presque entièrement semblables. En tout, il 
identifie pour ainsi dire le milieu. Serait-il surpre- 
nant qu'il y eût entre ces populations des ressem- 
blances très-grandes, une similitude presque com- 
plète? Evidemment la doctrine des actions du ndlieu 
suffit pour rendre compte de ce fait que nous n'ad- 
mettons que sous réserve '. — Mais résulte-t-il de là 



1. On verra, en effet, plus loin que cette ressemLlance est 
d'ailleurs fort loin d'être absolue, et qu'où trouve à côté des Es- 
quimaux des hommes qui en diffèrent presque à tous égards. 



392 CHAPITRE XXI. 

que les races humaines boréales se rattachent aux 
animaux qui les entourent de la façon dont l'en- 
tend Agassiz , qu'elles se rallient intimement aux 
faunes? Non. 

Parmi les espèces mammalogiques qu'Agassiz a 
choisies comme étant les plus propres à représenter 
la faune polaire, deux seulement, Fours blanc et le 
morse, appartiennent vraiment, comme type et 
comme espèce, à ces contrées glaciales. Comme es- 
pèce, le phoque du Groenland leur appartient égale- 
ment, mais le genre dont il fait partie est répandue 
dans toutes les mers d'Europe, et le type se retrouve 
dans l'univers entier. Le renne et la baleine franche 
sont bien plus malheureusement choisis encore. 
Celle-ci fait partie d'un genre qui a des représentants 
directs à peu près dans toutes les mers, et au moyen 
âge elle fréquentait les côtes de France. Si on ne la 
trouve aujourd'hui que dans la zone polaire, c'est 
qu'elle a été chassée de partout ailleurs. Il en est de 
même du renne , qui au temps de César habitait les 
forêts de la Geruîanie, et qui encore aujourd'hui, là 
où il n'a pas été détruit, descend à plus de vingt de- 
grés au sud des limites que suppose la théorie que 
nous combattons '.Quant a Feider, signalé comme re- 
présentant les oiseaux du pôle ,il niche tous les ans en 
Danemark, à 12 ou 15 degrés au sud du cercle polaire. 

Ainsi, sur les six espèces animales figurées dans le 



1. Le renne descend, en suivant la ligne des monts Curais , 
jusque sur les bords de la Kouma, bien au sud d'Astracan et 
presque au pied du Caucase. Il ne se passe pas d'hiver que les 
habitants n'en tuent quelques-uns. {Dictionnaire universel d'im- 
toire naturelle.) 



THÉORIE D'AGASSIZ. 393 

tableau d'Agassiz, et qui sont censées représenter le 
plus fidèlement la faune du royaume arctique, trois 
au moins peuvent être regardées comme appartenant 
presque également à la région que l'auteur appelle 
le royaume européen. Cependant Agassiz a certaine- 
ment choisi les exemples les plus propres à étayer sa 
doctrine, et nul mieux que lui ne pouvait apporter 
dans ce choix la science nécessaire. Si un naturaliste 
aussi éminent n'a pas mieux réussi , c'est que la 
chose était impossible. 

En effet, malgré un petit nombre de traits spé- 
ciaux, tels qu'on en trouve partout dans quelque 
sens qu'on se dirige, la faune des régions polaires 
n'est évidemment qu'une extension des faunes pro- 
pres aux grands centres qui, en Europe, en Asie, en 
Amérique, sont contigus à ces régions. Telle est la 
conséquence qui ressort même du petit nombre 
d'exemples choisis par Agassiz chez les mammifères 
et les oiseaux. L'étude des insectes conduit exacte- 
ment aux mêmes résultats. Voici comment M. Lacor- 
daire résume les faits de géographie entomologique 
qu'il vient d'exposer : « La région polaire est ainsi 
caractérisée moins par la spécialité de ses produits 
entomologiques que par leur petit nombre. » {Intro- 
duction à l'Entomologie.) Et cependant M. Lacordaire, 
en prenant pour limite de cette région le cercle po- 
laire lui-même , en la restreignant par conséquent 
beaucoup plus qu' Agassiz, en rendait la caractérisa- 
tion zoologique plus facile. 

On le voit, en dépit de quelques apparences presque 
toutes purement locales, pas plus au pôle qu'à l'équa- 
teur il n'y a de concordance réelle entre la distri- 



394 CHAPITRE XXI. 

bution géographique des animaux et celle des races 
humaines. 

Pour soutenir sa théorie, Agassiz ne s'en est pas 
tenu aux arguments que nous venons d'exposer : il 
en a employé d'autres qui reposent, comme les pré- 
cédents, sur quelques coïncidences de détail, mais 
qui sont bien plus faciles encore à réfuter. Ici même 
nous éprouvons un certain embarras. — Dans la pré- 
face de l'un de ses derniers ouvrages , récemment 
publié à Londres*, l'auteur avertit ses lecteurs euro- 
péens que « son livre a été écrit en Amérique, spécia- 
lement pour L s Américains, et que la population à 
laquelle il est particulièrement destiné à des besoins 
très-différents de ceux du public qui lit en Europe. 
Je m'attends, ajoute-t-il, à voir mon livre lu par des 
gens de peine, par des pêcheurs, par des fermiers, 
aussi bien que par des étudiants ou des savants de 
profession, et j'ai dû faire mon possible pour être 
compris de tout le monde. » Nous admettons cette 
nécessité, mais peut-être, sous l'empire de ces préoc- 
cupations, Agassiz s'est-il parfois plus inquiété de 
frapper fort que de frapper juste; peut-être s'est-il 
laissé aller à employer des arguments qu'il eût 
soigneusement évités, s'il s'était adressé à un autre 
public. Cette espèce d'entraînement expliquerait 
seule à nos yeux comment un naturaliste d'un aussi 
incontestable savoir, comment un esprit aussi éclairé 
a pu chercher à étayer une doctrine quelconque par 
des raisons comme celles qu'il invoque dans une 
lettre adressée aux auteurs des Tijpes ofMankind. 

1. An Essay on Classification , 1859. 



THÉOIUE D'AGASSIZ. 395 

Imitant en cela presque tous les polygénistes , 
Agassiz s'appuie d'une pirt sur les incertitudes qui 
régnent encore dans la science relativement à la dé- 
termination de certaines espèces de singes, d'autre 
part sur les différences qui séparent les races hu- 
maines. — Nous avons répondu à ces objections 
mille fois opposées aux monogénistes, et nous n'y re- 
viendrons pas. 

De plus, il semble vouloir chercher une preuve en 
faveur de la communauté d'origine du Malais et de 
l'orang-outang, du Négritto et de certains gibbons, 
dans l'identité de couleur que présenteraient , selon 
lui, la peau de ces races humaines et le pelage de ces 
quadrumanes. — Il insiste peu du reste sur cet ar- 
gument, et nous ferons comme lui. Le lecteur peut 
aisément se faire une opinion personnelle à ce sujet 
en lisant ce que les voyageurs nous apprennent sur 
les Malais, les x\égrittos, et les autres peuples qui vi- 
vent dans la zone des quadrumanes, et en allant en- 
suite parcourir les galeries du Muséum. Il trouvera 
là des orangs, des gibbons et bien d'autres singes; il 
décidera par lui-même s'il est possible d'établir le 
moindre rapport entre le teint des uns et la couleur 
des autres. — Au reste, un naturaliste dont le témoi- 
gnage est bien peu suspect, un polygéniste bien dé- 
cidé, Desmoulins, a réfuté d'avance la théorie qui 
semble vouloir se produire ici, et nous nous bor- 
nerons à renvoyer au chapitre de son livre intitulé : 
Rapports zoologiques des hommes et des singes les per- 
sonnes qui pourraient être tentées de se laisser sé- 
duire par ces rapprochements inattendus. 

Mais voici un argument plus étrange encore peut- 



396 CHAPITRE XXI. 

être, et sur lequel il est difficile de glisser aussi légè- 
rement, parce qu'il tend à mettre en suspicion toute 
une science qui, quoique nouvelle, a donné déjà et 
donne chaque jour des résultats aussi importants que 
curieux pour l'histoire de l'humanité. 

Agassiz nie la valeur ou mieux la réalité de la 
linguistique comparée. — En cela, il est logique. En 
effet la manière dont les philologues modernes com- 
prennent la filiation des langages, les rapports que 
chaque jour ils découvrent entre les dialectes d'une 
même langue, entre les langues parlées par les peu- 
ples les plus éloignés, les conséquences que, d'un 
d'un commun accord, ils tirent de ces résultats rela- 
tivement à la parenté des races, sont en contradiction 
flagrante avec la théorie d'Agassiz, avec toutes les 
doctrines de l'école américaine. — Dans cette théorie, 
dans ces doctrines, l'homme est créé par nations; 
chaque nation naît avec son langage, comme l'animal 
avec son cri particulier. Aussi Agassiz n'hésite point 
à assimiler ces deux choses. 

Ici nous sentons qu'il faut traduire pour ne pas 
être accusé de travestir les idées de l'auteur. 

Dans son premier mémoire, il avait dit déjà : « La 
preuve tirée de l'affinité des langues de diverses na- 
tîons en faveur d'une communauté d'origine est sans 
valeur , car nous savons que , parmi les animaux 
doués de la voix, chaque espèce à ses intonations par- 
ticulières, et que les différentes espèces d'une même 
famille produisent des sons aussi étroitement rappro- 
chés, formant des combinaisons aussi naturelles que 
peuvent le faire les langues appelées indo-germani- 
ques, lorsqu'on les compare entre elles. Le chant des 



THÉORIE D'AGASSIZ. 397 

différentes espèces de grives qui habitent les diverses 
parties du monde présente la plus grande affinité. 
Personne ne tirera de ce fait la conséquence que 
toutes ces espèces d'oiseaux ont une origine com- 
mune. Et cependant, lorsqu'il s'agit de l'homme et 
de ses races, les philologues considèrent les affinités 
de langage comme présentant la preuve directe d'une 
pareille communauté ! » 

Dans sa lettre à Nott et à Gliddon, Agassiz est plus 
explicite encore. « Ceux qui soutiennent l'unité pri- 
mitive de l'espèce humaine, dit-il, attachent une 
grande importance à l'affinité des langues comme 
prouvant la nécessité d'une parenté directe entre tous 
les hommes; mais on peut en prouver autant de 
n'importe quelle famille animale, même de celles 
qui contiennent un nombre considérable d'espèces et 
de genres distincts. Qu'on suive sur une carte la dis- 
tribution géographique des ours, des chats, des ru- 
minants à cornes creuses, des gallinacés, des canards 
ou de tout(! autre famille* : on prouvera avec tout 
autant d'évidence que peuvent le faire pour les lan- 
gues humaines n'importe quelles recherches philo- 
logiques, que le grondement des ours du Kamtchatka 
est allié à celui des ours du Thibet, des Indes orien- 
tales, des îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, 
d'Europe, de Sibérie, des États-Unis, des Montagnes- 
Rociieuses et des Andes. Cependant tous ces ours 
sont considérés comme des espèces distinctes, n'ayant 
en aucune façon hérité de la voix les unes des autres. 

1. Tous ces noms sont pris ici dans l'acception générale qu'ils 
ont en zoologie. Cliacun des groupes indiqués par Aga&siz ren- 
ferme un grand nombre de genres et d'espèces. 

23 



398 CHAPITRE XXI. 

Les différentes races humaines ne l'ont pas fait da- 
vantag^e. On peut en dire autant du rugissement et du 
miaulement des chats d'Europe, d'Asie, d'Afrique ou 
d'Amérique', et du mugissement des bœufs, dont les 
espèces sont si largement dispersées sur presque tout 
le globe. Tout ce qui précède est encore vrai du ca- 
quetage des gallinacés"^, du cancanage des canards, 
aussi bien que du chant des grives, qui toutes lan- 
cent leurs notes harmonieuses et gaies chacune dans 
son dialecte , lequel n'est ni le dérivé ni l'héritier 
d'un autre, bien que toutes chantent en grivien}. Que 
les philologues étudient ces faits, qu'ils apprennent 
en même temps combien sont indépendants les uns 
des autres les animaux qui emploient des systèmes 
d'intonations aussi étroitement alliés, et s'ils ne sont 
pas absolument aveugles à la signification des analo- 
gies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à 
douter de la possibilité d'avoir confiance dans les 
arguments philologiques employés à prouver la dé- 
rivation génétique. » 

Les linguistes accepteront-ils l'arrêt porté par 
Agassiz au nom de la doctrine qui déclare les hommes 
créés par nations? C'est à eux de répondre, et la 
réponse est facile à prévoir. — Il va s'en dire que 
pour notre part nous protestons contre une assimila- 
tion semblable. Si, comme nous l'avons fait au début 



1. Le groupe des chats, dont parle Agassiz, comprend les 
lions, les tigres, les jaguars, etc. 

2. Cet ordre, de la classe des oiseaux, renferme les coqs, les 
faisans, etc. 

3. Agassiz a souligné lui-même l'expression que j'ai cherché à 
traduire littéralement. Il avait, le premier, fait le néologisme 
que je suis forcé d'imiter. 



THÉORIE D'AGASSIZ. 399 

de ce travail, on doit reconnaître que les animaux se 
servent de leur cri pour traduire des impressions et 
des sentiments , on ne doit pas oublier pour cela 
combien sont rudimentaires les procédés mis par la 
nature à leur disposition. Ces cris, avons-nous déjà 
dit, peuvent tout au plus se comparer aux interjec- 
tions que la joie ou la terreur, le plaisir ou le déses- 
poir, l'amour ou la rage arrachent à tous les 
hommes, et qui se ressemblent à bien peu près chez 
tous les peuples ; aux signaux résultant d'une simple 
émission de sons, et que comprennent les intéressés. 
Ils n'ont aucun rapport avec la voix articulée, avec la 
parole, qui depuis Aristote est regardée à juste titre 
comme un des attributs de l'homme. A celle-ci et à 
l'intelligence supérieure nécessaire pour manier un 
pareil instrument se rattachent toutes les langues 
humaines, les plus parfaites comme les plus simples, 
car toutes ont un vocabulaire et une grammaire. 
L'argumentation entière d'Agassiz tombe devant ce 
seul fait. 

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cet 
ordre d'idées. Il suftit d'avoir montré jusqu'où une 
doctrine qui prend pour point de départ la multipli- 
cité des origines humaines a pu conduire un homme 
doué d'autant d'esprit et de jugement qu'il possède 
de science sérieuse. 

La zoologie , la physiologie avaient démontré 
l'unité de l'espèce humaine; la géographie zoolo- 
gique à son tour, loin de venir en aide au polygé- 
nisme, vient de nous apprendre que l'espèce humaine 
n'a pu prendre naissance dans tous les centres de créa- 
tion, qu'elle appartient essentiellement à l'un d'eux. 



400 CHAPITRE XXL — THEORIE D'AGASSIZ. 

Par là encore l'homme rentre dans ces lois géné- 
rales qui dominent tous les êtres vivants. Tous les 
grands centres, avons-nous vu, sont caractérisés par 
quelque type spécial. Les provinces zoologiques, les 
centres secondaires eux-mêmes ont leurs genres, 
leurs espèces qui leur sont propres. L'homme, ce 
type à part , cette espèce privilégiée entre toutes , 
alors même qu'on ne voit en lui que l'être physique, 
pouvait-il naître à la fois en tout lieu? Non, ou bien 
il eût constitué une de ces exceptions uniques dont 
nous ne connaissons pas encore d'exemple. — Voilà 
pourquoi, après avoir dit : « Tous les hommes ne 
forment qu'une seule espèce, » nous pouvons ajouter : 
« Cette espèce est originaire d'une seule contrée du 
globe , et probablement cette contrée est proportion- 
nellement assez peu étendue. » 

Où est placé ce coin de terre d'oii est sorti l'être 
qui devait asservir toutes les autres créatures et con- 
traindre à le servir jusqu'aux forces brutales qui ré- 
gissent la matière inanimée? Ce n'est pas ici le lieu 
d'examiner en détail cette question. Bornons-nous à 
répondre que tout indique l'Asie centrale comme 
ayant été le premier berceau de l'homme, comme le 
point d'où, rayonnant en tout sens, les tribus hu- 
maines sont parties pour aller peupler les solitudes 
les plus lointaines. 



c^ 



XXII 



Migrations des populations humaines. — Peuplement 
de la Polynésie et de l'Amérique. 



La conclusion , qui termine le chapitre précédent 
est rigoureusement déduite de faits et de lois exclu- 
sivement scientiliques; elle n'en a pas moins été vi- 
vement attaquée par les polygénistes. Cette conclusion 
entraîne comme conséquence l'extension successive 
de l'espèce humaine, et par suite de nombreuses et 
longues migrations. Or on a nié la possibilité de ces 
migrations; on a parlé des marais et des montagnes, 
des forêts et des déserts comme ayant dû opposer des 
obstacles insurmontables à la marche, à l'expansion 
des premiers hommes. 

Franchement cette objection nous a toujours sur- 
pris. — Qu'il marche en troupe ou qu'il soit isolé, 
tant qu'il est sur la terre ferme, ce n'est pas la na- 
ture que l'homme a surtout à combattre. En réalité, 
il n'est arrêté que pai^ son semblable. Sans les Tou- 
hareks, les caravanes sillonneraient fort bien le dé- 



402 CHAPITRE XXII. 

sert entre l'Algérie et le Sénégal; le martyrologe des 
voyageurs compte autant de victimes tombées direc- 
tement sous les coups de lliommc que d'individus tués 
par un climat où les retenaient souvent des obstacles 
soulevés encore par Vhomme. Avant la présence de 
celui-ci en certaines latitudes, qui donc eût arrêté 
les hordes , les familles s'avançant par stations plus 
ou moins prolongées, s'établissant à leur gré sur des 
terres que personne ne leur disputait, laissant les 
générations , successives se faire à des conditions 
d'existence nouvelles, mais qui ne différaient jamais 
beaucoup des précédentes, et recommençant à leur 
heure une conquête qui n'entraînait de guerre 
qu'avec le sol et les bêtes féroces*? 

Quant à nous, loin de trouver difficile la disper- 
sion de l'espèce humaine, nous regardons comme 
impossible qu'elle n'eût pas lieu dans les conditions 
dont il s'agit, et la manière dont ont grandi dans les 
temps modernes toutes les colonies nous est un sûr 
garant que les choses ont dû se passer ainsi. 

On insiste, on nous oppose les mers, l'Océan; on 
nie surtout la possibilité du peuplement par migra- 
tions de la Polynésie et de l'Amérique. — Cette ob- 
jection a pu avoir autrefois une certaine apparence de 
fondement ; en présence des renseignements recueil- 
lis de nos jours, en présence des faits dont on re- 

1. C'est dans cette marche lente et progressive qu'on trouve 
l'explication de la présence de l'homme partout, de son adapta- 
tion à tous les climats. U acclimatation, telle que nous l'enten- 
dons et la pratiquons de nos jours, est presque universellement 
le contraire de ce qu'elle a dû être à l'origine, de ce qu'elle doit 
être pour ne pas devenir trop meurtrière et parfois f eut-être im- 
possible. 



MIGRATIONS. 403 

trouve la trace, ou qui se passent encore, il est 
étrange qu'on puisse lui attribuer aujourd'hui la 
moindre valeur. Cependant, comme elle a été repro- 
duite avec insistance à diverses reprises et parfois 
par des hommes d'un mérite incontestable, comme 
elle est de nature à frapper les personnes étrangères 
à cet ordre de recherches, nous y répondrons avec 
quelque détail. 

Nous insisterons peu sur la Polynésie. Il suffit de 
parcourir les récits des voyageurs , des plus anciens 
aux plus récents, pour être convaincu que cette vaste 
étendue de mers, partout semée d'îles et d'archipels, 
est habitée par la même race. — Toutes ces popula- 
tions ont des caractères physiques à très-peu près les 
mêmes, toutes ne parlent que des dialectes d'une 
seule langue. On sait avec quelle hardiesse elles se 
lancent sur l'Océan dans des embarcations dont plu- 
sieurs sont parfaitement propres à exécuter des 
voyages lointains. On sait que , grâce à ces moyens 
de transport, des guerres sanglantes ont souvent 
lieu, non pas seulement d'île à île, mais d'archipel 
à archipel, et que ces mers, comme les continents, 
ont vu des invasions suivies d'émigrations en masse. 
Personne n'ignore que les habitants de ces îles, en 
apparence isolées les unes des autres, avaient des 
notions précises sur la géographie de la Polynésie 
entière, et qu'un Tahitien, Tupaïa, ancien ministre 
d'Obéréa, put remettre à Cook une carte d'ensemble 
remarquable par son exactitude. 

A côté de ces faits généraux viennent se placer les 
faits particuliers recueillis par presque tous les 
grands navigateurs, et qui montrent comment les 



404 CHAPITRE XXII. 

orages imprévus, les tempêtes venant rompre l'uni- 
formilé des vents sur lesquels comptaient des hommes 
de mer, ont amené d'une terre à l'autre, et parfois 
à d'immenses distances , un certain nombre d'indi- 
vidus. Mai, ce Tahitien qui suivit Cook jusqu'en 
Europe, retrouva à la Nouvelle-Zélande trois de 
ses compatriotes qu'un accident de cette nature y 
avait amenés douze années auparavant. Beechey a 
constaté un fait entièrement analogue. La possibilité 
du peuplement de la Polynésie par migrations est 
donc pleinement démontrée. Ce fait est d'ailleurs 
admis comme incontestable, en Amérique même, 
par les hommes qui se tiennent en dehors des exa- 
gérations polygénistes. M. Haie, le compagnon du 
capitaine Wilkes , a pu préciser l'époque approxi- 
mative de plusieurs de ces migrations, et il en a 
dressé une carte dont l'ensemble au moins présente 
des garanties réelles de vérité. 

L'histoire ethnologique de l'Amérique est bien 
plus compliquée que celle de l'Océanie. Cette vaste 
terre n'est plus habitée par une seule race d'hommes; 
elle en renferme au contraire un très-grand nombre. 
Or, la plupart présentent à un haut degré les carac- 
tères des races mixtes résultant des croisements des 
principaux types qu'on observe dans l'ancien conti- 
nent. En outre, les caractères qu'on a regardés comme 
le plus essentiellement propres aux indigènes d'A- 
mérique ne sont jamais communs à tous; enfin ces 
mêmes caractères se retrouvent chez certaines popu- 
lations de l'ancien monde. — Le teint rouge ou cuivré, 
par exemple, est une exception parmi les tribus de 
l'Amérique méridionale. Humboldt en avait déjà fait 



MIGRATIONS. 405 

la remarque; mais Alcide d'Orbigny surtout a l'ort 
bien montré que sur ce vaste territoire le teint des 
indigènes est généralement ou jaune ou brun oli- 
vûtre, et que le mélange de ces deux couleurs rend 
compte des différences signalées par les voyageurs. 
— En revanclie , le teint plus ou moins cuivré se re- 
trouve sur la côte orientale d'Asie, dans la presqu'île 
de Corée; dans l'Asie méridionale, chez diverses po- 
pulations malaises; en Afrique, chez les Abyssins, 
les Peules, et plusieurs tribus mélangées qui s'éten- 
dent à travers le Soudan, de l'Abyssinie jusqu'au 
Sénégal et à la Guinée supérieure. 

L'étude des caractères physiques conduit donc à 
admettre que l'Amérique a été peuplée par des émi- 
grants partis de l'ancien monde et appartenant de 
près ou de loin aux trois races principales que pré- 
sente celui-ci, la blanche, la jaune et la noire. — Ces 
émigrations sont-elles aussi impossibles que le disent 
les polygénistes? 

Pour se convaincre du contraire, il suffit de jeter 
les yeux sur la carte. Dès le siècle dernier, Buffon 
avait parfaitement compris combien le passage devait 
être facile d'Asie en Amérique par le détroit de Beh- 
ring. La connaissance de plus en plus complète de 
ces mers et des races qui en peuplent les rivages, 
ont confirmé jusqu'à l'évidence cette opinion, qui 
put alors paraître hardie. Pickering, l'un des mem- 
bres de la commission scientifique qui fii partie du 
voyage d'exploration entrepris aux frais des États- 
Unis par le capitaine \yilkes, se demande où com- 
mencent et où Unissent l'Asie et l'Amérique; et en 
efïet le navigateur qui, longeant les îles Aléoutiennes, 



406 CHAPITRE XXII. 

se rend du Kamtchatka à la presqu'île d'Aliaska, doit 
être bien embarrassé pour déterminer la limite des 
deux continents. Le peuplement de l'Amérique par 
le nord-ouest fut donc très-aisé. Au nord-est, par 
l'Islande et le Groenland, les immigrations d'Europe 
en Amérique n'étaient guère plus difficiles. 

Mais ce n'est pas sur ces deux points seulement 
que le peuplement du Nouveau-Monde a dû s'effec- 
tuer. — On connaît aujourd'hui , bien mieux qu'il y 
a quelques années , la marche et la complication des 
mouvements de l'atmosphère et des mers. Là oii nos 
prédécesseurs n'avaient vu que le grand courant 
équatorial, allant uniformément de l'est à l'ouest, 
nous savons qu'il existe des contre-courants dirigés 
en sens contraire ; nos marins ont découvert de nou- 
veaux fleuves coulant au sein des mers, et en parti- 
culier ils ont retrouvé dans l'Océan-Pacifîque un se- 
cond gulf stream qui, passant au sud du Japon, se 
dirige vers l'Amérique, comme le premier va de 
Terre-Neuve aux côtes de l'ancien monde. — Le cou- 
rant de Tessan * a conduit sur les côtes de la Californie 
des jonques abandonnées ®, comme le gulf stream 
avait jeté sur la plage des Açores ces fruits, ces pou- 
tres travaillées, ces canots chavirés qui, dit-on, por- 
tèrent dans le cœur de Colomb la conviction qu'il 
existait un autre monde. Ce courant, s'il a été connu 

1 . On a donné à juste titre à ce courant le nom de M. de Tessan, 
notre confrère à l'Institut, qui en a constaté l'existence dans le 
voyage pendant lequel il accompagnait, en qualité d'hydrographe, 
le capitaine du Petit-Thouars , commandant de la Vénus. Au reste 
les Japonais connaissaient déjà ce courant, nommé par eux Kouro- 
Sivo {fïeiive noir). 

2. Hamilton Smith, Morton et Pickering en citent des exemples. 



MIGRATIONS. 407 

d'une nation de navigateurs, a pu et dû conduire les 
flottes d'Asie en Amérique, comme il a pu et âù. 
entraîner en Californie les embarcations imparfaites 
des peuples moins habiles à lutter contre la mer. — 
Enfin, le grand courant équatorial atlantique a fort 
bien pu amener dans l'Amérique méridionale et 
dans le golfe du Mexique un certain nombre d'hommes 
enlevés aux côtes d'Afrique; mais ces derniers faits 
ont dû être en tout cas assez rares, car la plupart des 
populations littorales africaines paraissent s'être peu 
livrées à la navigation. 

De l'ensemble des considérations que nous ne pou- 
vons qu'indiquer ici \ il résulte que l'Amérique a pu 
se peupler par des hommes venant du dehors; que 
ces 'hommes ont dû être surtout des Asiatiques ap- 
partenant aux races qui occupaient les côtes de la 
Chine , du Japon et des terres qui s'étendent jusqu'au 
détroit de Behring; que des races blanches euro- 
péennes ont pu pénétrer de même en Amérique, mais 
avec plus de difficulté ; et par conséquent en nombre 
moins considérable ; enfin que les populations afri- 
caines ont pu entrer pour une part, mais une part 
nécessairement très-faible, et sans doute toujours 
involontairement, dans cette immigration. 

Les faits s'accordent-ils avec ces possibilités qui 

1. Sur toutes les questions relatives aux lois qui règlent l'en- 
semble des vents et des courants maritimes, le lecteur consultera 
avec autant de plaisir que d'utilité l'ouvrage de M. Félix Julien, 
lieutenant de vaisseau , dans lequel l'auteur résume tout ce que 
nous ont appris les études si importantes du commandant Maury, 
des Ëtat>Unis , et les recherches les plus récentes sur la physique 
générale du globe (Courants et révolutions de l'atmosphère et de 
la vw). 



408 CHAPITRE XXII. 

ressortent de la vue du moindre atlas de géographie, 
mais surtout de l'élude des belles cartes dues à M. de 
Kerhallet ' ? C'est ce que nous allons rapidement 
examiner. 

Et d'abord, pour ce qui concerne le détroit de Beh- 
ring et la cliaîne des îles Aléoutiennes , nous avons 
à citer une preuve frappante de la facilité qu'ils of- 
frent aux communications, — Les Tchouktchis, cette 
population si diflerente de toutes les races placées si 
haut vers les pôles, étaient naguère campés à la 
fois en Asie et en Amérique ; ils occupent encore une 
partie des deux côtes-: il faut bien qu'ils aient passé 
de l'une à l'autre. Parfois ils se visitent réciproque- 
ment pour traiter quelques affaires. — A lui seul, cet 
exemple suffirait pour montrer comment l'ancien 
continent a pu verser dans le nouveau une partie de 
sa population. 

Or, les races qui habitent les îles et les rivages 
asiatiques dont il s'agit sont loin d'être homogènes. 
— On y rencontre, à côté des populations mongoles, 
qui dominent en nombre, d'autres populations dans 
lesquelles l'élément blanc est pur ou presque pur '. 
Ces mêmes régions possèdent la race la plus velue, 



1. On consultera surtout avec fruit les deux caries reproduites 
dans les Considérations gcncralcs sur l'Océan Pacifique. 

2. Les Tchouklcliis asiatiques se sont avancés vers le nord et 
occupent aujourd'iiui les plages occidentales du détroit de Behring, 
dont ils ont chas~é ou détruit les anciens liabitants. 

3. Les hautes castes japonaises, qui représentent les conqué- 
rants de ce pays, ont à un haut degré tous les caractères de cer- 
taines races ÎJlanches. Les Tchouktchis eux-mêmes rappellent 
d'une manière étrange à la fois les races blanches et les peaux- 
rouges des États-Unis. 



MIGRATIONS. 409 

la plus barbue peut-être, du globe entier, celle des 
Aïnos. Cette race est aussi remarquable par ses qua- 
lités intellectuelles et morales que par ses caractères 
physiques'; son culte national, celui de la mer et 
des astres , rappelle les croyances religieuses de 
quelques-uns des peuples les plus civilisés de l'Amé- 
rique; ils n'ont adopté du bouddhisme que la secte 
la plus pure et la plus élevée. De ces faits et de bien 
d'autres encore, il résulte que, sans presque sortir 
de ces parages, on trouverait peut-être de quoi ex- 
pliquer tout ce que les traditions américaines racon- 
tentsur les origines des principales nations de ce pays, 
tout ce que nous ont appris les patientes reciierches 
des hommes trop rares qui ont étudié sérieusement 
la mystérieuse histoire de ces populations. 

Nous avons dit que l'Asie pouvait avoir commu- 
niqué avec l'Amérique par d'autres voies, et nous 
tenons à montrer qu'il en a été réellement ainsi. — 
La Californie est le seul point dans cette partie de 
l'Amérique où les indigènes aient le teint réellement 
foncé. Cette circonstance, qui naguère pouvait pa- 
raître extraordinaire, s'explique tout naturellement 
par l'existence du courant de Tessan. Celui-ci a pu 
amener jusque sur ces bords éloignés des canots por- 



1. La Pérouse, après avoir parlé de leur intelligence, delà 
gravité de leurs manières, de la noblesse de leurs gestes, ajoute : 
ce S'ils étaient pasteurs et avaient de nombreux troupeaux . je ne 
me formerais [)as une autre idée des usages et des mœurs des pa- 
iriarches. » Malheureusement cette race si curieuse, dont il est 
fait mention dans les annales chinoises sous le nom de barbares 
velus, est de nos jours en pleine décroissance. C'est une de celles 
sur lesquelles il faut se hâter de recueillir des renseignements 
pendant qu'il en est temps encore. 



410 CHAPITRE XXII. 

tant des nègres océaniens, connue nous avons vu 
qu'il y entraînait les navires abandonnés. — En tout 
cas, c'est lui sans doute qui facilitait entre l'Amé- 
rique et l'Asie les communications dont de Guignes 
et M. de Paravey ont retrouvé les traces dans les ou- 
vrages chinois. Les résultats auxquels sont arrivés 
sur ce point les savants français ont été vivement 
combattus ; mais il n'est guère permis d'en contester 
l'exactitude en présence du témoignage si net de Go- 
mara. — Ce fidèle compagnon de Cortez , en racon- 
tant l'expédition de Yasquez de Coronado, qui re- 
monta jusqu'au delà du 37'= degré de latitude, c'est- 
àrdire jusqu'à Monterey environ , rapporte que les 
Espagnols trouvèrent près de la côte des navires a 
j)rones durées et à vergues argentées * , chargés de rtiar- 
chandises. Les gens qui les montaient firent entendre 
par signes qu'ils étaient en mer depuis trente jours. 
Les Espagnols en conclurent que ces vaisseaux ve- 
naient de la Chine ou du Japon; et nous ferons 
comme eux. 

11 est encore mieux établi que l'élément blanc eu- 
ropéen a pénétré directement en Amérique. — Sans 
même parler des prétentions soulevées au nom des 
Gallois et des Basques, les titres des Scandinaves à 
la découverte de l'Amérique sont aujourd'hui recon- 
nus comme pleinement authentiques. Les savantes 
et curieuses recherches de Rafn ont appris que , dès 
avant l'an lOOO de notre ère, le Groenland avait été 
colonisé par les descendants des chefs Scandinaves qui 

1. Ce détail sur les proues florées pourrait bien tenir aux habi- 
tudes du temps et être de pure invention; mais il ne détruit pas 
la valeur du fait lui-même, si simplement raconté par Gomara. 



MIGRATIONS. 411 

avaient fui en Islande la tyrannie d'Harald aux Che- 
veux d'Or'. Les frères de ces Normands qu'attirait si 
impérieusement le midi de l'Europe ne pouvaient 
rester confinés dans cette contrée qui, pour avoir mé- 
rité à cette époque le nom de terre verte, n'en devait 
pas moins subir des hivers à peu près aussi rigou- 
reux qu'aujourd'hui. Ils descendirent donc au midi, 
et jusque vers le quatorzième siècle il y eut des com- 
munications fréquentes entre le Bas-Canada et les 
premières colonies; mais en 1408 les glaces inter- 
ceptèrent toute communication entre l'Islande et le 
Groenland. 

Qu'est devenue la population de ce dernier pays, 
population qu'on saitavoir été fort nombreuse^? Peut- 
on supposer qu'elle ait en entier péri sous les coups 
des Esquimaux, de ces Shrellingers qui à diverses re- 
prises ravagèrent les colonies islandaises? — N'est-il 
pas évident que la plupart de ces hardis marins, se 
croyant abandonnés par la mère-patrie , ont dû re- 
monter sur leurs barques, suivre les frères qui les 
avaient précédés vers le sud , et les dépasser sans 
doute? Ainsi s'explique la présence de ces hommes 



1. Dans son Histoire des régions circumpolaires, M. Frédéric 
Lacroix cite une bulle du pape Grégoire IV adressée à Ansgarius, 
datée de 835, et où il est fait mention des missions d'Islande et 
du Groenland. Le même auteur rappelle que La Peyrère a signalé 
une autre bulle antérieure à l'an 900, oîi l'Islande et le Groenland 
sont également nommés. 

2. Le Groenland formait deux districts séparés par une étendue 
considérable de terres inhabitables. Celui de l'est {Osterhjgd) 
comptait dans son territoire deux villes, Garda et Alba, une ca- 
thédrale, onze églises, trois ou quatre monastères, trois maisons 
royales, etc. Ces colonies, on le voit, étaient devenues très-flo- 
rissautes. 



412 CHAPITRE XXII. 

aussi blancs, plus blancs même que les Espagnols, que 
rencontrèrent çà et là sur leur route les premiers 
conquis!. idorcs environ deux siècles plus tard. — Mais 
une partie aussi ne voulut pas quitter la terre verte, 
et leurs petits- fils y vivent encore. Bien qu'ils aient 
oublié la langue et la religion de leurs ancêtres, ce 
sont eux certainement que le capitaine Graah a re- 
trouvés en 1829, près des ruines de l'Osterbygd, 
dans ces hommes à taille élevée et svelte, au teint 
blanc, aux cheveux blonds, dont la présence au 
Groenland est le démenti le plus formel à toutes les 
théories de l'école américaine'. 

La présence d'éléments africains en Amérique 
n'est guère plus difficile à reconnaître que lorsqu'il 
s'agit des éléments asiatiques ou européens. Les ca- 
ractères physiques constatés par les premiers décou- 
vreurs suppléent, ce semble, suffisamment au silence 
de l'histoire. — Lorsque Christophe Colomb débar- 
qua à San-Salvador, dans les Lucayes, la race qu'il 
eut d'abord sous les yeux n'avait rien de bien remar- 
quable pour lui. 11 la compare aux Espagnols brunis 
par le soleil et aux habitants des Canaries, de ces îles 
qu'il avait perdues de vue depuis si peu de temps. 
L'ne population également semblable aux Canariens, 
les Charazanis, vit encore aujourd'hui dans le Pérou. 
Elle se distingue de toutes les autres tribus et races 
voisines, avec lesquelles elle évite de s'aHier. Elle 
s'est aussi garantie du mélange de sang blanc^. Une 

1. Nous adoptons ici complètement l'opinion émise par M. La- 
croix. 

2. Je liens ces détails de M. Angrand . ancien consul général de 
France au Pérou. 



MIGRATIONS. 413 

tradition retrouvée par Pithou parmi les Indiens de 
la Guyane assigne aussi l'Orient pour patrie aux 
ancêtres de certaines tribus de cette région. Tout 
porte donc à penser que la race blanche africaine a 
pénétré en Amérique. 

Quant à la race noire, nous avons les témoignages 
de Pierre Martyr' et de Goniara, qui tous deux attes- 
tent que Yasco Nunès de Balboa, en traversant 
l'isthme de Darien pour gagner les montagnes d'où 
il devait apercevoir le premier l'Océan Pacifique, 
trouva sur son chemin de véritables nègres'. Ainsi 
s'explique la présence dans l'île Saint-Vincent de ces 
Caraïbes noirs qu'on a voulu faire descendre de nègres 
émancipés par le naufrage du vaisseau qui les por- 
tait, mais que les premiers colons avaient déjà trou- 
vés dans cette île aux prises avec les Caraïbes roufjes; 
ainsi s'expliquent encore le teint presque noir de ces 
Yamassecs de la Floride qui aimèrent mieux périr les 
armes à la main que se soumettre aux lois des 
Creeks, et le teint non moins foncé des Charruas, à 
peu près entièrement exterminés aujourd'hui. 

La géographie , la physique générale du globe, dé- 
montrent donc la possibilité des émigrations en Amé- 
rique; l'histoire constate la réalité d'un certain nom- 
bre de faits de ce genre ; d'autres sont attestés par les 
caractères physiques de populations exceptionnelles. 

1. Cité par Hamilton Smith. 

2. Le langayie de (iomara est des plus précis. 11 fait remarquer 
que ce furent les premiers nè;.îres vus aux Indes (occidcntalrs) . et 
qu'il ne croit pas qu'on en ait vu d'auires. Comme les Es[)agnols 
conllai^saient fort bien les nègres, qu'ils devaient introduire 
quelques années plus tard dans leurs colonies, ce témoignage est 
aussi décibif qus possible. 



41/1 CHAPITRE XXII. — MIGRATIONS. 

Il y a là de quoi répondre, surabondamment aux as- 
sertions des polygénistes relativement à Timpossibi- 
lité du peuplement par le dehors. L'Amérique ne 
fournit donc aucun argument à l'appui des théories 
que nous combattons. 

En outre celles-ci ne sauraierrt rendre compte des 
singuliers phénomènes sociaux que présenta ce con- 
tinent lorsqu'il s'ouvrit définitivement aux regards 
de l'Europe. — Au contraire , la doctrine monogé- 
niste et le peuplement par migrations expliquent de 
la manière la plus simple la rareté des populations, 
leur état social généralement si peu avancé , et l'exis- 
tence par place de civilisations à peu près étrangères 
les unes aux autres, ayant chacune son caractère pro- 
pre , accusant toutes l'importation de germes, venus 
du dehors , et dont aucune n'offrait une antiquité 
comparable , même de loin , à celles de vieilles so- 
ciétés de l'Asie ou de l'Europe. 

Ici encore en tout et partout le polygénisme est ou 
en contradiction avec les faits , ou impuissant à en 
rendre compte, tandis que le monogénisme concorde 
entièrement avec eux et les explique sans effort. 



c:iq^^l::p 



RÉSUMÉ GÉNÉRAL. 



Parvenu au terme de notre course , jetons un re- 
gard en arrière et rappelons le chemin parcouru. 

En. procédant à la manière des classificateurs de 
toutes les écoles, à la manière de Linné et de Lamarck, 
nous avons distingué J'homme de tous les autres êtres, 
en particulier des êtres organisés, parce qu'aux phé- 
nomènes qui lui sont communs avec eux, il en ajoute 
d'autres d'un ordre entièrement nouveau. — Les faits 
de moralité et de religiosité , la cause d'où ils éma- 
nent , ont caractérisé pour nous le règne humain et 
l'ont séparé des animaux , comme les faits de vitalité 
et la cause qui les engendre caractérisent les végé- 
taux pour tous les naturalistes, et les isolent des. 
minéraux. 

Étudiant cet être supérieur, nous nous sommes 
demandé s'il constituait une ou plusieurs espèces. — 
Ici il nous a fallu faire un détour. Ne pouvant ré- 
soudre par l'homme un problème dont l'homme lui- 
même était pour ainsi dire l'inconnue, nous avons dû 
nous adresser aux végétaux , aux animaux , chez les- 



416 RÉSUMÉ r.PÎNÉRAL. 

quels tous les nnturalisles admettent l'existence des 
espèces; nous avons dû leur demander ce qu'il fal- 
lait entendre par ce mot, à quoi on reconnaissait celte 
chose. — La botanique, la zoologie, interrogées suc- 
cessivement, ont donné une seule et même réponse. 
Nous avons constaté que, dans cette question, on 
pouvait conclure des végétaux aux animaux , et de ce 
fait nous avons tiré la conséquence qu'on pouvait 
conclure des uns et des autres à l'homme : car tous 
sont également des êtres organisés et vivants , et par 
conséquent également soumis aux lois qui régissent 
l'organisation et la vie , c'est-à-dire à la physiologie 
générale. — Examiné à ce point du vue, l'homme 
nous a montré partout les phénomènes qui caracté- 
risent une seule et même espèce. 

L'investigation directe nous a donc conduit à ad- 
mettre l'unité de l'espèce humaine. 

De là même il résultait nécessairement que les 
théories fondées sur la multiplicité des espèces hu- 
maines ne pouvaient être vraies. 

Toutefois les partisans de ces théories avaient op- 
posé à cette conclusion des objections de diverses na- 
tures. Nous avons pris ces objections une à une, nous 
les avons soumises au contrôle des faits, des lois re- 
connues comme existant chez tous les êtres vivants 
autres que l'homme : partout nous avons vu qu'elles 
étaient en contradiction avec ces faits et ces lois , 

Ce résultat a été une nouvelle preuve, indirecte, 
mais non moins réelle , de la vérité de notre doc- 
trine. 

Dans tout le cours de cette étude, nous croyons 
n'avoir pas dévié un seul instant de la route indiquée 



RÉSUMÉ GÉNÉRAL. 417 

au début. — Homme de science , c'est à la science 
seule que nous avons demandé des arguments en fa- 
veur de ce que nous regardons comme la vérité. La 
botanique, la zoologie, la physiologie, la statistique 
médicale, la géographie zoologique nous ont fourni les 
principaux : pour répondre à une dernière objection, 
nous avons dû avoir recours à la géographie propre- 
ment dite , à la physique générale du globe , à l'his- 
toire. — Mais pas une fois nous n'avons appelé à 
notre aide les considérations tirées de la morale , de 
la philosophie, de la religion. 

Est-ce à dire que nous ne comprenions pas com- 
bien la discussion actuelle touche de près à toutes 
celles qu'agitent ces nobles sœurs des sciences natu- 
relles et physiques? Certes non. — Bien des fois, en 
présence des conséquences de tout ordre qui s'of- 
fraient à notre esprit , nous avons eu peine à ne pas 
les faire ressortir; bien souvent nous avons dû rayer 
des mots, des phrases involontairement tracées. La 
raison qui nous a fait agir ainsi, c'est qu'il était dif- 
ficile, impossible selon toute apparence, d'aborder 
ces côtés de la question sans réveiller des préjugés, 
des passions qui l'ont trop souvent obscurcie ; c'est 
que , traitant un sujet qui avant tout est du domaine 
des sciences naturelles , nous avons voulu rester ex- 
clusivement naturaliste , afin d'avoir le droit de par- 
ler à tout le monde et d'amener les partisans des 
doctrines les plus opposées sur un terrain que per- 
sonne, quels que soient ses instincts ou ses croyances, 
n'a aujourd'hui le droit de refuser, et sur lequel il 
nous semble impossible de ne pas tomber d'accord. 

Aurons-nous réussi? Aurons-nous porté la convie- 



418 RÉSUMÉ GÉNÉRAL. 

tion qui nous anime dans l'esprit de quelques-uns de 
nos anciens contradicteurs? — Nous le désirons plus 
que nous n'osons l'espérer; il nous est du moins 
permis de croire que ceux-là mêmes dont les opinions 
sont le plus contraires aux nôtres seront forcés de 
convenir que le monogénismc est une croyance raison- 
nable ayant des fondements autres que ceux qu'on 
trouve en dehors des sciences proprement dites. — 
Il nous est surtout permis de penser que les hommes 
sans parti-pris , sans préjugés, comprendront mieux 
encore cette vérité et qu'ils n'hésiteront pas à se ran- 
ger avec nous sous la bannière qu'ont hautement 
arborée les Linné , les Buffon , les Cuvier, les Miiller, 
les Humboldt. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES. 



chapitres. Pages. 

Introduction i 

I. Empires et règnes de la nature l 

II. Règne humain 16 

III. De l'espèce en général 32 

IV. De la fixité de l'espèce 55 

V. Premières notions sur la variabilité de l'espèce. — 

Définition des mots variété et race 64 

YI. Du milieu en général 74 

VII. Des races sauvages, domestiques et marrones chez les 

végétaux et les animaux 79 

VIII. Application à l'histoire de l'homme. — Passages gra- 

dués d'une race à l'autre - 114 

IX. Nature des variations dans les races animales et vé- 

gétales. — Application aux différences qui distin- 
guent les races humaines 119 

X. Etendue des variations dans les races animales et 

dans les groupes humains. — Application à l'his- 
toire des Australiens. — Conclusion 136 

XI. Origine des variétés animales. — Influence de l'héré- 

dité et des actions de milieu sur les individus 175 

XII. Formation des races animales. — Influence de l'héré- 

dité et des actions du milieu sur les générations. — 
Sélection naturelle et artificielle 194 

XIII. Action de l'hérédité et du milieu sur l'homme. — Ap- 

parition de variétés. — Formation de races nou- 
velles. — Conclusion 208 



420 TABLE DES MATIÈRES. 

Chapitres Pages 

XIV. Du croisement chez les plantes et les animaux. — Mé- 

tissage et hybridation 234 

XV. Des produits du croisement chez les plantes et les ani- 

maux. — Métis 'et hybrides. — Caractère fonda- 
mental de la race et de l'espèce 282 

XVI. Du croisement entre groupes humains. — Conclusion. 

XVII. Examen des objections faites à la doctrine moiiogé- 

niste. — Observations générales. — Nature de l'es- 
pèce . — Accord des naturalistes 293 

XVIII. Examen des objections faites à la doctrine monogé- 

niste. — Définition et caractères de l'espèce d'après 
quelques polygéiiistes. — Prétendue difficulté du 
croisement entre certains groupes humains 308 

XIX. Examen des objections faites à la doctrine monogé- 

iiiste. Races humaines métisses. — Griquas. — 
Pitcairniens. — Résumé 328 

XX. Examen des objections faites à la doctrine monogé- 

niste. — Actions de milieu. — Acclimatation 369 

XXI. Examen de la théorie d'Agassiz. — Centre de création 

de l'espèce humaine 

XXII. Migrations des populations humaines en général; 

peuplement de la Polynésie et de l'Amérique.. . = .. 401 

Résumé général 415 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES. 



Pans — Iiii|jiimfriedc Cli. I.ahure cl Cie, rue de Fluurus, 9. 




UNIVERSITYOF 
TORONTO LIBRARY 

The 
Jason A.Hannah 

Collection 

in the History 

of Médical 

and Related 

Sciences 





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